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(fr) Courant Alternative #360 (OCL) - Travailleurs immigrés en France: entre luttes sociales, combat anti-impérialiste et autonomie culturelle
Date
Thu, 28 May 2026 19:25:53 +0100
Dans une note publiée l'an dernier par le «think-tank progressiste»
Terra Nova, le consultant Hakim El Karoui et l'économiste Juba Ihaddaden
proposent «un état des lieux» de la question de l'immigration - associée
à celle du travail, ce qui est bien la moindre des choses -, sans
toutefois vouloir en faire «l'éloge» ni prétendre accabler «les immigrés
de tous les malheurs nationaux» [1]. Cependant, si les auteurs cherchent
à se démarquer des obsessions xénophobes de l'extrême droite, leur
approche - soucieuse de préserver la productivité et de répondre à la
baisse de la natalité - n'en demeure pas moins légitimiste à l'égard des
institutions qui contribuent à fabriquer cette thématique comme un
«problème», tout en appelant à imaginer «une nouvelle politique
d'immigration» et à «mettre en oeuvre une politique d'intégration».
Force est de constater que les premiers intéressés demeurent
paradoxalement relégués au second plan de cette réflexion, compatible
avec le réformisme le plus éthéré, qui donne la part belle, en
particulier dans sa dimension historique, au rôle de l'État et du patronat.
Pourtant, aucune perspective désirable et tangible ne saurait être
élaborée sans prendre en considération la force agissante des
travailleurs immigrés en liaison avec le prolétariat, riche de toutes
ses composantes, dans la lutte commune pour l'émancipation. En effet,
l'histoire du mouvement ouvrier et révolutionnaire de France, notamment
celle du siècle dernier, recèle d'expériences sur lesquelles il convient
de revenir, sans prétendre ici à l'exhaustivité - puisque nous nous
limiterons à l'entre-deux-guerres -, ni chercher à réhabiliter a
posteriori les errements des appareils bureaucratiques ou les tendances
nationalistes.
À cet égard, 1923 est souvent présentée par les spécialistes comme une
année charnière dans la mesure où la Confédération générale du travail
unitaire (CGTU) - scission de la CGT, qui fait suite au congrès de Tours
au cours duquel est fondée la Section française de l'Internationale
communiste (SFIC) - crée un Bureau pour la main-d'oeuvre étrangère (MOE)
dont les prérogatives sont ainsi précisées dans une circulaire fidèle à
une certaine tradition:
«Il a mission de réunir tous les éléments de documentation et
d'information sur l'émigration des étrangers, l'établissement de
renseignements et statistiques permettant, par une liaison
internationale, d'aviser aux moyens de pallier à l'exploitation de la
main-d'oeuvre étrangère dont l'emploi est favorisé par le gouvernement
et les grandes associations patronales avec la complicité des
organisations professionnelles et réformistes dans le but de
concurrencer sur le marché du travail la main-d'oeuvre nationale et de
faire échec aux revendications ouvrières par la constitution d'une armée
de réserve.» [2]
Au sein de la CGTU, le secrétariat de la MOE constate une première
difficulté dans la propagande pour des motifs linguistiques. Les
syndicalistes préparent à cet effet de la documentation en italien,
polonais et espagnol. En revanche, ce volontarisme se heurte à
l'indifférence de la plupart des fédérations qui rechignent, par
exemple, à renvoyer un questionnaire destiné à rendre compte des
réalités du terrain [3]. L'historien Ralph Schor souligne dans cette
conjoncture «l'absence, à tous les échelons, d'une réflexion sur le
phénomène de l'immigration» [4], tant chez le Parti communiste (PC)
qu'au sein de ce qui devient son appendice syndical, la CGTU. Pourtant,
l'année suivante, le congrès du PC préconise l'organisation politique
des prolétaires émigrés «en groupes de langue étrangère» [5]. Mais ces
«groupes de travail», privés de la moindre autonomie, doivent suivre
l'orientation fixée par la direction du parti français [6]. Dans le
cadre de la «bolchévisation», cela se traduit, pour le groupe de langue
le plus important - constitué par les travailleurs italiens, de loin la
plus forte immigration -, par la chasse aux éléments «déviants», en
particulier les bordiguistes, ce qui entraîne la chute de ses effectifs,
passant de 6 000 adhérents en 1925 à 2 000 membres trois ans plus tard
[7]. Le PC français se trouve alors confronté à plusieurs obstacles,
comme l'influence des organisations des pays d'origine, à l'instar des
prolétaires italiens établis en France mais qui demeurent fidèles au
Partito Comunista d'Italia et refusent d'intégrer la MOE [8].
En 1926, dans une thèse adoptée par son Comité central, le PC reconnaît
d'autres obstacles, à commencer par «les associations et les
personnalités adverses qui opèrent dans les milieux immigrés pour
entraver l'influence des organisations de classe», mais aussi la
xénophobie qui prévaut au sein du prolétariat français, «habilement
entretenue par la presse bourgeoise» [9]. Les mots d'ordre adoptés
formulent des principes élémentaires: «Pour l'union des ouvriers
français et immigrés! Pour l'égalité absolue des ouvriers immigrés et
des ouvriers français!»
