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(fr) Organisation Communiste Libertarie (OCL) - LIRE: Manuel contre la mise en échec scolaire
Date
Sat, 10 Oct 2026 07:32:22 +0300
Peut-il exister une «école de l'émancipation»? Nicolas Kaczmarek,
enseignant en histoire-géographie en collège du réseau d'éducation
prioritaire renforcée (REP+) et membre du Groupe de recherches sur la
démocratisation scolaire (GRDS), le pense, et, dans son Manuel contre la
mise en échec scolaire (éd. La Dispute, 2026), en dessine les contours.
Si je suis - en partie - en désaccord avec l'analyse de l'école faite
par l'auteur (1), ainsi qu'avec le projet de société qu'il défend (voir
dernière partie de l'article), je pense que ce livre contient des
éléments féconds de réflexions pédagogiques ainsi que pour la critique
de l'école, que ce soit pour ses professionnels ou ses usagers. ----
Quel projet pour l'école? ---- Une école de l'émancipation serait «une
école de l'exigence intellectuelle pour toustes mise au service d'un
savoir gratuit, qui se suffit à lui-même. Une école qui mise sur la joie
de comprendre comme moteur quotidien. Une école qui rév
èle ses codes, ses objectifs, qui accepte le dialogue pour ne piéger
ni manipuler personne. Une école où tout le monde réussit. Une école du
«refus de parvenir» qui refuse d'être ramenée à une finalité économique,
une école qui arme pour l'émancipation» (p. 45). Loin de «la machine à
broyer» que constitue l'école actuelle, cette école «révolutionnée» par
la «radicalité» critique que l'auteur lui oppose, s'avérerait aussi
«commune: une école polytechnique valorisant une variété de savoirs dans
un même tronc commun jusqu'à 18 ans» (pp. 146-147). Ce projet, défendu
avec le GRDS et incarné dans la revendication d'étape d'extension de la
«démocratisation» scolaire au lycée unique, faisant suite au collège
unique, n'est pas nouveau (2). Mais, dans la vision de N. Kaczmarek, il
s'insère non pas dans l'abolition du salariat et du patronat chère au
courant syndicaliste révolutionnaire, mais dans la perspective du
salaire à vie «à la qualifica
tion personnelle» (note 4 p. 13) défendu par Bernard Friot et le
Réseau salariat (3). Cela permettrait de libérer l'école de la
nécessaire adéquation au marché de l'emploi, et donc la fin de
l'orientation scolaire, synonyme de tri social. L'objectif est aussi de
«sauver la démocratie» car, en renforçant l'égalité de tous devant
l'école, on combat la «stratification éducative», qui «participe à
l'émergence d'une plus grande acceptation de l'inégalité dans notre
société» (p. 149), et le vote RN (4). En somme, il faudrait que les
enseignants apportent aux élèves les savoirs critiques leur permettant
«la prise de conscience [...] des rapports de force qui traversent notre
société, depuis la classe jusqu'aux rapports entre les États, pour
qu'ils aient envie de libérer notre monde des rapports de domination»
(p. 14).
«Mais comme nous ne pouvons pas attendre que la société change pour que
l'école change également, je propose dans cet ouvrage un ensemble de
réflexions et de pratiques concrètes menées en classe pour tendre, dans
le système actuel, vers cette école commune» (p. 14). Pour permettre à
tous les élèves de réussir, c'est-à-dire d'«atteindre un niveau scolaire
qui évite d'entendre parler d'«orientation» avant dix-huit ans», les
revendications syndicales traditionnelles de baisse d'effectifs ne
seraient pas suffisantes, et il existe, d'après l'auteur, s'appuyant sur
la recherche, des méthodes pédagogiques «plus efficaces» que d'autres
(p. 41). N. Kaczmarek prend donc parti dans le «terrain miné» du débat
pédagogique, à partir de travaux prenant leurs distances avec «certaines
pratiques considérées comme émancipatrices mais qui montr[ent] peu
d'efficacité dans le développement et la transmission de savoirs et de
savoir-faire» (pédagogies actives, diff�
�rentiation pédagogique..., p. 41). La réussite de cette pédagogie
reste «dépendante de leur extension au-delà d'une seule pratique
individuelle [...] par l'ensemble d'une école ou d'un établissement» (p.
