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(fr) Alternative Libertaire #370 (UCL) - Biodiversité: Compensation écologique, une escroquerie
Date
Wed, 8 Apr 2026 17:32:56 +0100
Dans le numéro 369 d'Alternative libertaire nous avions recensé le livre
L'Écocide capitaliste d'Alain Bihr. Ici, il nous donne à voir l'arnaque
de la compensation écologique notamment à travers l'ERC: «éviter,
réduire, compenser» qui est une démarche que doit suivre normalement
tout nouveau projet capitaliste ou étatique du point de vue de l'impact
écologique qu'il pourrait avoir. En effet, la troisième phase de
compensation primerait sur les deux autres au point de les effacer
complètement alors que nous savons que chaque site détruit est unique
tant du point de vue géographique qu'en terme de biodiversité. ----
L'idée de compensation écologique est née du constat que l'ouverture ou
l'extension de sites agricoles ou miniers, d'établissements industriels
ou commerciaux, d'équipements collectifs, d'habitats, etc., peuvent
conduire à dégrader plus ou moins fortement la qualité écologique d'un
site, en affectant notamment la biodiversité. Par conséquent, à partir
des années 1960, des réglementations ont été adoptées dans un certain
nombre d'États visant à éviter au maximum ces impacts négatifs en amont
des projets, à les réduire autant que possible durant l'exécution
desdits projets pour autant qu'on ne puisse (ou ne veuille) pas éviter
de les réaliser, enfin à compenser en nature les éventuels impacts
résiduels, selon la stratégie dite ERC: éviter, réduire, compenser.
Une mise en oeuvre perverse
S'agissant des pertes en biodiversité, la compensation repose sur le
postulat qu'une telle perte liée à la dégradation ou destruction d'un
site, ici et maintenant, peut être compensée, ailleurs ou à un autre
moment (plus tôt ou plus tard), sous la forme de la conservation ou de
la préservation d'un autre site (la constitution de réserves naturelles
placées hors de tout usage), de son amélioration (en réduisant ou en
stoppant la dégradation dont il peut souffrir), de sa réhabilitation
(par la réintroduction d'espèces dans des biotopes d'où elles ont
disparu) ou même de la restauration d'un site s'il a été plus ou moins
fortement dégradé ou artificialisé (en le dépolluant, en y permettant la
réapparition des espèces indigènes qui le composaient initialement), de
sorte à y générer des gains en biodiversité jugés au moins équivalents
aux pertes occasionnées. Le but final est que soit globalement assuré un
«développement sans perte nette de biodiversité» (PNB), soit une
croissance du PIB sans PNB...
La mise en oeuvre de la compensation écologique a fait l'objet de
multiples critiques. Elles sont cependant de trois ordres différents.
Une première série de critiques met essentiellement en cause la manière
dont est mise en oeuvre la démarche ERC. Bien souvent, les deux
premières phases en restent à des formalités sous prétexte qu'il
existerait toujours en définitive la possibilité de compenser les pertes
provoquées. Ainsi, de solution de dernière instance, la compensation
tend à devenir le premier recours.
L'introuvable métrique
De plus, quelles que soient la clarté et la rigueur des réglementations
en la matière, les obligations en termes de compensation sont souvent
contournées ou ne sont exécutées qu'a minima par les agents et agentes
qui sont censées y veiller. Et la sanction des infractions reste encore
trop peu sévère: en France, entre 2013 et 2016, sur les 22
000infractions délictuelles relatives à la protection de l'environnement
constatées en moyenne chaque année, plus de 90% n'ont donné lieu à
aucune poursuite ou à un simple rappel à la loi, seuls 6,7% à des
amendes (au montant peu dissuasif: entre 1 000 et 5 000€ en moyenne) et
seulement 0,1% à des peines de prison ferme [1].
Un deuxième ordre de critiques s'en prend plus fondamentalement au
postulat susmentionné sur lequel repose l'idée de compensation des
pertes en biodiversité. En premier lieu, contrairement aux émissions de
différents gaz dont les effets en termes de réchauffement climatique
peuvent être rapportés à ceux du seul dioxyde de carbone (selon des
conventions et des évaluations d'ailleurs discutables), il est
impossible de définir une métrique commune en matière de biodiversité:
un système d'unités de mesure permettant d'évaluer quantitativement la
qualité écologique de différents sites, de manière à pouvoir les
comparer les uns aux autres. Plus exactement, impossible de convenir de
ce qui doit être mesuré (les différents aspects de la richesse
écologique de chaque site) et de la manière de le mesurer. La preuve en
est qu'il existe des centaines de méthodes d'évaluation différentes dans
le monde.
