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(fr) Courant Alternative #355 (OCL) - L'anticapitalisme comme liant pour les luttes?

Date Wed, 31 Dec 2025 17:52:14 +0000


La sortie en France du livre Le capitalisme est un cannibalisme*, écrit par la philosophe «socialiste démocrate» Nancy Fraser, est une bonne occasion de se repencher sur le grand questionnement militant de ces dernières décennies: comment favoriser une dynamique révolutionnaire contre un ordre capitaliste qui s'est mondialisé et en l'absence d'une alternative crédible à cet ordre? Après avoir résumé le propos de Fraser, on fera ici une critique de ce que recouvre trop souvent l'anticapitalisme. ---- Nancy Fraser (NF) déroule depuis une trentaine d'années, à travers de multiples écrits, le fil de sa réflexion sur l'état du monde, en analysant avec une grille de lecture marxiste, tant des événements que des luttes (1). Son objectif est de participer «à des mouvements qui contribuent à changer et imaginer une nouvelle société» - un «socialisme du XXIe siècle» en rupture avec les modèles du siècle passé (le «communisme» soviétique et la social-démocratie). Elle appelle à construire un anticapitalisme qui s'attaque à l'exploitation du travail, mais aussi aux dominations liées au genre, à la «race», à la nature et à la politique mises en relief par des luttes féministes, antiracistes, écologistes et autres pendant la seconde moitié du XXe siècle. Plus encore, elle pense que «si [ces luttes] sont orientés de la bonne façon - et, bien entendu, ce n'est pas toujours le cas - elles peuvent également être comprises comme lutte de classe (2)», car elles ont un rapport avec les «composantes essentielles» du système capitaliste.

Un capitalisme «cannibale»

NF relève deux faits marquants dans les périodes d'accumulation de la valeur que le capitalisme a connues. D'une part, l'expansionnisme inhérent au capital a été fonction de la puissance militaire détenue par différents États du Centre (c'est-à-dire les pays riches du Nord) ainsi que d'arrangements politiques transnationaux. D'autre part, l'exploitation du travail salarié dans ces pays s'est accompagnée d'une expropriation politique et économique des personnes et des richesses dans la Périphérie (les pays pauvres du Sud), selon divers mécanismes (esclavage, colonialisme, impérialisme, confiscation des terres, pillage des ressources naturelles).

Aujourd'hui, le mot «capitalisme» est de retour dans les discours, mais NF estime que l'on doit clarifier sa nature et son fonctionnement. Ce système social global et complexe repose, certes, sur la propriété privée des moyens de production et sur la poursuite sans fin du profit (avec la plus-value tirée du travail exploité dans l'usine), mais il recherche, de plus, un profit qui provient d'autres sources de richesses pour lesquelles il ne paie pas et qu'il ne reconstitue pas. Sa logique économique repose en effet sur les quatre divisions internes qu'il possède et cloisonne par un système de «frontières»: il sépare l'économie de la politique, la production de la reproduction sociale (3), la société de la nature non humaine, l'exploitation de l'expropriation. Mais, dans le même temps, ces divisions distinctes sont profondément imbriquées (il ne peut ainsi y avoir de production sans la reproduction sociale ou le parasitisme de la nature et des biens publics fournis par les États); et elles sont impliquées dans la propension du capitalisme à des crises qui ne sont pas seulement dues à des dysfonctionnements économiques (dépressions, faillites, krachs boursiers): comme il est fondé sur une dynamique cannibale (à l'instar du mythique serpent Ouroboros qui se dévore en se mordant la queue), il n'existe qu'en se vidant de sa substance - autrement dit, en détruisant «les conditions non économiques de son existence». Exemples:

* La nature est pour lui une source de matériaux et d'énergie, mais il en use aussi comme d'une poubelle et il est «le principal moteur socio-historique du réchauffement climatique».
* En matière de reproduction sociale, il alimente une contestation contre lui-même parce que, dans la sphère privée, il ne rétribue pas les tâches domestiques effectuées par une majorité de femmes (dont le travail salarié à l'extérieur est, de plus, en général moins payé que celui des hommes); et parce que, dans la sphère publique, il dégrade par les politiques d'austérité que des gouvernants mettent en oeuvre la qualité de services publics éducatifs et sanitaires déjà mal rémunérés.
* Dans les pays du Centre, il vit aux crochets des pouvoirs publics pour profiter de leurs régimes juridiques, forces répressives, infrastructures et organismes de régulation, mais l'appât du gain incite régulièrement une partie de la classe capitaliste à affaiblir l'État. De là ce qu'on appelle une «crise de la démocratie».

