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(fr) CNT-AIT - Analyse anarchistes sur la répression en Iran et le positionnement de la gauche «anti-impérialiste et décoloniale»
Date
Thu, 28 May 2026 19:25:50 +0100
Nous avons traduits deux textes écrits par des militants
révolutionnaires iraniens en exil à propos de la répression en Iran et
du positionnement de la gauche «anti-impérialiste et décoloniale» vis à
vis de la République Islamique d'Iran ---- Par ailleurs nous rappelons
que nous sommes sans nouvelle de notre compagnon Soheil Arabi, de
nouveau incarcéré le 11 mars dernier (cf.
https://cnt-ait.info/2026/04/17/soheil-arabi-ghezel), ainsi que du
compagnon anarchiste Afshin Heyratian. Ce dernier, par ailleurs issu de
minorité Bahai, a été arrêté le 11 novembre 2025. Après une perquisition
musclée chez sa mère où il réside, ses effets personnels ont été saisis
par les forces de l'ordre. Pour l'heure, aucune autorité n'a revendiqué
l'arrestation, et on ignore toujours où il est détenu. Afshin avait été
déjà arrêté pour ses activités au sein de l'association de défense des
enfants des rues et du travail.
Nous appelons à rester mobiliser pour exiger leur libération et celle de
tous les opposants politiques en Iran, et nous tenons comptable les
autorités iraniennes de ce qui pourrait leur arriver pendant leur
incarcération arbitraire. Si vous souhaitez recevoir du matériel (tract,
affiches) pour faire connaitre la situation des prisonniers politiques
en Iran et développer le soutien, nous contacter (contact@cnt-ait.info)
Analyse d'un anarchiste d'Iran de la déclaration du «Ministère du
Renseignement» concernant la menace de poursuites judiciaires contre les
dissidents et les manifestants
Après 47 ans de répression, d'emprisonnement, de torture, de meurtre et
de destruction de la vie sociale en Iran, la «République islamique»,
l'un des régimes les plus brutaux et les plus meurtriers de la planète,
continue de régner comme une machine rouillée. Mais si cette structure
persiste, ce n'est pas seulement grâce à son pouvoir répressif; c'est
aussi parce que nous n'avons pas encore réussi à créer des formes
durables de coopération, de solidarité, d'auto-organisation horizontale
(sans hiérarchie) et de force de résistance collective pour la démanteler.
Selon les médias iraniens, le Corps des gardiens de la révolution
islamique, principal bras militaro-économique et politique du
gouvernement islamo-chiite fasciste au pouvoir en Iran, a publié
aujourd'hui (27 mai 2026) un long communiqué par l'intermédiaire du
«Ministère du Renseignement» (dont le ministre a été tué par le
gouvernement israélien lors du récent conflit). Dans ce communiqué, tout
en se vantant, comme à son habitude, de «victoires militaires contre des
ennemis vaincus dans une guerre combinée à grande échelle» (Amérique,
Israël, Angleterre, Europe et certains pays arabes), le ministère a
menacé ses opposants et les manifestants de poursuites judiciaires, les
qualifiant de «mercenaires contre-révolutionnaires et de terroristes
résidant à l'étranger, ainsi que de partisans des ennemis vaincus».
Ce communiqué n'est pas un simple texte sécuritaire ni un «avertissement
légal»; il s'agit plutôt d'un document révélateur de la profonde
angoisse d'une structure de pouvoir qui, depuis 47 ans, assure sa survie
honteuse non pas grâce au consentement de la population, mais en semant
la peur et l'hostilité et en étendant sans cesse son appareil répressif.
Derrière les paroles grandiloquentes sur la «victoire sur la guerre
combinée des ennemis», on perçoit les fragilités d'un gouvernement qui
craint sa propre société plus que toute force extérieure.
Les gouvernements autoritaires et conjoncturels ont toujours recours au
mythe du «siège permanent» pour masquer leur crise de confiance envers
l'opinion publique. Dans ce récit, les mécontents ne sont plus des êtres
humains avec des revendications légitimes; ils deviennent soudainement
des «mercenaires», des «agents étrangers», des «terroristes» ou des
«soldats ennemis». Ainsi, le gouvernement tente d'expliquer la véritable
origine des protestations non pas par l'absence de liberté, d'égalité et
de justice, d'une part, et par l'existence de l'exploitation, de la
pauvreté, du chômage, du sans-abrisme, de la discrimination et de
l'oppression, d'autre part, mais par une «main étrangère». C'est la
manoeuvre classique de tous les pouvoirs centralisés: dépolitiser la
société et instrumentaliser toute opposition à des fins sécuritaires.
