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(fr) Courant Alternative #363 (OCL) - Management en Éducation nationale et résistances

Date Sat, 10 Oct 2026 07:32:45 +0300


A l'école comme ailleurs, la logique capitaliste néolibérale envahit les métiers et bourre le crâne des personnels avec des discours et des pratiques qui déboussolent de nombreux collègues, individualisent le rapport au travail et cassent systématiquement les collectifs. Ce que l'on appelle le New Public Management est, en fait, issu du management inventé dans le privé dont il reprend de nombreuses caractéristiques. Cet article n'a pas la prétention de faire le tour de la question managériale à l'école et de ses conséquences sur l'ensemble des salariés (administratifs, AED, AESH, etc.) (1). Ce sont les observations et le point de vue d'un enseignant du secondaire travaillant dans une zone d'éducation prioritaire qui essaie de croiser aussi d'autres témoignages notamment dans le primaire. C'est surtout aussi des récits de résistance à ce rouleau compresseur idéologique.

Management = manège à travail!

L'image du manège à cheval est une bonne manière d'appréhender le management car sa fonction première reste et restera de faire tourner les travailleurs dans l'enclos bien fermé du travail salarié et subordonné, à la voix - parfois à la cravache - du dresseur/manager. En guise de définition du management, on peut citer celle proposée par Danièle Linhart (2) qui parle «d'une individualisation systématique du travail, de la gestion des salarié-es et de l'organisation de leur travail». Toute idée de collectif de professionnels (elle insiste sur le savoir professionnel, le métier) doit disparaître et pour sa mise au pas, plusieurs outils sont utilisés qu'on va tenter ici d'énumérer. Dès son origine, le management est conçu comme une arme de destruction massive de la conscience et de la lutte des classes. C'est pourquoi, il est surtout théorisé par le patronat après le bouillonnement révolutionnaire des années 1960/1970. Et il sera mis en application, à part
ir des années 1980 et ce que l'on va appeler la révolution néolibérale avec la contre-attaque de la bourgeoisie sur le monde ouvrier. La bataille étant remportée par le Capital avec la disparition objective et subjective du monde ouvrier et ses projets révolutionnaires. Aujourd'hui encore, le travail n'est plus critiqué radicalement par les travailleurs eux-mêmes. Seuls les managers continuent de prendre au sérieux le travail pour permettre de reproduire les conditions d'exploitation ainsi que l'intensification de l'extorsion de la plus value. Mais revenons-en à l'école ...

L'évaluation tout le temps à tous les niveaux

C'est LE moyen d'individualiser les travailleurs de l'éducation et cela passe, jusqu'à la scolarité obligatoire à 16 ans, par les évaluations nationales des élèves. Notons aussi la passation d'un diplôme national du brevet en 3eme qui, au passage, n'est pas un diplôme dont l'obtention conditionne la suite des études. En tout cas, il reste un jalon d'évaluation nationale. Nous ne parlerons pas ici de la suite de l'évaluation des élèves avec Parcoursup au lycée où en plus du contrôle constant des notes de l'élève, celui-ci devient à 16 ans, un entrepreneur responsable de sa carrière scolaire.

Les évaluations nationales sont systématisées depuis 2017-2018 avec les réforme Blanquer. Elles ont lieu chaque année pour tous les niveaux de l'école élémentaire (CP au CM2), les classes de sixième, cinquième, quatrième, seconde professionnelle et première année de CAP. Seuls les mathématiques et le français sont testés sous une forme très standardisée: à l'école primaire sous forme de livret; dans le secondaire sous forme numérique derrière un ordinateur. A chaque fois, pendant une heure, l'élève doit répondre le plus rapidement possible à tout une batterie de questions. Sur la forme, on peut déjà discuter des biais liés au stress des élèves, à la forme QCM, à l'usage pas tout le temps maîtrisé de l'informatique. Sur le fond, c'est une gestion normée de l'éducation où l'accent n'est mis que sur les compétences, devenues le leitmotiv de l'apprentissage scolaire. Les connaissances, les savoirs ne sont pas utiles, seules comptent les capacités de l'élèves à s'adapter à une situation, on parle alors de savoir-faire et savoir-être. Les compétences sont une liste de tâche à savoir réaliser: savoir écrire, savoir compter, savoir lire avec une bonne fluence (on chronomètre le temps de lecture!), etc.