dessin du futur Ho Chi Minh dans le Paria (1922)
Un autre contingent d'ouvriers voit son nombre croître en France
métropolitaine à la suite de la Première Guerre mondiale, à savoir celui
des travailleurs coloniaux qui ne sont pas considérés à proprement
parler comme des «étrangers» mais plutôt comme des sujets auxquels
s'appliquent des règles de droit spécifiques. Fondée en 1921 avec le
soutien du PC, l'Union Inter-Coloniale (UIC) constitue le premier
regroupement significatif animé par des immigrés extra-européens, parmi
lesquels se trouve Nguyên Ái Quôc - le futur Ho Chí Minh. Cette
organisation, dont le rayonnement est sans commune mesure avec sa
surface militante - selon l'historien Charles-Robert Ageron, elle serait
passé de 200 adhérents l'année de sa création à 150 en 1925 [10] -, fait
paraître dès 1922 un journal, Le Paria, qui se présente comme la
«tribune du prolétariat colonial». Son dernier numéro, daté d'avril
1926, publie un article qui répond aux campagnes racistes qui cherchent
à délégitimer la présence de cette force de travail:
«Devant la trique du colonialisme, et l'exploitation féroce des colons,
qui ont rendu votre séjour impossible dans votre pays, et vous ont
contraints, bien à émigrer sous d'autres cieux plus cléments; vous êtes
venus en France travailler dans les usines mêmes de ceux qui vous ont
ruinés, vous, petits artisans, dépouillés de vos moyens de production.
Votre présence en France n'est-elle pas, de ce fait, légitimée?» [11]
En dépit des affres de la bolchévisation, c'est bien de cette matrice
qu'émerge, en 1926, l'Étoile nord-africaine (ENA), à la suite du premier
congrès des travailleurs nord-africains organisé le 7 décembre 1924 à
Paris par le PC - et dont Abdelaziz Menouer alias El Djazaïri souligne
la portée historique [12]. Pourtant, les premiers dirigeants de l'ENA, à
commencer par son président Chedly Khairallah, tiennent à se distinguer
des communistes pour mieux se placer sur le terrain du «nationalisme
révolutionnaire» [13]. La SFIC s'en tient de son côté à une forme de
«soutien critique» à l'égard d'une ENA en voie d'autonomisation, en
appuyant le principe du «droit des peuples à disposer d'eux-mêmes», sans
pour autant cautionner certaines illusions [14].
Enfin, parmi les innombrables initiatives prises à cette époque par des
travailleurs venus d'ailleurs - et qui ont indéniablement contribué à
faire évoluer la physionomie du prolétariat de France - mentionnons la
création, en 1922, à Paris, de la Kultur-lige [15], émanation d'un
organisme éponyme fondé quatre ans plus tôt à Kiev destiné à diffuser la
culture yiddish, dans une optique ouvrière et laïque, à travers des
cours de langue, des manifestations artistiques, une université
populaire, etc. L'antenne parisienne est animée par des militants juifs
originaires d'Europe orientale proches du Bund mais aussi par des
sionistes-socialistes du Poale Zion ainsi que par des communistes. Ces
derniers finissent par prendre le contrôle de cette institution en 1925,
ce qui entraîne la création, quatre ans plus tard, d'une nouvelle
institution: l'Arbeter-klub oyfn nomen Vladimir Medem, en hommage au
principal théoricien du Bund [16].
Nedjib SIDI MOUSSA
Notes
[1] «Les travailleurs immigrés: avec ou sans eux?», tnova.fr, 12 mai 2025.
[2] Édouard Dudilieux, «Circulaire n° 69», La Vie syndicale, n° 6,
mai-juin 1923.
[3] Le secrétariat de la M.O.E., «Rapport du Bureau de la main-d'oeuvre
étrangère», La Vie syndicale, n° 7, juillet 1923.
[4] Ralph Schor, L'opinion française et les étrangers. 1919-1939, Paris,
Publications de la Sorbonne, 1985.
[5] «Le travail communiste chez les travailleurs de langue étrangère»,
in Parti communiste, 3e Congrès national tenu à Lyon les 20, 21, 22, 23
janvier 1924. Adresses & résolutions, Paris, Librairie de l'Humanité, 1924.
[6] «Statut général déterminant les rapports entre les Communistes de
langue étrangère résidant en France et le Parti Communiste français»,
Bulletin Communiste, n° 33, 15 aout 1924.
[7] Bruno Groppo «Les communistes italiens et le mouvement ouvrier
français dans l'entre-deux-guerres», in Jacques Girault (dir.), Des
communistes en France (années 1920-années 1960), Paris, Publications de
la Sorbonne, 2002.
[8] Dimitri Manessis et Jean Vigreux, Avec tous tes frères étrangers. De
la MOE aux FTP-MOI, Montreuil, Libertalia, 2024.
[9] «Thèse sur l'immigration», Cahiers du bolchévisme, n° spécial, 22
mai 1926.
[10] Charles-Robert Ageron, Genèse de l'Algérie algérienne, Paris,
éditions Bouchène, 2005
[11] Yahia Saidoun, «Pas une minute à perdre. Groupons-nous», Le Paria,
n° 38, avril 1926.
[12] Abdelaziz Menouer, «Un congrès historique: Le congrès des
travailleurs nord-africains», Le Paria, n° 31, novembre-décembre 1924.
[13] Chedly Khairallah, «Notre objectif unique: l'indépendance
nationale. Espoir suprême et suprême salut», L'Ikdam nord-africain, n°
3, aout-septembre 1927.
[14] «Les Algériens veulent leur indépendance», Al-Raïat Al-Hamra, n° 2,
mars 1927.
[15] Nick Underwood, Yiddish Paris. Staging Nation and Community in
Interwar France, Bloomington, Indiana University Press, 2022.
[16] Gilles Rozier, «Eighty Years Serving Yiddish Culture», Judaica
Librarianship, Vol. 15, 2009.
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4709
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