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(fr) Courant Alternative #360 (OCL) - Aperçu de la vie politique belge et du mouvement ouvrier
Date
Sat, 23 May 2026 09:22:06 -0400
La vie politique belge est complexe du point de vue français et aussi du
côté belge à entendre les quatre camarades wallons que nous avons
invités à un débat à Lille, le 21 mars dernier, sur le mouvement social
en cours - que vous lirez dans les pages suivantes de ce dossier. En
effet, il n'y a pas moins de 6 gouvernements: 5 régionaux et un état
fédéral sur 3 strates administratives: fédérale, régionale,
linguistique. Pour le mouvement ouvrier, la vie syndicale paraît plus
simple car elle se structure autour de trois grands syndicats: FGTB, CSC
et CGSLB mais la réalité est là aussi plus complexe avec des divisions
linguistiques entre les wallons et les flamands et les divisions
multiples par branches. Soulignons enfin que les syndicats en Belgique
sont co-gestionnaires de l'État car ils sont par exemple responsables
des allocations chômage. Tentons d'y voir un peu plus clair!
Rapide historique sur la naissance de l'État Belge
L'État de Belgique est né en 1830 en s'émancipant des Pays-Bas car
jusque-là, il n'y avait que le royaume uni des Pays-Bas créé après les
guerres napoléoniennes et le congrès de Vienne (1815). Des combats pour
l'indépendance sont menés sur des antagonismes religieux (catholiques en
Belgique et protestants aux Pays-Bas) mais aussi économiques où chacun
se sent lésé par l'autre partie dans le développement des ports par
exemple, le tout sur fond de révolution industrielle qui arrive très
vite en Wallonie, juste après le Royaume-Uni. La révolution de 1830 -
même si elle a une base populaire, de classe, dans la droite ligne des
autres révolutions de 1830 (France, Pologne) - est rapidement confisquée
par les bourgeoisies catholiques, libérales, industrielles et rentières
qui prennent le pouvoir et jugulent l'élan révolutionnaire bruxellois.
Pour rester dans les clous du Congrès de Vienne qui ne veut absolument
pas de régime républicain, un accord entre grandes puissances est trouvé
pour placer sur le trône le prince allemand Léopold de
Saxe-Cobourg-Gotha qui devient Léopold 1er. Une lignée est lancée! Au
niveau économique, la propriété privée et l'exploitation du travail sont
garanties par la Loi pour mettre à disposition l'espace et ses habitants
à la nouvelle accumulation provoquée par la révolution industrielle.
La Belgique est une monarchie constitutionnelle: l'exécutif appartient
au roi - qui a peu de pouvoir en réalité car selon la formule consacrée
il règne mais ne gouverne pas - et au gouvernement; le législatif est
partagé entre le Sénat (60 membres dont 50 sont désignés par les
communautés et les régions) et la Chambre des représentants (150 membres
élus à la proportionnelle). L'État Belge garde ses prérogatives dans le
régalien comme les affaires étrangères, l'armée, la justice mais le fait
politique majeur est la fédéralisation de l'État qui débute dans les
années 1960-1970.
Le fédéralisme à la belge
C'est un long processus qui va s'étaler jusqu'en 2013 avec au total, six
révisions de la Constitution pour acter que l'État fédéral n'est pas un
organe de tutelle contrairement à beaucoup d'autres fédérations.
Certains parlent même de confédéralisme belge tant les pouvoirs locaux
sont décisionnaires. Historiquement, le fédéralisme naît de deux
antagonismes régionaux: du côté flamand, une volonté au départ
d'autonomie culturelle face à une capitale Bruxelles «francisée», du
côté wallon, un désir d'autonomie économique à l'époque dans l'espoir de
relancer l'industrie lourde, déjà déclinante. Aujourd'hui, on note une
inversion des valeurs avec une Flandre, très florissante économiquement
et majoritaire en termes de population tandis que la Wallonie se sent
sur le déclin et veut défendre des particularismes. Au final, le
fédéralisme apparaît comme une forme politique adaptée à la gestion d'un
développement du capitalisme inégal entre les deux régions. Il permet à
des différentes fractions de la bourgeoisie de disposer d'espaces de
régulation spécifiques tout en fragmentant la classe ouvrière en
diminuant la lutte des classes par des divisions linguistiques ou
culturelles. C'est un réel écueil pour le mouvement ouvrier comme on le
verra plus bas.