Caractéristiques du néolibéralisme actuel

Le «cannibalisme» du capitalisme a produit des crises qui l'ont fait passer par quatre phases: commerciale-mercantile (XVIe-XVIIIe siècles), libérale-coloniale (XIXe et début du XXe siècle), étatique-managériale (après la Seconde Guerre mondiale), globalisée-financiarisée (depuis les années 1970).

Cette dernière phase, couramment désignée et dénoncée comme étant du «néolibéralisme», ne recouvre pas «juste» les politiques menées depuis les années 1980 par des chefs d'État conservateurs, des organismes supranationaux avec la dette, ou les multinationales avec le crédit à la consommation.

La crise économique de 2008 a provoqué dans les pays du Centre un désinvestissement croissant des États concernant la reproduction sociale. La privatisation de ce secteur s'est accentuée dans le même temps où les deux salaires par foyer se généralisaient, avec l'envolée du travail salarié féminin, et où se réduisaient les aides sociales et les services de santé publics, ce qui a débouché sur une «pénurie de soins» aiguë. Une part croissante de la reproduction sociale est à présent effectuée par des entreprises à but lucratif dont les dysfonctionnements sont multiples (des scandales éclatent périodiquement sur la façon dont sont traités des enfants et des personnes âgées). Mais le rôle féminin «traditionnel» n'en demeure pas moins fort dans la société puisque beaucoup de femmes continuent d'assurer les tâches domestiques dans leur foyer tout en étant employées pour ces mêmes tâches dans d'autres foyers.

La frontière Centre/Périphérie tend à se réduire car il y a de fait une «périphérisation» des pays du Centre - une évolution qui a été accentuée par les trois années de Covid. Pendant qu'augmente la pauvreté dans les populations de ces pays, des travailleurs et travailleuses immigrés, souvent sans papiers (et maintenant désignés comme migrants [4]), y arrivent massivement - les femmes pour travailler dans les services ou comme domestiques, ou encore (en Asie du Sud-Est et en Chine surtout) dans des industries textile et électronique aux conditions de travail très dures et aux salaires très bas. La distinction travailleurs «blancs» / immigrés sans papiers permet à des populistes d'extrême droite d'accéder au pouvoir en surfant sur le racisme.

La montée en puissance des institutions internationales (FMI, Banque mondiale, agences de notation, etc.) affaiblit la place de l'État dans la régulation du système. A la Périphérie, la dette joue un rôle central dans la dépossession des populations locales.

Enfin, les atteintes à la nature se poursuivent à grande échelle, avec des déplacements et des phénomènes nouveaux - batailles pour des minéraux tels que le lithium ou le coltan, privatisation de l'eau... Le réchauffement de la planète devient incontrôlable.

Points d'accord avec Nancy Fraser...

La volonté que manifeste NF de redonner sa place à la lutte des classes est bienvenue, quand la tendance est aux préoccupations individualistes pour la plus grande satisfaction des gouvernants. Et il en va de même pour sa critique de ce qu'elle appelle le «néolibéralisme progressiste» - autrement dit, l'alliance des courants libéraux du féminisme, de l'antiracisme et de l'écologisme avec une large fraction de la social-démocratie. NF est un peu sévère envers les féministes de la «deuxième vague» lorsqu'elle leur reproche d'avoir dans les années 70 - en soulignant l'importance pour les femmes d'un travail salarié comme moyen d'assurer leur autonomie par rapport aux hommes - «légitimé» le modèle de la famille à deux revenus qui a contribué à la multiplication des marchandises. Il est néanmoins vrai que le Président démocrate Clinton aux États-Unis, le chancelier social-démocrate Schröder en Allemagne et le Premier ministre travailliste Blair au Royaume-Uni ont utilisé des thèmes «progressistes» (le féminisme, l'antiracisme, le «mariage pour tous»...) pour masquer l'inflexion libérale de leur politique économique, ce qui a rendu le néolibéralisme hégémonique dans ces pays.