Cette masse d'informations, de datas (!), est remontée par les enseignant-es dans des logiciels et traitée par les gestionnaires de l'Éducation nationale qu'on retrouvent aux rectorats, aux inspections académiques. A noter qu'en primaire, ce sont les professeurs qui doivent corriger et rentrer à la main les réponses des élèves. Pour garantir l'adhésion sociale, une restitution est faite aux parents qui peuvent suivre année par année les progrès de leur enfant avec de beaux diagrammes «en toile d'araignée». Côté pédagogie, il y a toujours des collègues qui vont trouver ça super d'avoir un aperçu annuel et personnalisé de la maîtrise des «fondamentaux». Mais ce n'est pas voir la fonction centrale des évaluations nationales, celle de la gestion administrative des données où il devient facile de classer les établissements, les équipes, les professeurs entre eux et par extension de juger de la condition scolaire qui rejoint souvent la condition sociale des pa
rents. Vous avez là des millions de fiches à disposition. In fine, c'est par le biais des élèves avec les évaluations nationales que les enseignants sont eux-mêmes évalués. Le management via l'inspection académique va alors pouvoir «différencier» pour mieux atomiser les individus. Mais avant de voir comment se fait cette coupe réglée, voyons d'autres mots magiques du management à l'école.

Les objectifs, les contrats, les projets

Le pilotage (un autre mot magique) par l'objectif et le contrat a été initié dès 1989 par la loi d'orientation sur l'éducation (loi Jospin) au départ pour l'autonomie et l'adaptation locale des établissements. Déjà le néolibéralisme soufflait dans les voiles de la social démocratie.... Sont nés des projets d'école et d'établissement pour le secondaire. La contractualisation se généralise en 2005 avec la loi Fillon et en 2013 avec la loi de refondation de l'école, là encore les socialistes étaient aux commandes pendant la président de Hollande. Cette dernière loi créée véritablement les contrats d'objectifs et les parcours éducatifs pour le secondaire qui sont quatre thématiques à travailler dans chaque établissement, en plus des disciplines classiques. Il y a le parcours: avenir, pour l'orientation des élèves; citoyen, pour l'inculcation du citoyennisme et de la démocratie libérale; santé, pour toutes les opérations médico-sociales à destination d
es enfants et derrière des familles; artistique, avec une ouverture sur le monde de la culture.

Le projet d'établissement est un document obligatoire qui définit la mise en oeuvre des programmes éducatifs nationaux sur 3 à 5 ans, il est adopté par le conseil d'administration. Il inclut des activités scolaires - avec un accent mis sur les compétences (savoir-faire, savoir être) - mais surtout des activités extra-enseignement avec les fameux parcours auxquels s'ajoutent des dispositifs divers et variés sur le climat scolaire, le décrochage scolaire, le lien école-famille, plus récemment la lutte contre le harcèlement. Finalement, le projet d'établissement doit être un menu développé et «innovant» pour le bien-être des élèves, le lien avec l'environnement de l'établissement (les fameux partenaires locaux), les «ressources humaines» enfin qui peuvent faire des demandes de formation. L'ensemble doit être chiffré avec des indicateurs «qualitatifs et quantitatifs» puis évalué en fin de contrat. Du grand délire qui mobilise les enseignant-es pendant au
moins 4 réunions le soir après les cours. Pour l'anecdote, lors de l'écriture de dernier contrat d'établissement où je travaille, la cheffe nous avait mis en groupe avec un secrétaire tout en autorisant et conseillant vivement l'utilisation de l'intelligence artificielle. Autre anecdote, lors d'une évaluation d'un contrat d'objectifs par un «audit» formé d'inspecteurs, de chefs d'établissement, la rapporteuse avait devant tout le monde demandait si les équipes pédagogiques tenaient le choc devant l'hyperactivité des projets et autres dispositifs cités plus haut. Bah justement, non, ça ne tenait plus!

