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(fr) Courant Alternative #360 (OCL) - Eléments de réflexion sur la droitisation de la société (Première partie)
Date
Sat, 30 May 2026 20:04:10 +0100
Au cours des dernières décennies, on a observé dans de nombreux pays un
essor de l'extrême droite. En France, celui du Rassemblement national
(RN) concentre les regards à l'approche de la présidentielle, comme lors
des précédentes, et ses adversaires (et leurs soutiens médiatiques) lui
imputent fréquemment la droitisation de la société. Pourtant cette
droitisation ne se réduit pas aux bons scores du RN, en particulier dans
les «classes populaires». Elle est visible bien autrement - la
thématique principale de ce parti, à savoir l'immigration,
n'alimente-t-elle pas le renforcement des politiques sécuritaires quels
que soient les gouvernants? ---- Nous n'entrerons pas ici dans les
débats plus ou moins polémiques visant à qualifier la droitisation de la
société - fascisme, fascisation, nouveau fascisme... ou non [1]? En nous
appuyant sur de récentes études consacrées soit au vote RN, soit aux
milieux ouvriers, nous examinerons plutôt son lien avec le travail, car
ce dernier continue d'avoir un impact important sur les positionnements
politiques et les rapports sociaux [2]. Puis - dans le prochain CA -
nous tenterons d'en tirer quelques enseignements dans la perspective
d'un réel changement social.
Diverses raisons couramment avancées apportent des éclairages sur la
droitisation de la société française: avec la désindustrialisation, le
«néolibéralisme» a décomposé les collectifs de travail et les
solidarités ouvrières, détruit les structures qui favorisaient la
conscientisation d'intérêts communs par le prolétariat, et, avec la
privatisation de larges secteurs qui appartenaient au «service public»,
il a désagrégé l'«Etat social»; les promesses d'accession aux «classes
moyennes» par le biais de l'école n'ont guère diminué la reproduction
sociale; l'impact que va avoir l'intelligence artificielle sur de
nombreuses professions inquiète les «classes moyennes»...
Ces phénomènes, sur fond de catastrophes planétaires (tels le
«dérèglement climatique» ou les pandémies), contribuent à installer un
climat de peur qui se traduit comme toujours par une demande de pouvoirs
forts et répressifs - quand la colère sociale et la peur se mêlent,
elles engendrent plus la résignation et la soumission que la révolte -
et par une adhésion à des discours désignant des boucs émissaires (celui
du RN rend ainsi les immigré-e-s ou leur descendance responsables du
chômage et de l'insécurité).
Et puis, l'extrême droitisation de nombreux médias (avec la constitution
de l'empire Bolloré) et la droitisation des «grands» médias produisent
un cadrage des informations très orienté dans cette direction et une
«fait-diverisation» de l'actualité qui nuit aux réflexions de fond sur
les transformations du monde; et elles renforcent la criminalisation par
le gouvernement de certains opposants étiquetés «ultragauche» ou
«écoterroristes», ou la diabolisation de La France insoumise (LFI),
qualifiée d'«extrême gauche» et de «violente».
La droitisation de la société est entendue comme la domination politique
d'idées qualifiées de droite, mais elle est souvent mesurée à l'aune de
l'extrême droite - ou plus exactement du RN.
La rhétorique racoleuse et attrape-tout de ce parti aide à son succès.
Thomas Ménagé, son porte-parole à l'Assemblée nationale, affirme par
exemple [3]: «On a tendance à dire que Marine Le Pen est une femme de
gauche [sic!], mais elle n'est ni de gauche ni de droite. Nos électeurs
veulent plus de justice sociale, de sécurité, de démocratie et de
dignité pour tout le peuple»; le RN veut «travailler avec tout le
monde»... contre Macron et accéder au pouvoir par les urnes, sans
violence, pour «sauver la France».
Mais l'attraction qu'exerce le RN, avec ses mots clés «travail» et
«peuple», a aussi été favorisée par la dérive idéologique de la gauche.