Aux États-Unis, rappelle NF, les mouvements féministe, antiraciste et LGBTQI+ ont été marqués d'une «supériorité morale» tandis que les travailleurs de la Rust Belt (5) voyaient leurs conditions de vie se dégrader sous les coups de la précarisation, ce qui les a incités à rejeter ces mouvements. NF critique la demande d'une parité ou de quotas dans un pays où les conditions d'existence se détériorent pour l'écrasante majorité des personnes noires et où s'accroît la précarité des femmes au bas de l'échelle sociale. Quant à l'antiracisme militant qui a produit Black Lives Matter, il devrait selon elle dépasser «la démolition de statues [et le] strictement symbolique» pour apprécier le racisme «à la lumière de facteurs concrets et (...) rechercher des solutions tout aussi concrètes (6)».

Enfin, elle insiste sur le critère de l'utilité sociale. Il ne s'agit pas de fabriquer moins de choses en général comme le préconisent des partisans de la décroissance, explique-t-elle, car des productions telles que le logement, les médicaments ou les aliments nutritifs doivent être augmentées; et l'eau potable, entre autres, est un bien public qui ne devrait être ni fourni ni vendu par des entreprises privées et à but lucratif. Ce qu'il faut minimiser voire éliminer, c'est la croissance de la valeur, finalité de l'accumulation du capital.

... et points de désaccord

Les analyses de NF présentent un réel intérêt intellectuel, mais nous avons avec elle les mêmes divergences qu'avec d'autres «gens de gauche» - les réformistes qui misent sur l'État pour réduire les inégalités sociales, ou les inégalités salariales entre hommes et femmes, tout en voulant le maintien de la propriété privée et des institutions; ou les révolutionnaires qui désirent instaurer (notamment par des planifications) un système plus égalitaire en comptant sur l'État pour ce faire.

NF affirme ne pas souhaiter le retour de l'État-providence et elle décrit bien la fonction de l'institution étatique (garantir la propriété privée, maintenir l'ordre, etc.), mais elle propose cette institution comme outil pour détruire le capitalisme et réguler la concurrence entre les «petites entreprises privées, coopératives, [et] toutes sortes de formes d'organisation différentes» à venir (7). Elle ne rejette ni l'État national ni les entreprises nationales: elle paraît surtout désireuse que les pouvoirs publics parviennent à «contenir le pouvoir privé», à contrer les multinationales... et qu'ils aient des préoccupations plus sociales: un mouvement anticapitaliste doit les obliger à avoir «des politiques favorables à la classe ouvrière en matière de revenus et d'emplois». Cependant, comme NF ne remet pas en question la place de cette classe ouvrière dans la société, son anticapitalisme semble être surtout de l'anti-néolibéralisme. Or, il est un peu paradoxal, après avoir présenté le capitalisme comme un système global, de viser seulement la disparition de sa version «financiarisée». Et puis, peut-on être anticapitaliste sans contester la hiérarchie sociale?

Par ailleurs, les États nationaux ne sont pas aussi détachés des organismes transnationaux qu'elle l'écrit: le poids des États-Unis à l'ONU ou au FMI en est une preuve. Les diverses structures de pouvoir politique ont, pour une bonne part, le même personnel qui défend les mêmes intérêts de classe: un-e politicien-ne occupera tour à tour un poste au gouvernement ou un siège à l'Assemblée nationale en France et au Parlement européen, par exemple. De même pour les directions des entreprises: le petit patronat cherche comme le grand patronat le profit maximal.

Qui plus est, le front électoral unissant toutes les forces potentiellement émancipatrices des États-Unis que prône NF est-il vraiment apte à concrétiser son projet anticapitaliste et «trans-environnemental»? Le «populisme de gauche» est à ses yeux «un point d'entrée accessible dans la lutte des classes» (lire l'encadré): après avoir remporté des victoires par les urnes, il se radicaliserait et expliquerait comment changer le système... Mais NF elle-même avoue douter qu'un tel programme soit réalisable, et elle a bien raison car il se heurte à un obstacle de taille: l'existence, au sein des luttes, d'intérêts de classe antagoniques et aux aspirations contradictoires. Ce sont autant de regroupements interclassistes sur des sujets précis: la défense de telle conquête sociale attaquée par un gouvernement, la revendication de telle égalité pour une «minorité», la fin de tel projet nuisible à l'environnement... Croiser le critère «classe» avec les critères «genre» et/ou «race» dans une perspective anticapitaliste (sinon clairement révolutionnaire) ne peut dès lors que regrouper sur une base de classe une partie - et non la totalité - des personnes participant à ces luttes.

Excavatrice à godets servant à creuser dans les mines à ciel ouvert.