Dernier élément du triptyque «new public management»: le projet! Comme dans n'importe quelle entreprise privée ou collectivité territoriale, l'enseignant est invité à déposer des projets s'il veut «explorer» des parcours éducatifs ou faire simplement autre chose comme des clubs le midi et le soir. Il faut alors rédiger des fiches-actions ou répondre à des appels à projets émanant d'autres structures publiques comme une mairie, l'ARS (agence régionale de santé), etc. En fin d'année, il faut rédiger les bilans qui sont mis en scène lors de la dernière AG avant les vacances. En éducation prioritaire, depuis 2019, il existe les «cités éducatives - pour un label d'excellence», on appréciera la novlangue! C'est la réunion de la préfecture, de l'école et de la commune autour d'établissements qui se situent dans des Quartiers Prioritaires de la Politique de la Ville (QPV). L'objectif est d'être le plus efficace dans le «pilotage des projets et la mise en co
mmun des outils». Plusieurs fois par an, les trois parties se réunissent en «troïka», les grecs apprécieront la référence! C'est à ce moment là que les projets sont discutés, comparés et financés. Au début, il y avait beaucoup de moyens pour susciter l'adhésion des enseignants. Sept ans après, les caisses sont vides et il se dit qu'elles vont disparaître. Mais la logique restera et elle infuse dans les têtes des professeurs. Dans mon établissement, une compétition qui ne dit pas son nom s'est installée entre les projets jardin, chorale, décrochage, etc.; le tout entrant en concurrence avec les disciplines scolaires car des heures de cours se perdent par exemple pour des actions. Finalement, les tensions apparaissent et nourrissent des ressentiments qui peuvent empêcher des moments collectifs de lutte par exemple. Sans parler de l'esprit entrepreneurial qui s'empare de certains collègues qui fabriquent des sites internet, publient des vidéos Youtube et font f
ructifier leur petite boutique pédagogique. Vive la start-up school!

La multiplication des tâches, vers une taylorisation des enseignants?

On vient de le voir, il est aujourd'hui demandé à un professeur de ne pas être qu'un enseignant mais d'être capable de faire plein d'autres choses même s'il n'y a pas d'engagement dans un projet. Le rôle de professeur principal devient alors particulièrement usant quand il faut gérer les parcours éducatifs, la liaison école-collège en 6eme, l'orientation dès la 4eme, l'EVARS (éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle) sans oublier les dossiers pour les EBEP - élèves à besoin éducatif particulier: PAP, PPS, PPRE, Gevasco (dîtes ces mots à des profs, réactions garanties!). Mais les évaluations nationales - on peut parler aussi du classement PISA chaque année - demandent aussi à l'école d'être plus efficace dans les savoirs fondamentaux qui sont écrire, lire, compter. Nous voilà en présence d'injonctions contradictoires qui précarisent subjectivement les professeurs.

C'est à partir de ces constats que certains parlent d'une taylorisation du métier de l'enseignant (3). Selon Frédéric Grimaud, la taylorisation des profs reposerait d'une part sur la précarisation avec la dégradation continuelle des conditions de travail (nombre d'enfants par classe, heures supplémentaires imposées), la précarité croissante des carrières et des statuts employés par l'Education Nationale, le déclassement salarial (gel de l'indice, salaires qui stagnent). Sur la précarité objective de l'école, rappelons qu'il y a de plus en plus de contractuels enseignant et accompagnant. D'après les chiffres officiels (DEPP, 2024): sur 1,2 millions de travailleurs, 22 % environ sont contractuels dont environ 40 000 enseignants, 60 000 AED et 135 000 (1). L'Éducation nationale est de loin le premier employeur public de précaires. D'autre part, la taylorisation se fait par la déqualification du travail enseignant qui est le fruit de l'imposition croissante de prescr
iptions ministérielles sur les contenus et les pratiques; le recours à des méthodes et des évaluations standardisées qui font souvent appel à la «science» , en particulier les neurosciences; et de la multiplication des évaluations standardisées comme mécanisme de contrôle (voir plus haut).