Mais la contradiction principale réside précisément là: si la
«République islamique» est réellement aussi «victorieuse» et «puissante»
qu'elle le prétend, pourquoi craint-elle tant les travailleurs, les
manifestants, les militants exilés, les écrivains et même les voix
éparses sur les réseaux sociaux? Un pouvoir qui a constamment besoin de
menaces, d'aveux forcés, de manipulations et d'un climat sécuritaire
est, en réalité, davantage un signe de crise permanente et de manque de
légitimité et d'acceptabilité qu'un signe d'autorité. Car les
gouvernements qui ont confiance en leur peuple ne gèrent pas la société
comme un champ de bataille.
D'un point de vue anarchiste, le problème ne réside pas seulement dans
la République islamique; il réside dans la logique même de l'État.
L'État, quelle que soit sa forme idéologique, est une institution qui
assure sa survie par le monopole de la violence, le contrôle du discours
et la production de l'obéissance. La «République islamique» clame
ostensiblement son opposition à l'impérialisme occidental, mais recourt
en réalité aux mêmes techniques que nombre d'États modernes pour
contrôler la société: surveillance, sécurisation, propagande,
instrumentalisation de la peur et création d' ennemis intérieurs».
Cette récente déclaration révèle également que l'État ne se contente
plus de contrôler le territoire; il cherche aussi à dicter le contrôle
de la mémoire, du langage et de l'imaginaire politique de la société. La
menace d'une opposition étrangère signifie que l'État tente de vider
même l'exil de toute substance politique; autrement dit, aucune distance
ne devrait permettre la liberté d'expression. C'est le visage sans fard
du pouvoir moderne: un gouvernement qui veut monopoliser non seulement
les comportements, mais aussi le récit de la réalité.
Dans un tel contexte, le discours officiel du gouvernement est davantage
un signe d'affaiblissement qu'un signe de puissance. Un régime contraint
de parler constamment d'«ennemis vaincus» admet de fait, indirectement,
sa propre fragilité. Car le véritable ennemi de toute structure
autoritaire n'est pas l'État étranger, mais la possibilité de
l'émergence d'individus conscients de leur destin, de réseaux de
coopération et de solidarité indépendants, et d'une société qui ne se
soumet plus au langage de la peur.
L'anarchisme part précisément de ce constat: le refus du principe selon
lequel la sécurité s'obtient par l'obéissance. Face à un État qui
transforme tout en champ de bataille, la réponse radicale n'est pas de
se réfugier auprès de puissances rivales mondiales, mais de construire
des formes horizontales de solidarité, de résistance et
d'auto-organisation-autogestion sociale. Tant que le pouvoir se
reproduira sous la forme de l'État, de l'appareil sécuritaire et des
hiérarchies centralisées, un «ennemi» sera toujours nécessaire; même si
cet ennemi est la majorité absolue du peuple lui-même.
Nul n'ignore que les soulèvements continus de ces dernières années,
notamment le mouvement révolutionnaire Femmes-Vie-Liberté, ont
profondément ébranlé cet ordre oppressif et autoritaire, faisant tomber
une fois de plus le masque fasciste et révélant que le pouvoir de la
«République islamique» n'est pas un monstre mythique et surnaturel, mais
un phénomène bien réel; et contrairement aux apparences, il n'est pas
invincible.
Ce qui demeure, avant tout, c'est la persistance de la peur et la
dispersion des opprimés. Ceux qui avaient été réduits au silence pendant
des années ont soudain compris que le «pouvoir» n'est pas une entité
céleste, mais une relation qui peut être brisée. Car tout État
s'effondre lorsque le peuple se rebelle non seulement contre lui, mais
aussi contre sa logique.
Hasse-Nima Golkar (traduit du persan par CNT-AIT France)
Entre «anti-impérialisme décolonial» et «lutte pour la démocratie», la
gauche occidentale a abandonné la lutte contre son propre État ...
