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(fr) Courant Alternative #360 (OCL) - Le profit au détriment de la santé: Une lutte au sein d'un établissement de soin privé

Date Thu, 14 May 2026 19:22:09 +0100


Le corps et la santé sont devenus des sources de profits juteux pour les exploitants du secteur, à l'image du groupe Vivalto. Comme ses concurrents, celui-ci restructure ses services non pour répondre aux besoins réels des populations, mais exclusivement dans le but d'accroître ses marges bénéficiaires. A la clinique de la Côte d'Opale, les salariés affrontent de longue date la direction du groupe. Récemment, celle-ci a décidé de fermer le service maternité et de licencier trente-cinq personnes. Nous avons échangé avec une des protagonistes de cette lutte. ---- Peux-tu revenir sur l'annonce du plan de licenciement? ---- Il y a un an, on nous a brutalement annoncé la fermeture de la maternité en réunion CSE ---- [1], en nous présentant les «orientations stratégiques.» En réalité, on s'y attendait, on en parlait entre nous, en lien avec la baisse de la natalité...

A l'époque, la direction nous affirmait que le service ne fermerait pas, au contraire, elle prétendait entamer des travaux pour développer une aile «chirurgie de la femme» tout en préservant une aile «maternité». Elle a poussé l'hypocrisie jusqu'à nous demander de nous impliquer dans le choix du mobilier, de la couleur des nouveaux locaux, etc.algré tout, nous gardions un certain espoir...

Ce plan a frappé combien de personnes?

La direction entendait licencier trente-cinq personnes dont vingt-quatre étaient concernées par le PSE [2], ainsi que quatre pédiatres médecins salariés, des infirmières, une chargée de clientèle, des ASH (agent de service hospitalier) ... Parmi le groupe des médecins pédiatres concerné par le PSE, une a fait le choix de partir en retraite.

En tant que déléguée syndicale, je participe aux réunions de groupe Vivalto et dans ce cadre-là, j'avais vécu la fermeture des maternités de Cholet, Béthune et Saint-Germain-en-Laye. Cela s'était très mal passé, avec la même brutalité. A Cholet, la problématique était un peu différente, il n'y avait pas de service de chirurgie, ni de médecin pédiatre et on n'y faisait plus beaucoup d'accouchements, mais à la clinique de la Côte d'Opale leur nombre était stable et il n'y avait pas de perte financière, ce qu'a confirmé le compte rendu d'expertise.

Comme toujours, il ne s'agit que d'une question de profit?

Évidemment... La direction n'a pas perdu de temps, elle a immédiatement entamé les travaux pour développer des services qui rapportent davantage. Ce sera de la médecine polyvalente, donc beaucoup de gériatrie, de SMR (Soins Médicaux et de Réadaptation) et d'ambulatoire.

Ces investissements se font sur les fonds propres du groupe?

Quand le groupe Vivalto est devenu l'exploitant de la Côte d'Opale, il n'est resté propriétaire des murs que quelques années, ensuite il les a revendus pour pouvoir investir à l'étranger. Dans le cas présent, le bailleur a versé 12 millions d'euros pour entamer les travaux et Vivalto paie le reste, mais depuis la cession des murs le loyer a été multiplié par cinq et grève la trésorerie de l'établissement.

Dans quels pays le groupe investit-il?

Cette politique d'achat-revente a permis au groupe de se développer et d'investir en Espagne, au Portugal, en Pologne et dans certains pays de l'Est comme la République Tchèque et la Slovaquie, on parle du Maroc pour les temps à venir. Dans certains de ces pays, le groupe opère comme délégataire de service public. Il utilise les infrastructures en place, met à disposition ses équipes et ramasse les bénéfices sans supporter les frais de gestions, d'impôts, etc. C'est une forme particulière de sous-traitance...

Depuis la fermeture de votre service, l'hôpital public récupère donc les patientes de la clinique?

Les familles qui accouchaient à la clinique partent désormais à l'hôpital, mais il est sous tutelle de l'ARS (agence régionale de santé) et ne peut plus embaucher. Leur service maternité doit travailler plus mais à moyens constants, ça doit être dur pour eux...