Deux exemples pour illustrer le propos. En primaire, dans les établissements d'éducation prioritaire, les professeurs sont tenus de suivre la méthode de lecture mise en place par l'association «Agir pour l'école» qui est une création du groupe d'assurance Axa. Tout est livré clé en main avec les évaluations! Concernant, la multiplication des prescriptions ministérielles: si on se réfère au Code de l'éducation crée en 2000, cette loi n'a cessé d'être modifiée. A peine un cinquième des milliers d'articles qui charpentent le système scolaire français sont restés en l'état depuis vingt-six ans. Au cours de la période, 20 % ont été supprimés, 17 % ont été ajoutés, et plus de 40 % ont été modifiés, certains à plusieurs reprises. La période où il y a eu le plus de changement correspond au premier quinquennat de Macron. Et on ne parle pas ici des modifications continuelles des circulaires, des arrêtés et des multiples réformes voulues par un ministre et
détricotées par l'autre. En 10 ans, il y a eu 9 ministres de l'éducation nationale différents!

Caporalisation et formation

Dans une école managée, le poids des chefs augmente tandis que les petits-chefs se multiplient. Depuis le protocole PPCR (Parcours Professionnels, Carrières et Rémunérations) - à une lettre à dire, on replonge en plein Covid - les chefs d'établissement évaluent à 50 % avec l'inspection. L'enseignant est reçu par le chef lors d'un entretien d'une heure qu'on nous demande de préparer en amont en répondant à un document officiel qui reprend le «référentiel-enseignant». La hiérarchie interroge sur les compétences professionnelles, la motivation, l'implication dans l'école, les perspectives de carrière. Tout un programme qui débouche sur un avis et une note en fonction d'une échelle de suffisance. Mais contrairement à d'autres salariés, les enseignants ne sont évalués que lors de 3 étapes de leur carrière (les échelons). Dans le primaire, il n'y a pas de hiérarchie directe sur le lieu de travail mais celle plus lointaine d'un IEN (inspecteur de circonscrip
tion) qui toutefois semble faire plus de visites et de formations. Quant aux directeurs d'école, leur statut a évolué en 2023 où ils sont devenus des supérieurs fonctionnels mais pas hiérarchiques. Néanmoins, ils prennent davantage de place dans la gestion de l'école et des équipes, ce qui n'est pas sans créer des tensions
Un étage en dessous, il y a les référents ou coordinateurs, très présents dans l'éducation prioritaire. Ce sont des personnes qui bénéficient d'une décharge horaire et/ou des rémunérations complémentaires pour faire des «missions» en rapport avec les parcours éducatifs et pour suivre l'ensemble d'un niveau comme par exemple toutes les classes de sixième. Elles rencontrent les chefs d'établissement régulièrement pour faire le point et rendre des comptes. Côté collègues, elles envoient les informations et proposent des calendriers d'actions pour les divers parcours. Cela créée des situations hiérarchiques entre collègues et souvent des tensions émergent. Les personnes qui acceptent le fond pour plusieurs motivations: engagement éducatif sincère; moins bosser devant les élèves; changer un peu de métier; carriérisme. Au bout de la chaîne, si tu ne coopères pas assez, que tu râles ou que tu galères dans la multiplication des tâches, ton cadre plus ou moins bienveillant va te proposer des formations. Cela est particulièrement visible dans le primaire car les enseignants doivent faire 108 heures par an en dehors des classes pour des temps pédagogiques dont des formations quasiment obligatoires. Elles sont plus ou moins descendantes mais toutes veulent susciter l'adhésion de la personne visée. Cela peut passer notamment par des jeux, des temps de relaxation (véridique), des moments de «parole libre». Les travaux de groupe y prennent une place importante avec un système de secrétariat/restitution pour impliquer chacun dans le travail. Dans les collèges d'éducation prioritaire, il existe 1h voire 1h30 de concertation par semaine tandis que les formations ont lieu les mercredis après-midi ou le soir en visio. Ces temps sont animés par les chefs, des collègues référents ou encore des personnes extérieures d'association ou du rectorat. Même si ces temps de concertation ne sont pas obligatoires statutairement - il faudr
ait pour ça un ordre de mission - un pointage est effectué par les chefs qui ensuite vont voir les collègues absents pour leur signifier leur absence et ainsi mettre la pression pour la prochaine. Heureusement, dans ce paysage managérial terne et fatiguant, il y a des résistances et parfois la volonté de refaire du collectif quand tout est fait pour individualiser. Voici deux luttes au collège et dans le primaire.