Nous avons traduit ce texte du militant révolutionnaire d'origine
iranienne Siyâvash Shahabi, dont nous partageons l'analyse sur
l'orientalisme des soit disant «anti impérialistes» et autres
décoloniaux occidentaux. Sous couvert de prendre position contre
«l'Occident», ces derniers font surtout le jeu des régimes les plus
autoritaires qui martyrisent leur population. Comme le dit Siyâvash, la
posture toute spectaculaire de cette gauche se nourrit d'images qu'elle
forge elle-même (ou qu'elle relaye pour d'autres qui la forge pour elle
...) Ces images, ces représentation, invisibilisent, font écran, à la
réalité de ce que vit la population, à commencer par la classe ouvrière,
qui n'entre jamais en ligne de compte dans les savantes analyses
géopolitiques des «décoloniaux». Elle permet surtout de se donner la
bonne conscience de «faire quelque chose» en agitant des images et des
slogans, sans avoir à lutter dans le réel ici, c'est-à-dire sans avoir à
se confronter réellement à notre propre État, cette lutte étant déléguée
au soit disant «Axe de la résistance». À partir de là cette gauche
construit (ou relaye) une esthétique, avec ses codes visuels,
vestimentaires, de langage, devenant une affirmation identitaire mais
qui n'a aucun contenu émancipateur car là n'est pas son objet. Cette
analyse rejoint celle que nous avions exprimé dans les colonnes
d'Anarchosyndicalisme sur le campisme: «Nous assistons actuellement en
fonction des divers conflits, à un retour de cette idéologie
d'affrontement entre l'axe du bien et l'axe du mal, qui est en fait la
description du campisme, qui consiste à dire quiconque n'est pas avec
moi, est contre moi (comme au bon vieux temps de la guerre froide).
C'est une vision idéologique binaire, qui appelle à soutenir n'importe
quelle saloperie pour diverses raisons, notamment des luttes
anticolonialistes, des luttes de libération nationale, tout ce qui
paraît de près ou de loin «anti-impérialiste» mais authentiquement
interclassiste, à partir du moment où l'ennemi de mon ennemi entre en
conflit. Le campisme ce n'est pas de l'internationalisme, ce n'est pas
la solidarité, mais un aveuglement. [1]»
La gauche occidentale ne combat plus son propre État. Elle vit
politiquement à travers les images qu'elle créé des autres [États].
Quand il s'agit de l'Iran, cette image prend généralement deux formes.
Soit l'Iran est réduit à un régime islamique oriental qui a besoin
d'être sauvé [contre lui-même] par l'Occident, soit il devient un
bastion de résistance où toute contradiction de classe, de genre, de
travail, ethnique et sociale interne doit être occultée. Ces deux images
peuvent sembler antagonistes, mais elles se rejoignent en un point:
toutes deux effacent la société iranienne.
En tant que communistes iraniens, nous avons été contraints d'expliquer
une évidence: nous sommes contre la guerre. Contre une attaque
américano-israélienne contre l'Iran. Contre les sanctions. Contre les
bombardements. Contre un «changement de régime» [apporté de
l'extérieur]. Contre l'instrumentalisation de la population iranienne
dans des projets géopolitiques.
Mais être contre la guerre ne signifie pas se taire face à la République
islamique. Nous sommes contre la guerre car elle détruit la même classe
que la République islamique opprime en temps de paix. Nous sommes contre
la guerre car les bombes et les sanctions appauvrissent la société, la
fragmentent et la rendent plus vulnérable. Et c'est précisément pour
cette raison que nous ne pouvons pas décrire un État répressif comme un
bouclier de libération.
Le bouclier libérateur de la classe ouvrière, c'est sa propre
organisation, et non un État sécuritaire et capitaliste.
Une partie de la gauche occidentale, au lieu de combattre la politique
étrangère de son propre État, ses propres bases militaires, ses propres
entreprises d'armement et ses propres sanctions, soutient des régimes
autoritaires ou des organisations militaires et qualifie cela
d'anti-impérialisme. Ce n'est pas de l'internationalisme. C'est une
externalisation de ses politiques.
Quand on abandonne la lutte contre son propre État, l'anti-impérialisme
devient l'esthétique de l'Axe de la Résistance. Mais un communiste
iranien ne peut pas faire cela, car pour nous, il ne s'agit pas d'une
image. Il s'agit de la réalité d'une classe écrasée à la fois par les
bombes et les sanctions, mais aussi par la privatisation, la prison, les
exécutions, le port obligatoire du hijab, la répression des grèves et
une économie sécuritaire.
Siyâvash Shahabi
[1] Pour en finir avec le «Campisme» Journal Anarchosyndicalisme n° 184
Nov.Dec .23; https://cntaittoulouse.lautre.net/spip.php?article1372
https://cnt-ait.info/2026/05/28/iran-260527/
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