Dans les années 1980 - les «années Mitterrand» des fermetures ou
délocalisations d'usines -, la social-démocratie a abandonné la question
du travail, par calcul électoral, pour s'appuyer sur les «classes
moyennes», plus instruites et ouvertes à la mondialisation de la
production et des échanges. L'antagonisme «classe ouvrière contre
bourgeoisie ou capitalisme» s'est ainsi métamorphosé en «classes
populaires contre holigarchie ou néolibéralisme», avec pour argument que
ces classes seraient maintenant hétérogènes (LFI parle quant à elle de
«peuple» en s'appuyant sur l'adoption de ce terme par les «printemps
arabes», les gilets jaunes ou d'autres mouvements sociaux contemporains).
De tels choix n'ont pas fait l'unanimité dans les rangs de la gauche:
d'une part, la classe ouvrière ne s'est jamais réduite au prolétariat
des usines (même si la place des paysans en son sein, par exemple, a pu
faire débat dans le vieux mouvement socialiste); d'autre part, c'est
l'antagonisme entre les classes qui les constitue en classes, pas leur
homogénéité (la classe ouvrière, ou classe laborieuse, désigne donc
toujours l'ensemble des personnes qui vivent de leur travail sans
posséder les moyens de production ou qui sont privées de travail).
Néanmoins, ces choix ont déterminé les stratégies mises en oeuvre par la
gauche depuis plusieurs décennies, en particulier pour dissuader les
«classes populaires» ou les «classes moyennes» de protester contre la
dégradation (effective ou redoutée) de leurs conditions matérielles par
un vote RN ou une abstention. De plus, les «gens de gauche» sont pour
une bonne part si éloignés socialement des «classes populaires» qu'ils
et elles tendent à les ignorer, ou à ne soutenir que certaines de leurs
composantes - celles qui sont en butte à des discriminations.
Les villes sont de gauche, les campagnes de droite?
On mesure à ce qui précède combien est complexe la droitisation de la
société: elle est due à l'ensemble de facteurs invoqués et à d'autres
encore [4]. L'évolution du travail en fait partie, mais elle est surtout
prise en compte dans les nombreuses études consacrées au vote RN -
fréquemment dans une optique électoraliste ou avec des arrière-pensées
partidaires.
Selon le géographe de gauche Christophe Guilluy, ce vote serait une
réaction de «petits Blancs» appartenant aux «classes populaires» et qui,
face à la mondialisation et à l'«insécurité culturelle», auraient quitté
les métropoles où cohabitent cadres et immigrés pour s'installer dans
une «France périphérique» composée du périurbain et des zones rurales
éloignées des gros bassins d'emplois [5].
Cette idée a été reprise par Marine Le Pen avec la «France des oubliés»,
afin d'encenser le mode de vie «traditionnel» dans les campagnes et de
critiquer le modèle urbain supposé «mondialisé» et «bobo». Elle est
contestée notamment par le sociologue Benoît Coquard, qui a «suivi»
pendant une dizaine d'années des personnes âgées de 25-35 ans vivant
dans des cantons ruraux du Grand Est, dont il est originaire. Certes, le
vote habituellement de droite dans ces cantons a évolué depuis 1995 vers
l'extrême droite; mais leurs populations ouvrières, qui sont pour une
large part immigrées, y sont implantées depuis les deux premières
révolutions industrielles et ne se sentent pas menacées par le «grand
remplacement» que prédisent les complotistes d'extrême droite.
Dans son ouvrage Ceux qui restent - Faire sa vie dans les campagnes en
déclin [6] et dans des articles ou des émissions [7], Coquard s'inscrit
donc en faux contre les amalgames visant à opposer villes-gauche et
campagnes-droite. D'abord, les inégalités sociales existent dans les
zones rurales comme ailleurs. Ensuite, les campagnes françaises sont
hétérogènes: les riches, qui se trouvent à proximité des grandes
agglomérations, des littoraux touristiques ou des vignobles, sont assez
facilement «de gauche» et dynamiques; dans les pauvres, à l'inverse, les
populations ne se manifestent que quand on veut les empêcher de vivre
comme elles l'entendent sur leur territoire - par exemple, la limitation
à 80 km/h décidée par le gouvernement en 2018 a mobilisé les groupes de
La France en colère qui ont donné les gilets jaunes (avec leur volonté
de s'auto-organiser, leur refus de tout leader et de toute négociation...).