49).
Les possibilités de la pédagogie
N. Kaczmarek écarte d'emblée les explications faciles de l'échec
scolaire des enfants de prolétaires auxquels il enseigne au quotidien,
rabâchées au quotidien par les profs: «le manque de motivation ou
d'implication, le manque de travail à la maison, les problèmes de
mémorisation» (p. 51). En revanche, ce qui caractérise les élèves des
classes populaires, c'est «la moindre capacité à créer [...] l'illusion
d'une vraie compréhension», objectif attendu à l'école, qui ne cherche
pas à réellement faire comprendre le contenu de l'enseignement, mais
plutôt à contraindre les élèves à «donner au professeur·e les bons mots,
au bon moment, le mieux emballés possibles» (pp. 52-53). Les
enseignants, distillant ces pratiques pédagogiques au quotidien mais
persuadés de ne pas se contenter de cette superficialité «réfute[nt] a
priori» ce diagnostic «tant il est violent à admettre» (p. 53).
Alors, pour amener tous les élèves à la compréhension réelle, non
seulement des savoirs, savoir-faire et enjeux des disciplines
enseignées, mais aussi de ce qui se trame derrière le voile idéologique
méritocratique qui recouvre la violence de classe de l'école dite de la
République, l'auteur expose ensuite dans le détail des pratiques issues
de longues années d'expérimentations pédagogiques avec ses élèves (5).
N. Kaczmarek cherche en permanence à favoriser une posture active des
élèves en classe (de «haute activité intellectuelle»), à l'opposé de la
passivité souvent constatée chez l'élève qui recopie simplement «la
trace écrite» à la fin du cours, «la seule chose à faire pour être
tranquille et éviter toute punition» (p. 59). Pour cela, il familiarise
les élèves avec la problématisation «inspirée par [sa] formation
universitaire» (p. 56), les mettant en confiance «sur leur possibilité
d'affronter de grandes questions théoriques pour au
final gouter à la joie de comprendre» (p. 58). Il les contraint à la
prise de notes (plutôt que de dicter ou distribuer le cours), pour
laquelle «il est indispensable de tout comprendre pour synthétiser et
noter à leur manière» (p. 61). Il leur explicite la différence entre le
langage courant et le langage scientifique «qui permet d'être plus
pointu» (p. 64), et, pour s'assurer que les élèves soient «capables
d'expliquer chaque terme du document», le professeur impose une règle:
«tout mot employé dans une réponse qui ne relève pas du langage courant
[...] doit être expliqué et donc suivi de «c'est-à-dire...»» (pp. 80-81).
Par ailleurs, l'enseignant, constatant le flou de certaines consignes, a
mené un travail «de définition de chaque verbe employé au quotidien»
dorénavant affiché dans sa salle «comme des outils auxquels les élèves
peuvent avoir recours à chaque moment du cours, y compris en évaluation»
(p. 93). Ce faisant, les élèves prennent conscience qu'une «phase
d'analyse de la question est nécessaire» (p. 96), ce qui permet de
«bloquer la réponse spontanée souvent fautive» (p. 101). Les tâches les
plus complexes de l'histoire-géographie (lecture de cartes,
développement construit, analyse de tableaux ou de graphiques) sont
divisées en «sous-tâches, pour éviter la surcharge cognitive» (p. 110).
En ajoutant à cela la préparation discutée avec les élèves de
l'évaluation finale, des techniques de relecture de copie, cela permet
d'ouvrir aux élèves «la boîte noire» pédagogique (p. 107): leur dévoiler
les attendus réels du professeur, combattre l'implicite d
e l'institution.