La fédéralisation belge organise pas moins de 6 découpages
administratifs. Il y a trois régions: la Wallonie qui occupe 60 % du
territoire et se découpe en 5 provinces: Brabant wallon, Hainaut, Liège,
Luxembourg et Namur; Bruxelles-Capitale qui correspond à l'agglomération
bruxelloise et qui est une enclave majoritairement francophone en
Flandre; la Flandre avec 5 provinces aussi: Anvers, Brabant flamand,
Flandre-Occidentale, Flandre-Orientale et Limbourg. Chaque région a son
parlement et son gouvernement et elles sont compétentes dans tout ce qui
touche à l'aménagement du territoire: les transports, le développement
économique, etc. Aux régions, il faut ajouter les trois communautés
linguistiques qui ont aussi leur propre exécutif et législatif et qui
ont pour compétences la culture, l'éducation (écoles, bibliothèques,
théâtres, audiovisuel...), l'aide aux personnes. Il y a la communauté:
flamande avec 6,5 millions de néerlandophones, française avec 4,5
millions de francophones et germanophone avec 71 000 locuteurs.
Exception faite de la communauté et de la région flamande qui ne forment
qu'un gouvernement, les belges ont trois décideurs pour leur vie
quotidienne!
Gouvernance et vie politicienne
La Belgique connaît régulièrement des crises politiques tant au niveau
fédéral que régional. Il ne s'agit pas ici de rentrer dans les détails
mais le vote proportionnel et la pilarisation - système dans lequel
l'organisation sociale s'articule essentiellement autour de piliers
communautaires où chaque groupe a ses propres écoles, syndicats,etc.- de
la société renforcent les instabilités gouvernementales et/ou les
nécessaires compromis et coalitions. A noter que le vote est obligatoire
en Belgique sous peine d'amende. Au niveau fédéral, le record sans
gouvernement est de 541 jours en 2010-2011 tandis qu'au niveau régional,
il vient d'être battu par Bruxelles-Capitale avec 600 jours de vacances
du pouvoir pour au final un accord de coalition qui réunit 7 partis,
autant dire presque tout le spectre politicien belge! Cela n'empêche pas
d'appliquer des politiques austéritaires qui accompagnent la
reconfiguration du capitalisme dans le pays
Les trois grandes familles politiques sont la démocratie catholique, le
libéralisme et le socialisme. Les deux premiers se partagent le pouvoir
grosso-modo de l'indépendance en 1830 aux années 1930. Puis les
socialistes avec Paul-Henri Spaak arrivent au pouvoir et l'occupent avec
les sociaux-chrétiens jusque les années 2000. Depuis les années 2010 et
les conséquences de la crise économique de 2008, il y a une
recomposition politique importante avec la montée du libéralisme
autoritaire de centre-droit ou gauche selon le degré de forçage du
rapport de reproduction sociale. La social-démocratie est représentée
par le PS/Vooruit (version flamande) qui existe dans sa forme actuelle
depuis 1978 et la scission du parti socialiste belge (PSB), lui-même
héritier du Parti Ouvrier Belge (POB - voir plus bas). Citons également
le Parti des Travailleurs Belges (PTB) qui gagne des postes comme LFI en
France sur un programme «populaire» du pouvoir d'achat, des pensions
tout en oubliant de parler du travail, des sans-papiers ou des chômeurs
qui sont moins vendeurs aux yeux de l'opinion publique. Le PTB a été
fondé en 1979 par d'anciens maoïstes et se définissait à l'origine comme
marxiste/anticapitaliste avec une forte teinte léniniste/stalinienne.
Depuis un congrès en 2008, le parti prend clairement la voie du
réformisme. Quant au parti communiste belge, il est moribond et ne
participe plus aux gouvernements depuis 1985.
Aperçu du mouvement ouvrier belge
La classe ouvrière belge apparaît dès les débuts du XIXe siècle avec une
industrialisation précoce surtout en Wallonie dans le triangle noir
(production de charbon et de fonte) formé par les villes de la Louvière,
Liège et Charleroi. En Flandre, certes majoritairement agricole, il faut
noter la mécanisation dans le textile autour de Gand et Verviers. Le
développement capitaliste est extrêmement rapide et dur: le pays dispose
très vite d'un réseau de transports optimum avec les chemins de fer et
les canaux, couplés aux ports qui permettent un import/export
florissant; les conditions d'exploitation s'apparentent à Germinal; sans
oublier la colonisation violente du Congo qui sera pillé pour nourrir
l'ogre capitaliste. A noter que c'est la colonisation du Congo qui a
permis à la bourgeoisie de construire, avec l'aristocratie ouvrière, le
modèle social belge qui a reposé sur l'extrême brutalité de
l'impérialisme colonial. Ce développement économique est accompagné par
les libéraux qui permettent, de manière ambivalente, à la Belgique de
devenir un refuge pour les révolutionnaires européens en exil. Rappelons
que Marx et Engels y écrivent le manifeste du parti communiste en 1848,
Proudhon et les communards viendront aussi se réfugier en Belgique.