Les cantons déclinants du Grand Est sont aujourd'hui majoritairement
habités par les «catégories ouvriers et employés» - précisément celles
qui sont soit fantasmées comme étant le «vrai» peuple, soit rejetées
comme étant des «beaufs» racistes et ignorants. C'est pourquoi nous
allons nous attarder sur la parole des personnes interrogées par Coquard
(ou sur ses analyses) pour dégager certaines caractéristiques dans leurs
façons de raisonner et de fonctionner.
La solidarité restreinte comme mode de survie
Ces zones du Grand Est étaient très industrialisées et peuplées à la fin
du XIXe. Mais, au cours des années 1980-1990, la fermeture ou la
délocalisation des usines y ont provoqué un exode considérable, et qui
se poursuit; les syndicats ont décliné; et, hormis les sociétés de pêche
et de chasse ou le club de football, les lieux de sociabilité (bistrots,
bals, associations...) ont disparu. Néanmoins, les apéros «les uns chez
les autres» se sont développés.
L'apparition de ces bars informels, entre «bandes de potes», est due aux
modifications intervenues dans le marché de l'emploi et dans les
habitudes de vie. Alors qu'auparavant on pouvait faire carrière de
génération en génération dans la même entreprise et y finir
contremaître, les rares emplois restants mettent en concurrence des gens
aux CV équivalents. Le «nous, la classe ouvrière, avons intérêt à nous
unir pour avoir une augmentation de salaire», par exemple, s'est de ce
fait transformé en un «nous, les proches, devons nous organiser pour
nous filer des tuyaux sur le boulot». Par ailleurs, les heures passées
en voiture (toutes les activités d'une famille obligeant à la prendre)
ne donnent guère envie de ressortir loin en fin de journée...
Dans ces «bandes de potes», les hommes travaillent comme ouvriers
qualifiés à leur compte ou dans de petites entreprises du bâtiment.
Beaucoup ont rejeté l'école (elle a été pour eux un lieu d'humiliation
sociale [8].), d'où leur attachement à leur territoire: il est vital
pour eux de le défendre, car c'est là qu'ils ont des ressources, et il
en va de même pour leur mode de vie. L'aune de la réussite à leurs yeux,
c'est la maison individuelle (que l'on a pu construire soi-même grâce au
prix modique du terrain et aux coups de main donnés par les «potes») et
la voiture (indispensable à la vie quotidienne, mais aussi marque de
respectabilité).
Les femmes de ces groupes, quant à elles, travaillent dans des endroits
qui rendent leur activité «invisible» (maisons de retraite, domiciles de
retraité-e-s, etc.), ou elles sont employées en contrats courts dans la
grande distribution, les centres d'appel, la préparation ou la livraison
de colis. Leur précarisation les rend plus dépendantes de leur couple -
où la domination masculine reste structurellement marquée, dans la
répartition des tâches domestiques comme dans les conversations (les
hommes parlent entre eux voitures ou sport, les femmes entre elles santé
ou études des enfants). Alors que dans ces zones rurales l'emploi
féminin était naguère massif et assez bien rémunéré (mais, comme
d'habitude, moins que l'emploi masculin), le chômage féminin des moins
de 35 ans est très élevé (jusqu'au double du chômage masculin). D'où la
forte présence de femmes en gilet jaune sur les ronds-points.
Des «profiteurs» qui ne sont plus les tenants du capitalisme,
mais les «assisté-e-s»
Dans un bar, il est formellement possible de confronter des points de
vue et des visions du monde [9]. C'est bien moins évident dans les
apéros entre des «potes» qui sont du même avis sur divers sujets (la
politique, la famille, les impôts...); leur homogénéité a favorisé le
discours raciste sur l'immigration porté par le RN, constate Coquard.