A partir de là, que s'est-il passé concrètement

Tout est allé très vite, tu prends un coup de massue et tu n'as pas le temps de réfléchir. Le PSE est mis en place et pour nous c'était une première. A partir de mars 2025, on va enchaîner trois mois de réunions, un marathon épuisant... Avec l'aide de l'avocate, l'objectif sera de tenter de partir dans les «meilleures conditions».

Les premiers licenciements tomberont en octobre, mais une fraction du personnel ne sera pas concernée par le PSE. Il s'agissait de six infirmières, d'une chargée de clientèle et de deux ASH que la direction s'imaginait pouvoir reclasser dans d'autres services. Ironie de l'histoire, aucune d'entre elles n'acceptera la proposition des patrons. Elles sont parties avec des conditions sensiblement comparables en termes d'ancienneté, mais elles n'ont pas bénéficié des congés de reclassement.

Comment les autres services ont-ils réagi à l'annonce de la fermeture?

Unanimement, très mal. Des médecins qui, jusqu'alors n'avaient jamais participé à aucun mouvement, se sont mis en grève, c'était une première! La maternité avait toujours existé, la direction se montrait inflexible, même les patients ne comprenaient pas ...
La brutalité de la direction est allée jusqu'à faire venir travailler les salariés et surveiller leur ponctualité alors que dès le lendemain de l'annonce du plan de licenciements, les locaux avaient été dépouillés par les cadres! L'inspection du travail a mis le holà et a imposé aux collègues de rester chez eux.

Il faut comprendre que la direction a la volonté d'écumer le personnel au maximum, car au niveau conventionnel, si l'effectif descend en dessous de 300 salariés, on ne bénéficie plus des mêmes droits au sein du CSE, on perd les commissions CSSCT [3], etc. Raison pour laquelle, en 2020, on a lancé une grève contre l'externalisation des ASH et on a gagné. Précédemment, nous n'étions pas parvenus à contrer les patrons lorsqu'ils ont pris la décision de sous-traiter la cuisine...

Puis vient la grève ...

Avec la CGT, on organise toujours des mouvements de grève reconductible et à durée indéterminée. Cette fois il a duré trois semaines, mais il faut reconnaître qu'on n'a pas obtenu grand-chose. Le socle de départ se monte à 7000 euros pour tous et on a eu du mal à l'arracher. On a compris rapidement que le directeur n'avait pas la main, il n'avait pas de pouvoir décisionnaire. On a fait bouger du monde, la DRH du groupe est descendue, elle a fait des promesses qu'elle n'a évidemment pas tenues.

Avant que la clinique ne soit revendue au groupe Vivalto, lorsqu'on faisait grève on se retrouvait face au patron, ça gueulait mais les décisions se prenaient dans son bureau. Là, on obtenait des choses. Aujourd'hui, c'est beaucoup plus compliqué.

On a arrêté la grève car on n'en pouvait plus... On n'aurait pas du, mais quand il n'y a plus personne pour tenir le piquet, comment faire?

D'une certaine manière, la grève a bien marché car il y avait beaucoup de débrayages dans tous les services ce qui ennuyait bien la direction, mais le mouvement était moins puissant qu'en 2020. Les collègues passaient sur le piquet mais n'y restaient pas la journée. L'équipe des grévistes était toujours composée des mêmes car il y a ceux qui se disent solidaires, ceux qui ont peur... Actuellement, perdre une journée de salaire est compliqué pour certains, raison pour laquelle les débrayages ont du succès.

Et à un moment de la grève, il y a eu l'intrusion des politiques ...

Tu peux nous expliquer?

J'avais prévenu que si les politiques se présentaient sur le piquet, je me retirais. Ils sont tous venus et en particulier le tout nouveau député RN de la circonscription, Antoine Golliot... La première fois, les grévistes l'ont fait partir, mais une seconde fois une sage-femme l'a contacté alors que je l'avais prévenue que s'il se pointait, je m'en allais. Il est revenu, tout le monde a commencé à lui serrer la main... À partir de ce moment-là, je n'ai plus remis les pieds sur le piquet de grève. C'était la première fois et la fois de trop...
Que ce soit lui ou un autre, peu importe, de toutes les façons ils ne feront rien pour nous et ils l'ont prouvé!