Nourri par des luttes ouvrières qui émergent, le mouvement ouvrier va
progressivement se structurer. Des coopératives sont créées ainsi que
des mutuelles, des associations d'entraide. Elles adhèrent à l'AIT (1ere
internationale) en 1865 et très vite, deux tendances apparaissent et
vont s'affronter: le courant anarcho-syndicaliste/communistes
révolutionnaires et un courant plus socialistes démocratiques. A partir
des années 1880, c'est la tendance sociale-démocrate qui l'emporte. Le
Parti Ouvrier Belge (POB) est fondé en 1885, très influencé par le
programme de Gotha qui place la lutte politique et la revendication du
suffrage universel au centre de ses objectifs et l'association ouvrière
au centre des moyens à mettre en oeuvre pour y parvenir. Ainsi, trois
grandes grèves générales en 1893, 1902 et 1913 vont permettre d'obtenir
un suffrage masculin en 1919 puis universel en 1948. Malgré des
dissensions internes ou externes au POB venant des anarchistes, des
communistes, des trotskystes, l'assise du parti est totale sur les
syndicats et les mutuelles. Seul le parti communiste, régionalement
(bassins industriels wallons) et ponctuellement (les luttes sociales et
politiques des années 1930 et après la Résistance), a pu, de manière
circonstancielle, remettre en cause la suprématie de ce courant
social-démocrate sur la classe ouvrière artisanale des villes et sur
celle de la grande industrie. Le POB finit mal car il sera tenté par la
Collaboration avec les nazis pendant l'Occupation et finit par se
dissoudre. De ses cendres vont naître le parti socialiste et consorts.
Côté syndical, les années 1930 voient la toute-puissance de la CGTB
(Confédération générale du travail de Belgique) qui deviendra la FGTB
après la guerre. En 1939, la fédération compte plus d'un demi-million
d'adhérents.
L'hégémonie socialiste va être remise en cause par la démocratie
chrétienne. En 1946, le Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC) réunit les
différentes organisations ouvrières chrétiennes. Parmi elles, il y a la
Confédération générale des syndicats chrétiens et libres de Belgique qui
deviendra la CSC - confédération des syndicats chrétiens. Au départ, la
tendance chrétienne est minoritaire et davantage présente en Flandre
mais après la seconde guerre mondiale, il y a une inversion. La CSC
devient majoritaire en 1955 chez les ouvriers, en 1967 dans la fonction
publique. La Flandre reste un bastion du syndicat avec 70 % des
effectifs à l'exception d'Anvers et de Gand. Ce retournement correspond
au boom économique flamand d'après-guerre: le PIB flamand dépasse celui
de la Wallonie en 1957.
La cogestion syndicale
Comme les pays d'Europe du Nord, le modèle social belge repose sur un
syndicalisme puissant qui encadre fortement les travailleurs et discute
avec le patronat pour l'aménagement et l'acceptation de l'exploitation.
L'apprentissage de la cogestion de part et d'autre se fait dans les
années 1920-1930 quand le patronat est obligé de négocier avec un
mouvement ouvrier puissant. Dès 1921, des commissions mixtes d'industrie
sont créées et appelées à gérer l'application de la journée de 8 heures
de travail ainsi que les conflits sociaux particulièrement nombreux à
l'époque. S'ensuivent les premières conventions collectives et la
liaison des salaires à l'indice des prix, et bientôt les premières
assurances obligatoires. Peu à peu, un système de sécurité sociale
intégrée voit le jour avec un pilotage par les syndicats et de l'argent
reçu par le patronat et l'État. Les imbrications et les jeux de pouvoir
de ce ménage à trois sont de plus en plus forts et forgent la vie
sociale belge. La cogestion permet une stabilisation de la reproduction
de la force du travail et limite les conflits ouverts qui risquent de
remettre en cause le modèle. Ainsi les trois grands syndicats sont de
véritables institutions sociales: la CSC, la FGTB et la CGSLB (syndicale
libéral) gèrent les assurances chômage, sont très liées aux mutuelles et
paient même les jours de grève. Cette puissance des bureaucraties
syndicales est à la mesure de la force qu'a eu le prolétariat avec des
tentatives de débordement de la base comme lors de la grève du siècle de
1960-1961 (voir la suite de notre dossier)
Margat
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4707
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