En effet, comme ces «potes» valorisent fortement le travail (il est
associé au courage et à la compétence, aussi l'estime de soi et des
autres en découle-t-elle), le chômeur n'est pas à leurs yeux une victime
de la désindustrialisation, mais un «assisté» ou un «fainéant» qui «ne
vaut rien» - voire un «cassos» (cas social). Pas question de se
solidariser avec un tel «perdu» ou d'être assimilé à lui en le
fréquentant, car jouir d'une bonne réputation est la condition pour
trouver du travail et fonder une famille. Cependant, à une autre
échelle, ce rejet est devenu «Les Français d'abord!» ou «Non à
l'assistanat!» parce que le RN a présenté les immigré-e-s ou les
habitant-e-s des cités comme étant les «cassos» des villes - cette
«mauvaise France» à laquelle il a opposé la «vraie France» dont les
«bandes de potes» rurales constitueraient la jeunesse (on y trouve
pourtant des descendants d'immigrés maghrébins, dès lors qu'ils
consomment de l'alcool et du cannabis et ne se montrent pas
ostensiblement musulmans). En assénant de telles affirmations dans les
médias, les dirigeant-e-s du RN leur ont donné une légitimité.
L'hégémonie politique du RN dans ces zones rurales s'est ainsi
construite sur le rejet des «assistés» (voir l'encadré). Le vote en sa
faveur y est perçu par les «potes» comme une façon de se promotionner
soi-même en ayant la garantie que d'autres resteront plus bas
socialement. Il n'implique pas une amélioration de leur condition, mais
un transfert de la honte sociale vers des semblables ayant moins de
facilité pour défendre leur respectabilité (les «cassos» du coin) ou
vers d'autres catégories de la population (sans même que celles-ci
soient désignées comme «sans-papiers» ou «étrangers»).
Pour Coquard, ces jeunes ruraux se sont approprié le tableau conflictuel
de la société brossé par le RN parce qu'il résonnait quelque part avec
leur vécu... et parce qu'en face il n'y avait rien. Après la Seconde
Guerre mondiale, les formations de la gauche usaient d'un vocabulaire
conflictuel: en opposant le prolétariat à la bourgeoisie, elles
donnaient une grille de lecture du monde social. Mais quand, en 1995, le
Front national (FN, rebaptisé RN en 2018) est arrivé en deuxième
position derrière la droite en Haute-Marne, la gauche avait déjà laissé
tomber le «nous contre eux» - la conflictualité sociale - et elle tenait
un discours d'ordre moral: stigmatiser telle ou telle catégorie (les
étrangers, les homos...) n'était pas bien. Après quoi, le RN s'est mis à
parler de conflictualité sociale en invitant à ne plus regarder le
patronat comme l'ennemi, mais à faire au contraire alliance avec lui
contre un «assisté» forcément immigré et pas respectable, en affirmant:
«C'est à cause de lui que vous avez des salaires plus bas, et que
bientôt peut-être vous paierez encore plus d'impôts ou on vous enlèvera
votre travail...» Et l'adhésion au discours RN est devenue le
positionnement politique le plus facile à revendiquer en public (sans
qu'on vote forcément pour lui, car l'abstention est également forte).
Un petit patronat apprécié,
un Etat pas vraiment contesté
Coquard insiste cependant aussi sur le rôle que jouent, dans le vote
comme dans la perception du monde, les milieux sociaux que l'on fréquente.
Dans la périphérie des grandes villes, les «classes populaires» (pour
beaucoup précaires et ubérisées) peuvent être en contact avec des
milieux plus diplômés qui votent en général à gauche et incitent à faire
de même.
Dans les cantons ruraux du Grand Est, les leaders d'opinion étaient
naguère des syndicalistes (en dehors de l'usine, ils fréquentaient la
jeunesse par exemple en l'entraînant au foot), et c'était le PC qui
était hégémonique chez les ouvriers - même si un «gros tiers était du
côté des patrons». On donnait sa voix au Parti et on se syndiquait «sans
trop se poser de questions: ça allait de soi». A présent, les leaders
d'opinion sont des petits patrons et artisans que les «potes» côtoient
au quotidien et qui relaient la parole RN à leur manière. Ils sont
considérés comme ayant «réussi» leur vie: ils ont une certaine stabilité
économique et, surtout, ils sont «courageux au travail». Leurs gouts,
modes de consommation et aspirations sont très proches de ceux des
«classes populaires» (auxquelles ils ont souvent appartenu), et ils
exercent des métiers assez semblables aux leurs (et jugés «utiles). Ils
ont été sur les ronds-points des gilets jaunes jusqu'à ce que les
discussions du coin en fassent un «mouvement de fainéants».