Et maintenant?

Depuis, la direction entend plus que jamais faire du chiffre, donc il faut remplir les lits et il y a beaucoup d'ambulatoire. Sur un même lit, tu peux avoir trois patients, c'est épuisant. Et lorsque tu as une journée tranquille, on t'appelle car il manque du personnel dans tel ou tel service. De nombreux soignants aspirent à partir. Il y a trois ans de cela, quatorze salariés du bloc ont démissionné, ce qui a mis la direction en difficulté. Et on continue à avoir des départs; les jeunes passent chez nous deux ou trois ans, le temps de se former, et ils disparaissent, il y a du turnover... Récemment, Vivalto a annoncé vouloir faire payer l'accès au parking de la clinique à ses salariés! C'est déjà le cas à la clinique mère du groupe... Autant te dire qu'ici, le temps que je suis là, il en est hors de question!

Et pour les temps à venir?

De plus en plus, tu sens les salariés blasés. Soit il se mettent en arrêt, soit ils partent, mais la volonté de se battre n'est pas prioritaire. Malgré tout, on mène souvent des grèves, la direction y est habituée, mais cette fois elle a été prise au dépourvu. Elle espérait classer le dossier vite fait, comme elle l'avait fait dans ses autres établissements. Après, les patrons voient loin, ils ont des perspectives et savent que les élections professionnelles arrivent et ils aimeraient une CFTC majoritaire, mais ça, je ne le verrai pas. Je garde mon mandat de déléguée durant mon congé de reclassement et après ce sera le chômage ...

Boulogne-sur-mer, le 31/03/2026.

++++
La place du groupe Vivalto dans le secteur

En France, l'industrie du soin privée est en restructuration permanente et connaît uneoncentration accrue. On comptait 468 cliniques privées MCO (hospitalisation en soin de courte durée) en 2021 sur l'ensemble du territoire et la capacité moyenne des cliniques SMR (Soins Médicaux et de Réadaptation) à but lucratif y est actuellement plus importante que celle des secteurs public ou privé non lucratif. Ces groupes emploient au total 441 000 salariés.

Trois grands groupes dominent le secteur qui disposent tous d'entités dédiées à l'immobilier. Vivalto se place en troisième position derrière ses deux concurrents Elsan et Ramsay Santé. Le Groupe Vivalto Santé a été créé en 2009 par Daniel Caille qui dirigeait auparavant la Société Générale de Santé, et un groupe de médecins bretons. Son chiffre d'affaires s'élève actuellement à 2,2 milliards d'euros pour 53 établissements. Vivalto embauche 21 000 salariés.

A l'unisson, le secteur avoue être confiant en l'avenir car: «il mise sur le vieillissement de la population et le développement des maladies chroniques»... La réforme T2A de 2004 ayant introduit la tarification à l'acte n'a fait qu'enflammer la course au profit et favoriser la concurrence.

Notes
[1] CSE: Le Comité Social et Economique est la nouvelle instance représentative du personnel, née des ordonnances Macron. Il a remplacé le Comité d'Entreprise (CE), les Délégués du Personnel (DP) et le Chsct.
[2] PSE: Un PSE est un plan mis en oeuvre par l'entreprise en cas de licenciement économique collectif (plus de 10 salariés sur 30 jours). Il doit obligatoirement comporter: des mesures de reclassement interne ou externe; des actions de formation ou reconversion; un accompagnement personnalisé (via une cellule de reclassement); des indemnités supra-légales; une procédure de consultation des représentant·es du personnel. Le PSE doit être validé ou homologué par la Direction régionale et interdépartementale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités.
[3] CSSCT: Commission santé, sécurité et conditions de travail. Ses missions sont désormais exercées depuis le 1er janvier 2020 par le comité social et économique (CSE)

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4701
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