La résistance au dispositif «collège en progrès»

On appréciera là encore les contorsions linguistiques car il s'agit d'un «dispositif» pour les établissements dans lesquels 40 % des élèves ont une moyenne inférieure à 8/20 au brevet en mathématiques et en français. C'est la nouvelle trouvaille du nouveau ministre Geffray, qui annonce en même temps qu'il ne fera pas de réforme en son nom... En réalité, c'est une réponse austéritaire à la question de l'éducation prioritaire et de la non révision de la carte d'attribution des moyens qui n'a pas changé depuis 11 ans. Une école en réseau prioritaire bénéficie de quelques avantages comme: une marge d'autonomie dans la dotation horaire, un seuil d'élèves par classe normalement plus bas, une charge de travail pondérée, une compensation financière avec une prime, une bonification pour les mutations. A la place, le gouvernement actuel applique le management à la lettre: faire mieux avec autant voir moins car le ministre Geffray l'a annoncé: le dispositif coll�
�ge en progrès ne vise pas à donner des moyens supplémentaires, le problème serait à chercher dans la manière d'enseigner des équipes. Ainsi, 800 collèges en France vont devoir faire un «diagnostic partagé» et une «feuille de route pluriannuelle de 3 ans a priori, assortie d'objectifs de progrès clairs et d'indicateurs de suivi». Cela s'effectuera lors de 4 demi-journées de «mise en oeuvre», le tout sous l'égide d'un «Comité Académique des Savoirs Fondamentau» animé par des inspecteurs. Concrètement, on nous annonce la réquisition de 4 demi-journées alors que c'est la fin de l'année et qu'il faut boucler les programmes pour les 3emes et leur brevet. Premier grinçage de temps. La découverte du menu finit de nous dégouter avec du «travail en petits groupes sur des compétences ciblées; la possibilité d'imaginer des co-interventions dans les classes; un accompagnement renforcé en français et en mathématiques; tutorat, mentorat, devoirs faits, stages de réussite; actions sur le climat scolaire, la santé, le lien avec les familles».

Dans mon collège, nous avons vu débouler au mois de mai, deux inspecteurs venus nous présenter des tableaux de chiffres pour dire que c'est bien mais qu'il faut mieux faire. L'attaque n'est bien sur pas frontale, tout est dans la suggestion, l'écoute et la bienveillance, horreur! Le discours a encore plus de mal à passer car nous avons perdu une classe avec des moyens et un poste d'AED disparaît également. On nous répond que c'est la baisse démographique mais quand nous faisons le calcul du rapport H/E (Heures / Élèves) qui permet de mesurer le niveau d'encadrement pédagogique, celui-ci diminue d'année en année. Mais il ne s'agissait pas de livrer la bataille des chiffres, en heure syndicale, nous avions décidé de boycotter l'opération. Collectivement, nous nous sommes motivés pour faire un communiqué et saboter cette réunion en prenant la parole après l'introduction des chefs et des inspecteurs. Après avoir rappelé les pertes de moyens et les injonctions contr
adictoires, nous avons invité les collègues à sortir de la salle pour faire une AG interpersonnels car il y avait aussi réunis les AED, des AESH. Trois quart de la salle s'est levé et nous avons fait une des meilleures AG de boulot que j'ai faite. Chaque profession a pu déballer les problèmes rencontrés au quotidien dans le travail et des idées ont été proposées pour mieux fonctionner entre nous mais surtout pour contester la manière dont la direction dirige. Les stratégies de division du collectif et d'individualisation des personnels ont particulièrement été discutées et il a été décidé de ne faire que des AG en plénières sur les temps de concertation jusqu'à la fin de l'année. Cela a lancé une bonne dynamique et a réussi à bousculer nos gestionnaires au moins jusqu'à cette rentrée.