Les «bandes de potes» ne voient pas les employeurs locaux comme des
exploiteurs puisqu'ils ne gèrent pas des multinationales et ne sont «pas
fiers» (on peut boire des coups avec eux); et, surtout, ils sont
susceptibles de fournir du travail et d'accepter des «arrangements»
(l'utilisation d'un camion pour son usage personnel, par exemple, en
échange d'heures sup non comptabilisées).
L'État, lui, est critiqué, mais essentiellement pour les taxes qu'il
décide et pour l'accès inégalitaire aux droits qu'entraîne la fermeture
de services publics. Avec le numérique, non seulement le contrôle social
est plus étroit, mais la dématérialisation des démarches administratives
donne un sentiment d'incompétence aux personnes qui ne maîtrisent pas
les outils informatiques. Se rendre à la sous-préfecture était déjà
difficile pour les plus pauvres, la disparition de tout contact humain
direct l'est davantage encore.
Par ailleurs, «se passer» de l'État est une façon de montrer sa
débrouillardise: réparer une machine, retaper une maison, cultiver son
potager... ou travailler au noir, et donc gruger le fisc, constitue
(comme chez les petits paysans) une source à la fois d'économies et de
fierté. De même, se défier des politiques ou des journalistes, c'est
montrer une autonomie de jugement et une conscience qu'ils sont «tous
pourris».
La proximité sociale
des populations des cités et des cantons populaires
Les valeurs et comportements des jeunes ouvriers ruraux sont ceux des
banlieues populaires, souligne Coquard. Contrairement aux discours sur
la «fracture territoriale» qui existerait entre les «classes populaires»
des villes et celles des campagnes, elles ont bien des points communs:
elles vivent sur des territoires qui ont été construits par
l'industrialisation; elles sont marquées par une interconnaissance
forte, de gros enjeux de respectabilité et une division entre les sexes
assez prononcée dans les sociabilités; le rapport à la réussite sociale
passe pour elles par le capital économique, le fait de s'assumer tout
seul (en travaillant souvent de ses mains) ou du moins de s'en sortir
par son autonomie et sa débrouille; il y a dans les unes et les autres
des gens qui travaillent et des gens qui demandent des aides... mais
tout est fait pour les opposer. Coquard en conclut que pour lutter
contre le racisme et reconstituer des solidarités entre ces populations
divisées, il faut mettre l'accent sur leurs points communs plutôt que
sur leurs différences. Mais il ajoute: «C'est très compliqué» - et on le
croit sans peine.
Pour revenir à la question du travail, sa valorisation par les «bandes
de potes» que décrit Benoît Coquard n'a en fait rien d'exceptionnel: le
travail conserve une grande place dans la société en général à la fois
parce que c'est un moyen de subsistance et parce que c'est un outil de
reconnaissance sociale. Malgré la dégradation et la précarisation des
emplois dans la plupart des secteurs, il demeure valorisé dans
l'enseignement ou la santé, la culture ou les professions libérales...
et dans les professions manuelles de l'industrie, l'agriculture,
l'artisanat, la pêche.
Les «bandes de potes» dont parle Coquard ne sont pas non plus une
nouveauté: au temps des grosses usines, elles existaient et
fonctionnaient déjà ainsi dans les milieux ouvriers en règle générale.
La nouveauté que la désindustrialisation a entraînée partout - en dehors
de la précarité qui a remplacé une certaine sécurité de l'emploi -,
c'est ce qui a disparu avec les usines. Elles étaient des lieux
d'exploitation et d'aliénation, mais également des lieux où il était
possible d'organiser la lutte et de la mener ensemble (par des grèves,
des occupations, des séquestrations de patrons...). C'était donc là que
pouvait s'affirmer en tant que telle une classe porteuse d'un projet de
changement social et que pouvait exister une solidarité de classe.
(La suite au prochain numéro.)