Cette incapacité à élaborer une métrique commune relève, en deuxième
lieu, des limites actuelles de notre connaissance de la complexité des
interactions entre espèces et entre celles-ci et leurs habitats qui
constituent et assurent la biodiversité au sein d'un écosystème: «nous
ne disposons aujourd'hui ni de techniques ni de concepts suffisamment
élaborés pour prétendre à une compréhension globale des conséquences
d'un projet sur la biodiversité et ses dynamiques» [2]. La lacune de nos
connaissances actuelles en matière de biodiversité obère également la
capacité de prévision de l'évolution écologique des milieux affectés par
les pratiques de compensation, d'autant plus que cette évolution peut
s'étendre sur des siècles (par exemple, dans le cas de forêts, de
tourbières, etc.).
Enfin, en troisième lieu, la qualité écologique d'un site dépend le plus
souvent étroitement de sa localisation, autrement dit de ses rapports
avec les sites environnants, rapports dont par principe l'institution
d'un marché de la biodiversité fait abstraction, en considérant qu'il
est possible de déclarer équivalents des sites pourtant localisés dans
des environnements socionaturels tous profondément différents parce que
radicalement originaux. Ainsi pointe la contradiction entre, d'une
part, la diversité qualitative de la richesse écologique, qui rend en
définitive les sites non substituables les uns aux autres, diversité
liée à l'originalité irréductible de chacun d'entre eux, dont sont
parties prenantes les pratiques sociales (matérielles, institutionnelles
et symboliques) qui ont contribué à les façonner, et, d'autre part,
l'homogénéité quantitative à laquelle on cherche à les réduire pour les
faire entrer dans des relations marchandes, pour les échanger en les
déclarant commensurables et interchangeables. Contradiction qui n'est
autre en définitive que celle entre la valeur d'usage et la valeur
d'échange.
Sacrifier La Dame à l'hermine pour sauver La Joconde?
Apparaît du même coup le caractère fallacieux du présupposé sur lequel
reposent les marchés de compensation des pertes de biodiversité, à
savoir l'existence de fragments de nature réputés interchangeables parce
que leurs valeurs d'usage écologique (souvent réduites aux multiples
services écosystémiques qu'ils nous rendent) sont réputées équivalentes.
Ce présupposé ignore l'originalité radicale de site ou écosystème, qui
implique que sa dégradation ou destruction constitue toujours une perte
nette et irremplaçable, quelles que puissent être les opérations de
préservation, de conservation, de restauration ou même de création de
sites ou écosystèmes similaires ailleurs.
Dès lors, il n'y a plus qu'un pas à franchir pour mettre en cause, plus
radicalement encore, le principe même de la compensation écologique
-troisième ordre de critiques. Vouloir attribuer un prix à un élément de
la nature, comme c'est finalement le cas dans des opérations de
compensation écologique, c'est vouloir égaliser une donnée naturelle non
reproductible (une espèce vivante, un milieu naturel sauvage, un
écosystème) à un quantum de valeur, donc de travail humain abstrait,
parfaitement incapable de la reproduire, en en niant précisément le
caractère propre: son unicité. En fait, rien ne peut venir «compenser»
la destruction d'une pareille donnée, qui constitue une perte radicale,
pas même la préservation d'une autre donnée similaire. Prétendre le
contraire serait affirmer que l'on pourrait sacrifier une oeuvre de
Léonard de Vinci (ou de tout autre peintre ou artiste plus
généralement), par exemple La Dame à l'hermine, à la condition de
préserver ou de restaurer une autre de ses oeuvres, par exemple La
Joconde, sans que le patrimoine pictural (plus largement artistique) de
l'humanité s'en trouve appauvri pour autant. Et le même argument peut se
répéter à propos de n'importe quel autre élément du patrimoine de
l'humanité, dont les écosystèmes dont nous avons hérité font
intégralement partie. Ce qui conduit à dénoncer l'inanité de ces
politiques, que finissent d'ailleurs par concéder certains et certaines
théoriciennes et praticiennes de la compensation écologique: «compenser
avec exactitude l'intégralité et les spécificités de chaque site impacté
est illusoire, car chaque site impacté est unique, notamment du fait de
sa situation géographique, de sa trajectoire historique et de ses
usages» [3]. Une inanité doublée de cynisme, puisqu'elle finit par parer
l'appauvrissement de la biodiversité des vertus de sa conservation et
qu'elle masque le ravage de la nature sous le couvert de sa préservation.
Alain Bihr
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Biodiversite-Compensation-ecologique-une-escroquerie
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