A la pré-rentrée de septembre, la réaction ne s'est pas faite attendre. A peine les civilités passées sur «comment se sont passées les vacances», la direction nous a imposé les fameux temps disciplinaires que nous ne voulions pas en mai. Cueilli à froid, le collectif n'a pas su répondre à cette attaque et nous nous sommes rendus dans des salles différentes avec des documents à remplir sur l'harmonisation de nos pratiques pédagogiques. Au cours de la matinée, sortant peu à peu de notre léthargie estivale, nous avons posé des questions sur l'utilité de tels documents et sur le rapport avec «collège en progrès», il nous a été répondu que ce n'était pas du tout ça. Sauf que nous apprenons que les inspecteurs de chaque matière viendront deux semaines plus tard à la rencontre des équipes pour «échanger» autour des documents complétés. Le piège est trop gros et à l'occasion d'une heure syndicale, nous avons pu refaire du collectif sur ce sujet. Avec l'
association des parents d'élèves - qui sont instrumentalisés dans le discours de la direction - nous avons pu accorder nos violons et décider de mener une journée de grève et une journée de «collège mort» contre la perte d'un AED et contre l'opération collège en progrès. Malheureusement la grève n'est pas tombée le jour de la venue des inspecteurs. Néanmoins, nous étions nombreux devant les grilles du collège à tenir le piquet tandis que la grande majorité des familles n'ont pas envoyé leurs enfants à l'école. Cela redonne de l'espoir pour la suite et on espère fédérer d'autres collèges des environs qui sont pris aussi dans les filets du new public management. Il est à noter que d'autres établissements se mobilisent dans la région lilloise contre des suppressions de postes, des chefferies toxiques, ce qui est notable par rapport aux années précédentes où rien ne bougeait vraiment avant la rentrée syndicale de fin septembre. Espérons que l'élan se
poursuive.

La résistance aux évaluations nationales dans le primaire

Elle existe depuis plusieurs années et elle est portée par des syndicats. Cela dit, les communications qui appellent au boycott sont toujours tardives et cela demanderait une vraie coordination pour faire une campagne nationale déterminée. Néanmoins dans certains bassins, la résistance aux évaluations se poursuit comme dans le Boulonnais où des enseignants de primaire refusent de faire remonter les résultats depuis trois ans. En encart, vous pouvez lire le courrier qu'ils adressent à l'inspection. Pour le moment, ils n'ont pas subi de répressions à part des convocations sans conséquence. Force à eux et solidarité.

++++

Madame l'I.E.N., M. le D.A.S.E.N,

Comme lors de chaque rentrée, depuis plusieurs années maintenant, l'Intersyndicale de l'Education Nationale mène une campagne contre les «Evaluations Nationales»; vous trouverez joint en annexe de ce courrier, le dernier communiqué en date.

Dans ce cadre, nous accompagnons et/ou soutenons les collègues qui refusent de faire passer lesdites évaluations, ou d'en faire remonter les résultats.

Les arguments qui en fondent le refus sont invariablement les mêmes depuis qu'elles ont été imposées sans concertation aucune: chronophages, standardisées et déconnectées en regard des réalités du terrain; elles sont en outre un outil de pilotage autoritaire et de mise en concurrence des établissements et des collègues entre eux. S'avérant anxiogènes pour les élèves comme pour les collègues, elles participent d'une dégradation continue des conditions d'exercice du métier et de la progression de la souffrance au travail.