Vanina
++++
Travail, racisme et choix électoral
Dans Des électeurs ordinaires (paru au Seuil en 2024), le
sociologue Félicien Faury a constaté que l'électorat RN du Sud-Est avait
en commun le racisme. Il a enquêté auprès d'ouvriers «stabilisés» (ni
pauvres ni précaires), d'artisans, de petits commerçants. Ces personnes
pour la plupart peu diplômées et aux trajectoires scolaires courtes sont
rangées par leurs revenus dans les «classes moyennes inférieures» et
craignent leur déclassement, note Faury. Le racisme est lié à la montée
continue des inégalités, la concentration des richesses et du
patrimoine, la fragilisation et la mise en concurrence des services
publics. Il découle de «logiques communes»: un vécu économique et social
incertain et fragile, ou ressenti comme tel, qui engendre une
insatisfaction par rapport au système de répartition des ressources
collectives; un attachement au lieu de vie et une inquiétude concernant
son avenir; une islamophobie forte; la volonté d'affirmer son
appartenance au groupe majoritaire; une vision négative des politiques
(y compris Marine Le Pen).
Dans l'article «Comment le travail influence nos convictions
politiques» publié par Frustration Magazine le 19 mars 2026, le
sociologue et agriculteur Nicolas Framont fait état de deux études
montrant les effets du travail (par son contenu ou ses modalités) sur le
vote RN:
* «Le bras long du travail - Conditions de travail et comportements
électoraux» (IRES, février 2024), de l'économiste Thomas Coutrot,
souligne le lien puissant entre autonomie au travail et comportements
électoraux. En croisant conditions de travail et attitude lors des
scrutins présidentiel de 2017 et européen de 2019, il apparaît que
l'absence d'autonomie au travail renforce nettement l'abstention, et que
les horaires atypiques et la pénibilité physique favorisent le vote RN
et l'adhésion à sa grille de lecture du monde social (en particulier
l'association de l'assistanat à l'immigration).
* «La politique au travail - Vécu en entreprise et fractures
politiques des salariés en France», de Yann Algan, Antonin Bergeaud et
Camille Frouard (HEC Paris, mars 2026), met aussi en relief le lien
puissant entre des expériences négatives au travail et un vote à
l'extrême droite. Sur 3 900 salarié-e-s du secteur privé sondés en 2024
et 2025, 33 % déclarent n'avoir aucune préférence partisane; ceux qui
votent RN et LFI sont en colère, mais ne le manifestent pas de la même
façon: les «RN» se sentent rejetés par leurs collègues et s'en méfient;
les «LFI» travaillent en bonne entente avec leurs collègues, et leur
défiance vise la direction de l'entreprise. Le clivage majeur entre les
deux groupes se fait sur l'immigration.
Notes
[1] Voir sur le site oclibertaire.lautre.net (par exemple dans les CA de
novembre et décembre 2025) nos positions à ce sujet
[2] Les photos sur le mouvement des gilets jaunes qui illustrent cet
article ont été prises en divers lieux de France.
[3] «Questions politiques» sur France Inter, le 29 mars 2026.
[4] Dans «Les habits neufs du fascisme», Réfractions n° 54 (janvier
2026) pointe, à l'échelle du monde, l'autonomisation des gouvernants par
rapport aux règles du droit, le déclin de l'hégémonie néocoloniale
occidentale ou le paramétrage réactionnaire du cyberespace.
[5] Voir entre autres La France périphérique - Comment on a sacrifié les
classes populaires (Flammarion, 2014)
[6] La Découverte, 2019; édité en poche en 2022.
[7] Voir notamment, sur LVSL: «Benoît Coquard: "Les classes populaires
rurales et les sympathisants de gauche tendent à s'éloigner"» (14
janvier 2025); et, sur Mediapart, «L'ancrage social du vote RN» (26
février 2026).
[8] Les femmes réussissent en moyenne mieux dans les études que les
hommes et quittent davantage qu'eux les campagnes
[9] Selon la note «Quand les bars-tabacs ferment - L'érosion du lien
social local et la progression du vote d'extrême droite en France»
(Cepremap, février 2026), la fermeture de bars-tabacs entraîne une
hausse du vote d'extrême droite, et vice versa
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4714
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