Quelques critiques
Enseignant en collège confronté à des difficultés similaires à celles de
l'auteur, je partage les propositions pédagogiques du Manuel et les
objectifs qui y sont associés. Ne pas baisser ses attentes devant des
élèves de classes populaires et adopter des pratiques à distance de
celles visant à «ne pas ralentir les meilleur·es» (p. 21), voilà une
ligne de crête à tenir. Alors, en attendant que la fureur prolétarienne
balaie le vieux monde (et son école avec), dans l'intervalle bloqués
ensemble, profs et élèves, quelques heures par semaine dans une salle de
classe, d'un côté par le salariat, de l'autre par l'obligation scolaire,
autant faire - au maximum - de ce temps aliéné un moment de
transparence, de connivence (qui ne masque pas la relation d'autorité ni
les objectifs réels de l'école capitaliste) et de transmission d'outils
intellectuels les plus exigeants possibles. Les propositions faites par
l'auteur répondent à des constats réels (l'échec scol
aire organisé pour le tri social, les illusions pédagogiques et
méritocratiques...), et je ne peux qu'appeler, avec N. Kaczmarek, à
mettre en place dans toutes les écoles des réflexions collégiales sur la
pédagogie, à même de renforcer l'auto-organisation en «forge[ant] une
pratique commune cohérente» et qui impliquera nécessairement de «refuser
un certain nombre d'injonctions chronophages venant de l'institution»
pour «redonner du sens au métier» (p. 49). Bien que s'apparentant
parfois à une forme de scientisme pédagogique qui surestime probablement
les possibilités émancipatrices d'un changement des pratiques
d'enseignement, les recommandations de l'auteur ne réduisent pas pour
autant la relation pédagogique à un acte froid, qu'un maton ou un robot
pourraient exercer. En effet, même s'il s'avérait factuellement plus
efficace d'adopter une posture autoritariste ou de foncer tête baissée
dans le numérique éducatif, cela devrait tout de même être ref
usé, au nom d'une éthique politique (pp. 42-43).
Toutefois, les possibilités émancipatrices attribuées à la pédagogie
dans l'ouvrage me semblent relever d'un malentendu sur le rôle de
l'école dans le monde du capital et de l'État. Mes critiques
s'appuieront principalement sur un texte publié dans nos colonnes
invitant à «repenser une critique de l'école capitaliste» (6), qui je
trouve formalise bien le désaccord. Je ne pense pas que l'école possède
par nature «un potentiel émancipateur» dont la trajectoire aurait pu
«dévier» (p. 12) au gré des réformes successives. En préambule, N.
Kaczmarek nous affirme que «l'école actuelle est un outil efficace pour
permettre aux dominants de maintenir leur position [...], ils ne
permettront pas qu'il change profondément tant que sa contribution au
maintien des inégalités sociales restera si décisive» (p. 13). C'est
vrai, car «aucun système politique quel qu'il soit n'a jamais généré de
système scolaire qui aille à l'encontre de ses intérêts propres», et
c'est donc l'école en tant que telle, et pas simplement l'école
actuelle, qui «assume la fonction de reproduire le rapport entre les
classes sociales et de transmettre l'idéologie de la classe dominante»
(6). Contraindre la bourgeoisie, par une élévation générale du niveau
intellectuel des prolétaires (les mettant en position de force), à
lâcher ce qui fait partie du noyau central de sa domination (reproduire
à chaque génération la division en classes de la société), est une
impossibilité logique. Une telle perspective ne pourra se produire que
par une révolution débordant très largement le cadre de l'école (7).
C'est sur cette contradiction issue d'une analyse tronquée du rôle de
l'école dans la société capitaliste que bute la perspective issue du
Réseau salariat. Si l'auteur en est probablement conscient, alors il
faut l'écrire: nous ne ferons pas la révolution sans abolir
conjointement le capital qui produit l'école et l'école qui reproduit le cap
ital.
D'ailleurs, une partie des prolétaires parmi les plus déclassés ne s'y
trompent pas lorsque des établissements scolaires sont incendiés lors
des émeutes urbaines qui secouent la France par vagues, ou durant le
mouvement lycéen en cours actuellement, et la réticence d'une partie non
négligeable d'élèves à se laisser faire à l'école constitue à certains
égards une critique en actes de l'école capitaliste. Le cadre de
l'ouvrage, préférant valoriser ce qui peut être sauvé dans l'école
actuelle (et que, je crois, tout révolutionnaire employé par le
ministère tâche de faire), fait l'impasse sur ces oppositions à l'école
en tant qu'outil du capital et de l'État.
