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(fr) Alternative Libertaire #371 (UCL) - Loana Petrucciani: Téléréalité, surveiller et punir
Date
Sat, 23 May 2026 09:22:09 -0400
Le 25mars, la mort de Loana Petrucciani a été annoncée dans la presse.
Si certains articles se sont arrêtés sur les violences sexistes qui ont
accompagné sa vie publique, peu d'entre eux contextualisent ces
violences ou proposent des analyses poussées sur la question. ---- Loana
Petrucciani a été la première grande star de téléréalité, à une période
où le format est inédit. Le visionnage des épisodes de Loft Story, et en
particulier du prime de la première saison [1], permettent de prendre
conscience de l'absence d'expérience du format à l'époque, y compris
pour les professionnel·les de la télévision: temps de latence
difficilement maitrisés à l'arrivée des lofteurs et lofteuses sur le
plateau, meublage chaotique par Benjamin Castaldi interrompu par les
«aléas du direct» qui auraient pu être anticipés... Autant de marqueurs
qui révèlent l'absence de pratiques instituées et le manque d'expérience
de toute une société, auprès de laquelle un concept télévisuel apparaît,
sans qu'il soit possible d'anticiper ses effets.
Le contraste avec les candidats et candidates professionnelles des
téléréalités actuelles est saisissant. En participant à la première
saison du Loft, ils et elles n'ont pas pu bénéficier de l'expérience
professionnelle de pairs, en plus de payer les balbutiements de
productions qui ont par ailleurs peu intérêt à s'assurer du bien-être
des participants et participantes.
Un voyeurisme global
Dans ce contexte particulièrement isolant, les candidats et candidates
ont du faire appel uniquement à leurs ressources sociales et
psychologiques existantes pour gérer l'inconnu de l'«après», qui a été
d'autant plus brutal que le format en vase clos du Loft ne leur a pas
permis de s'habituer à leur notoriété croissante, accentuant ainsi à
l'extrême les déterminismes sociaux.
Ce contexte a par ailleurs amplifié les mécanismes sexistes à l'oeuvre
dans la mise en scène des corps de femmes: la présence de caméras tout
au long de la journée permet de scruter les moindres écarts aux attendus
et brouille les limites entre l'intime et le public. Ce brouillage n'est
pas spécifique à la téléréalité: il s'inscrit dans un mouvement global
de mise en scène de l'intimité dans l'espace médiatique dans des
émissions qui mêlent témoignage biographique, intervention des
productions et mise en scène de psychologues sollicité·es pour des
conseils [2], mais aussi dans des structures institutionnelles plus
insidieuses, qui conditionnent l'aide sociale à une mise à nu des
publics les plus précarisés devant leurs agents et agentes. Le cadre de
l'émission ne constitue qu'un aspect de ce voyeurisme global, qui
normalise la mise en scène de soi pour l'accès à un soutien.
L'exceptionnalité de la saison 1 de Loft Story ne réside pas dans
l'intrusion des caméras dans la vie des participants et participantes,
mais d'une part dans l'ampleur du public devenu participant à ce
processus, et d'autre part dans la coupure artificielle des candidats et
candidates avec leur environnement, les dépossédant de toute prise sur
la narration de leur vie en les privant des informations nécessaires à
une adaptation de leurs présentation au public. Dans des conditions
devenues extrêmes de brouillage entre l'intime et la mise en scène, les
candidats et candidates les plus habituées à ces intrusions deviennent
les plus vulnérables: celles et ceux qui ont été victimes de violences
dans leur vie privée et leur enfance deviennent des candidats ou
candidates de choix. C'est ce qui a fasciné chez Loana Petrucciani et a
sans doute participé à sa victoire: elle apparaît humaine, sensible,
loin de l'image stéréotypée de la bimbo attendue par les téléspectateurs
et téléspectatrices, elle touche par sa sincérité et c'est cette
sincérité qui signe sa perte.
Loana Petrucciani ne peut pas le savoir, mais dès son entrée, elle est
condamnée à subir les injonctions contradictoires jusque dans son
intimité, étalée dans les journaux: on attend d'elle un respect strict
des normes de beauté, mais elle ne doit pas en jouer ou s'en servir
pour son profit; elle doit être l'objet de fantasmes, sans attaches,
mais lorsque le public apprend qu'elle a confié sa fille, on lui
reproche d'être une mauvaise mère. On lui demande d'exposer sa vie, mais
à chacune de ses apparitions, sa détresse perceptible et la pauvreté
dont elle n'a jamais pu sortir font l'objet au mieux de pitié, au pire
de mépris et de moqueries. Là où après la sortie du Loft, Jean-Edouard
se fait oublier, Steevy devient Steevy Boulay et intervient comme
chroniqueur, Loana Petrucciani reste Loana, infantilisée et méprisée,
sanctionnée de ne pouvoir correspondre publiquement à l'un des deux
tropes stéréotypés de la féminité en public: prendre soin ou faire
fantasmer.
Établir et exploiter la norme
Depuis le début de l'émission, l'image de Loana Petrucciani n'a jamais
cessé d'être vendue, commentée: sa détresse et sa mauvaise santé
dégoutent, questionnent, le procès médiatique de l'abandon de sa fille
est sans cesse répété et sa fatigue visible, face aux mauvais
traitements et traumatismes qu'elle subit publiquement, est sanctionnée.
Ses tentatives de suicide sont traitées comme des drames et les preuves
ultimes de son instabilité, jamais comme l'unique échappatoire laissé à
une personne privée de son existence depuis des décennies. La tentative
de poser des limites au partage de son intimité après la sortie de
l'émission, de protéger les informations médicales la concernant, les
refus répétés de capitaliser sur son image alternés avec des tentatives
de témoignages publics sur sa vie sont interprétés comme une preuve
supplémentaire de son instabilité, jamais comme des tentatives de
reprendre la main sur son image publique dans un cadre qui l'en a
totalement dépossédée en son absence. Son coming out bi en est un
excellent exemple: l'annonce de son attirance pour les femmes, puis de
sa mise en couple avec une femme sans mettre en scène cette orientation
sexuelle et à une période où son corps paraît trop éloigné des normes
sociales de beauté ne permet pas l'investissement médiatique par un male
gaze [3] qui referait d'elle un objet de fantasme. En s'outant dans ces
conditions, Loana Petrucciani a rendu très difficile la monétisation de
son orientation sexuelle, elle est donc invisibilisée dans la quasi
totalité des articles faisant suite à sa mort, y compris dans les
sphères militantes.
L'histoire de Loana Petrucciani dit beaucoup des fonctionnements de
l'industrie culturelle, en soulignant sa double fonction: renforcer les
normes oppressives tout en les exploitant, en y trouvant la source
principale de ses profits. Une industrie qui, comme les autres, exploite
jusqu'à la mort, et qui continue de normaliser le fait de punir les
classes les plus opprimées, toujours perçues comme transgressives face à
des injonctions contradictoires qui ne leur laissent pas d'échappatoire.
Marco Pagot
Notes:
[1] Disponible sur Youtube.
[2] Dominique Mehl, La télévision de l'intimité, Paris, Seuil, 1996.
[3] Le male gaze, ou « regard masculin », est un concept désignant la
perspective masculine cishétérosexuelle imposée dans la culture dominante.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Loana-Petrucciani-Telerealite-surveiller-et-punir
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