Quant au cadre, il s'appuie sur les circulaires de rentrée qui n'ont pas de valeur réglementaire par elles-mêmes; ces évaluations ne font l'objet d'aucun arrêté ou décret spécifique. Les «Evaluations Nationales» ne figurent pas dans les textes définissant les obligations réglementaires de service (ORS) des enseignants du premier degré.

Pour parfaire le tableau, il est attesté par le ministère de l'Education Nationale, lui-même, que les données de ces évaluations sont sous-traitées par un prestataire privé et une plateforme d'origine américaine; donc non soumise au DSA-ex-RGPD? A l'heure où les cyberattaques se multiplient et compromettent les données de milliers d'élèves et de fonctionnaires, il y a lieu de redoubler d'inquiétude. Par ailleurs, il est étonnant de constater que l'administration ne produit aucune information quant au cout réel: impression, logistique... de cette opération financée par la collectivité.

Enfin, s'il existe une obligation réglementaire de communiquer les résultats d'évaluations, aucun texte officiel n'impose d'entretien avec les parents à l'issue de cette procédure spécifique. Ainsi, lors du CSA-SD du 3 septembre 2024, le DASEN de la Vienne, M. Barthélémy, a confirmé à nos camarades du Snudi-FO qu'il ne pouvait être imposé aux PE de rencontrer individuellement chaque parent.

Oeuvrant pour un service public de qualité, veuillez agréer, Mme, M., l'expression de nos salutations syndicales.

En guise de conclusion

Le management a fait son chemin et s'impose aujourd'hui largement dans l'école publique. Nous avons essayé de décortiquer les différentes formes qu'il peut prendre pour à chaque fois individualiser le travailleur et imposer l'intensification du travail. D'une certaine manière, il est possible de constater une taylorisation du métier d'enseignants comme d'ailleurs les autres métiers de l'éducation. Cela fait tout bizarre pour une large partie des enseignants qui se considèrent encore souvent comme des cadres en dehors de l'exploitation salariale classique. Mais après avoir liquidé le monde ouvrier, le management capitaliste s'attaque aux petits cadres qu'il prolétarise et cela commence à se ressentir dans les chairs. La souffrance au travail est une découverte douloureuse pour de nombreux collègues. Les arrêts maladie se multiplient pour surmenage tandis que les collègues parlent de plus en plus de perte de sens du métier. Anciens bons élèves, la majorité des pro
fesseurs sont en dissonance face aux injonctions contradictoires de l'administration. Ça et là, cette déshérence se traduit par des regroupements et des luttes contre des aspects du management: les évaluations, la multiplication des tâches, l'individualisation, les chefs autoritaires, etc. C'est le meilleur point de départ pour refaire du collectif autour d'une lutte, réinterroger le travail et pourquoi pas le politiser.Être révolutionnaire dans tout cela semble hors sol et il faut repartir du terrain. Les syndicats peuvent aussi servir à cela. Néanmoins, il est important de réarmer une critique radicale de l'école pour ne pas tomber dans le panneau des premières promesses réformistes. Il ne s'agit ici ni de défendre une vision nostalgique du service public de l'école ni de naturaliser l'école car elle est le fruit et la matrice d'un rapport social où en gros elle sert à reproduire les rapport entre les classes et à transmettre l'idéologie de la classe dominan
te (4)

Notes:
1 - AED = assistant d'éducation qu'on appelait avant les surveillants; AESH = assistante pour les élèves en situation de handicap, anciennement appelée AVS. Les abréviations changent, l'exploitation perdure!
2 - Sociologue, spécialiste du management et de sa critique de gauche. Elle a écrit de nombreux ouvrages sur la question dont l'insoutenable subordination des salariés en 2021 ou la Comédie humaine du travail, de la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale en 2015.
3 - C'est la thèse développée par Frédéric Grimaud dans son livre Enseignants, les nouveaux prolétaires? sorti en 2024
4 - Pour une critique radicale de l'école capitaliste, lire avec intérêt un article du CA n°292 (été 2019) disponible sur notre site internet

https://www.oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4776
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