Pendant le mouvement lycéen de la rentrée 2026 (Photo D'Ignazio)
Il ne s'agit pas seulement de développer au sein des salles de classes
une posture critique de l'institution, mais de favoriser, partout dans
la société, le renforcement à l'appropriation autonome du savoir.
L'école n'a pas été, et n'est pas le seul lieu où cette acquisition est
possible. Placer dans l'école, à travers ses travailleurs, l'espoir
d'être «une arme pour l'émancipation» centrale, en élevant le niveau
général d'instruction comme préalable à «s'emparer des débats
scientifiques, techniques, économiques, sociaux [pour] résister,
contester, le monopole de l'analyse scientifique du réel que les
dominants prétendent détenir» (8) rappelle la vieille antienne
d'avant-garde que les masses doivent être instruites pour pouvoir
lutter, qu'elles ne pourraient pas elles-mêmes, ni s'organiser en dehors
(ou contre) toute structure hiérarchique, mais qu'il faudrait leur
infuser de l'extérieur la conscience qui leur fait défaut. Si je partage
avec l'auteur l
a nécessité de lutter pied à pied pour défendre, contre l'État, contre
le capital, au sein de l'école, un savoir émancipateur, je considère que
les objectifs de ce combat ne seront atteints que dans une lutte
acharnée qui englobera d'autres acteurs que les enseignants et d'autres
dimensions de la vie que les 13 ans de scolarité obligatoire, lutte qui
briserait aussi la séparation sachant / apprenant et les contraintes que
le capital fixe toujours à l'État en termes de niveau, de diplômes,
d'orientation... «S'il y a nécessité de repenser un projet éducatif pour
le prolétariat, ce sera celui du dépassement de l'école en tant que lieu
infantilisant, séparé de la production et de la société en général.»
C'est à ce niveau qu'il faut alors replacer la pédagogie: «lorsqu'elle
s'adossa au mouvement ouvrier révolutionnaire, alors, elle prit son
sens» (6). Ce dernier ayant disparu, tout reste à faire!
Habba Lekol, aout 2026
Notes
(1) Que je considère non dialectique au sens où l'objet social «école»
n'est pas suffisamment considéré comme un élément de fonctionnement
essentiel de la société capitaliste, c'est-à-dire dans ses rapports avec
les autres éléments de cette société, comme une totalité dynamique à
abolir dans son intégralité
(2) Voir, entre autres: Le travail de l'école: contribution à une
critique prolétarienne de l'éducation, Philippe Geneste, éd. Acratie.
Les positions du GRDS sur la question sont défendues dans L'école
commune, éd. La Dispute
(3) Pour une présentation critique, voir Le «déjà-là communiste» du
Réseau salariat dans Courant Alternatif 349, avril 2025 et pour une
critique, voir Faut-il faire frire Bernard Friot (et son salaire
socialisé)?, sur tantquil.net, article un peu daté mais qui oppose
quelques arguments essentiels aux thèses de Friot
(4) Comprendre les ressorts sociaux et scolaires du vote RN, entretien
avec Patrick Lehingue et Bernard Pudal sur le site du Café Pédagogique,
11 mai 2026, à propos de leur livre Du FN au RN: les raisons d'un
succès, PUF, 2026
(5) L'objectif de cet article n'étant pas une discussion pédagogique,
les pratiques exposées par l'auteur, bien que très riches et
stimulantes, seront choisies parmi l'ensemble et présentées brièvement,
le fond du débat se situant ailleurs
(6) Repenser une critique radicale de l'école capitaliste dans Courant
Alternatif 292, été 2019
(7) De même que la revendication trotskiste d'interdiction des
licenciements n'a aucune chance d'aboutir politiquement, car elle
revient à demander par la voie licite aux capitalistes d'abandonner la
propriété de leurs moyens de production
(8) La réforme des lycées professionnels et la perspective du lycée
unique, Alain Beitone, 2019, sur le site du GRDS
(democratisation-scolaire.fr)
https://www.oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4777
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