D'autre part, dissocier exploitée-e-s et «exproprié-e-s» ainsi que le fait NF dessert la solidarité de classe. Les discriminations, le racisme et la répression ciblée subis par les «exproprié-e-s» sont des réalités indéniables et à combattre; mais mettre l'accent sur un clivage, dans le prolétariat, entre des Blancs nationaux «privilégiés» et des migrants «racialisés» renforce par contrecoup le capitalisme. Mieux vaut faire ressortir ce qu'il y a de commun entre les catégories de prolétaires que ce qui les sépare - rappelons donc plutôt que les exploités ont eux et elles aussi été, auparavant, dépossédés de tout (leurs terres, leur travail), ou que ce qui arrive aux «racialisé-e-s» arrive ensuite souvent aux «Blanc-he-s». La perte de conquêtes sociales, l'essor de la précarité et le renforcement permanent du contrôle social le montrent bien de nos jours.

Enfin, mieux vaut viser la disparition des rôles sociaux que la «socialisation» du care préconisée par NF. La domination masculine subsistera, si cette socialisation consiste à charger les femmes d'assurer collectivement - même contre une rémunération «correcte» - les tâches ménagères, la gestion des soins apportés aux enfants ou aux personnes âgées. Ce travail d'attention aux autres est ce qui fait l'humain... alors, il doit être accompli à la fois par les hommes et les femmes, et la hiérarchie sociale entre les sexes comme entre les classes doit être abolie.

Vanina

* Paru chez Agone en 2025.

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La «justice sociale» passerait par un «populisme de gauche»?

Les analyses de NF sont très centrées sur les États-Unis et leur histoire (esclavage, rôle des syndicats dans le déclenchement et la gestion des conflits sociaux...), ce qui les fausse quelque peu. Elle qualifie par exemple les luttes sociales de «protection sociale» (ce qui est le créneau des centrales syndicales) pour réserver le terme «émancipation» aux «autres» luttes. Pourtant, dans l'histoire du mouvement ouvrier français, on oeuvrait à l'«émancipation sociale» par la lutte des classes, alors que dans d'«autres» luttes on veut souvent une émancipation individuelle qui laisse cet ordre bien en place.

De même, la vie politique actuelle des États-Unis reflète la force du bipartisme: elle se réduit à un affrontement entre un populisme réactionnaire et un «néolibéralisme progressiste» déliquescent. Comme les opposants à Trump (jusqu'aux plus «à la gauche de la gauche») finissent toujours par soutenir le Parti démocrate au moment des élections, la contestation contre lui est surtout d'ordre juridique.

NF assume l'utilisation d'un langage populiste pour son caractère «mobilisateur» (voir la note 6 de l'article). Selon elle, quand «le niveau de culture politique n'est pas suffisamment élevé en raison d'une mauvaise transmission de la mémoire de gauche, le populisme peut catalyser [la] rébellion [des gens] contre les élites». Dans un autre entretien (1), elle ajoute que si Bernie Sanders et Donald Trump ont tous deux dit: «Le système américain est truqué contre le monde du travail», la gauche doit préciser «par qui, et comment. C'est sur cela [qu'elle] doit avoir un discours, pour distinguer le populisme de droite du populisme de gauche».

1. «La classe ouvrière blanche et les nouveaux mouvements sociaux doivent se rassembler», Mediapart, 11 juin 2023.
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Notes
1. Par exemple la pandémie de Covid 19 ou l'émergence à l'échelle internationale de coordinations féministes.
2. Cité par Denis Paillard dans «A propos de "Cannibal Capitalism" de Nancy Fraser» (Entre les lignes entre les mots, 30 janvier 2023).
3. NF intègre en effet au capitalisme le système d'oppression patriarcal, qui lui est antérieur mais sur lequel il s'appuie.
4. L'emploi par les gouvernants de ce terme plutôt que de «(travailleur-se-s) immigré-e-s» n'a rien d'innocent: les présenter comme des personnes qui «passent» dans un pays nuit à la solidarité envers elles.
5. «Ceinture de la rouille»: surnom donné à la région industrielle du Nord-Est, nommée jusque dans les années 1970 la Manufacturing Belt ou «ceinture des usines».
6. «Se battre contre le néolibéralisme "de gauche"» (Nouveaux cahiers du socialisme, 20 mars 2021).
7. Lire l'entretien «Parfois le langage de la décroissance manque de finesse» (Grand continent, 13 octobre 2022).

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4595
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