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(fr) Alternative Libertaire #366 (UCL) - Grèves de 95: Que reste-t-il trente ans après?
Date
Sat, 27 Dec 2025 20:19:00 +0000
En 1995, alors que la CFDT achève son «recentrage» vers la collusion
avec le patronat, des syndicalistes construisent la grève par en bas
dans des assemblées générales. Nos camarades UCL de l'époque, alors
membres de l'organisation Alternative libertaire, intervenaient
syndicalement dans la «gauche CFDT» ou avaient déjà été exclu·es de la
CFDT et animaient l'expérience Sud PTT. Une expérience qui a de quoi
éclairer certains débats qui reviennent au sein de la gauche et
l'extrême gauche. ---- Comment la grève de 1995 a commencé dans vos
boîtes? Christian (ex-cheminot CFDT au guichet à la Gare de Lyon): À la
SNCF, il y avait une ambiance, due à des mouvements catégoriels récents.
Il y a donc eu un appel de l'ensemble des fédérations cheminotes à une
grève «à partir du 24 novembre», on a donc lancé le mouvement en
Assemblées générales (AG). Le samedi 25, il faut en parler, il y a eu la
manifestation pour les droits des femmes, plutôt axée sur l'IVG à
l'époque, qui a été très importante et unitaire. Là, il y a eu un
mouvement général de réappropriation des locaux, du coup il n'y avait
vraiment plus de train.
Jean-Michel (ancien cheminot CFDT, conducteur à Sotteville-lès-Rouen):
On avait déjà eu plusieurs journées d'action. Le 24 on part en grève
après une AG, un vendredi, suivi de deux journées d'angoisse parce qu'on
ne savait pas si on resterait seul·e. On a donc fait un tract d'appel à
la grève générale, diffusé à 50 000exemplaires. Il fallait rencontrer
des gens; il y a eu la création d'une commission chargée de recenser les
boites du secteur et si on pensait que l'accueil serait favorable. En
fonction de ça on y envoyait des équipes de 2 à 40personnes.
Pascal (ex-postier SUD au centre de tri de Rouen): Au niveau de La
Poste, c'était encore la grande époque du courrier, les centres de tris
représentaient de grandes concentrations de salarié·es. Le lundi, on a
donc une première délégation qui arrive pour parler de la grève lancée
le vendredi. On descend alors dans la plus grande salle à une bonne
centaine pour une AG. Discussions, hésitations, on décide de partir à
minuit. Tout le monde part, même des gens qui n'étaient pas
revendicatifs du tout. On se pose alors la même question que les
cheminots et cheminotes de la diffusion. On profite des locaux syndicaux
pour envoyer des fax à tous les centres de tri.
Et depuis, comment peut-on faire le parallèle avec la situation actuelle
pour comprendre la faiblesse des mouvements plus récents? Jacques
(ex-cheminot CFDT, administratif fret): Les restructurations, à la SNCF
comme à La Poste, ont été importantes, il n'y a plus tant de gros
centres. À l'époque il faut le dire, il y a beaucoup plus de militants
et militantes d'extrême gauche à la SNCF, avec des bulletins réguliers
d'animation politique.
Jean Michel: Le facteur subjectif pèse aussi, il y a le sentiment
d'avoir subi trop de défaites ou de victoires partielles. Je pense aussi
qu'on avait un peu plus la notion de service public. On voit les mêmes
erreurs qu'en 1995, des journées d'action trop peu efficaces et des
batailles seulement défensives, mais avec une situation sociale et
politique très différente.
Pascal: Depuis 1995, il y a eu une petite victoire sur le contrat
première embauche (CPE), et arrivent les grèves de 2010; à partir de là,
on peut vraiment parler de grèves par procuration. En 1995, on pouvait
en parler dans le privé, mais dans le public les cheminots et cheminotes
ont été suivies. Quand ce ne sont pas ces derniers et dernières qui font
la grève ça peut être les raffineurs et raffineuses comme en 2010, mais
dans l'ensemble la plupart des secteurs ne sortent plus des cadres des
journées d'action.
Face à cela revient souvent la critique des appels aux grèves de 24h,
décidées dans l'unité par en haut à la différence de 1995, est-ce que
vous pensez que cette critique des directions syndicales résonne avec ce
que vous avez vécu? Christian: On critiquait aussi les journées
d'actions. Cela dit, la succession de ces grèves de 24h et des
mouvements de certains secteurs professionnels contribuent à créer un
certain climat social. De la pétition, au débrayage d'une heure, à la
grève de 24h jusqu'à la grève reconductible, tout est possible et tout
est bon. La question c'est l'objectif et les capacités du moment.
Parfois on n'est pas en capacité d'appeler à une grève reconductible
même locale. À l'époque, sur des conflits même locaux on arrivait dans
des services à mener régulièrement des reconductibles. À d'autres
moments, on faisait juste une heure tous les vendredi pour se réunir
avant d'arriver à autre chose. Sur la question des modes d'action
l'enjeu ce n'est pas d'avoir des dogmes mais de réfléchir en terme de
rapport de force. C'est en tout cas un faux problème de se polariser sur
cette question-là. D'ailleurs à l'époque, on était adhérents à la CFDT,
qui soutient Juppé, et pourtant on a bien co-organisé la grève
reconductible.
Quels outils et pratiques ont pu créer les grèves et comment les aborder
30ans après?
Pascal: Un des résultats des grèves de 1995 c'est bien sur Solidaires.
Le projet était à la base un syndicalisme revendicatif qui ne fasse pas
le choix de rejoindre, et donc de choisir, une organisation
préexistante. Il fallait donc poser les jalons d'une nouvelle forme de
syndicalisme. Actuellement ce projet est à réinterroger, on sent de plus
en plus une sorte de culture qui se replie sur elle-même.
Christian: Il faut en effet faire un bilan de Solidaires, pas en terme
«positif/négatif», plutôt «où on en est? Qu'est-ce qu'on fait?» Ce qu'on
a pu voir en 1995, c'était aussi le pont entre syndicalisme et
mouvements sociaux. Je parlais du 25novembre, mais ça a été aussi un
moment où Agir contre le chômage ou le Droit au logement ont participé à
animer la grève. Solidaires a su par la suite porter cette question non
seulement du travail, mais aussi de l'intégration des mouvements
sociaux. Toutes ces choses-là, comment on fait pour que ça fasse partie
du syndicalisme qu'on pratique? À défaut d'un engouement autour des
débats sur l'unification du syndicalisme de lutte, c'est une des pistes
à mon avis pour donner des perspectives aux équipes militantes. À
l'image de ce qu'on connaît à l'international comme la Centrale
syndicale et populaire au Brésil, qui a cette particularité-là d'avoir
au sein de l'organisation des mouvements syndicaux qui côtoient d'autres
mouvements populaires.
Propos recueillis par par Judi (commission Travail de l'UCL)
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Greves-de-95-Que-reste-t-il-trente-ans-apres
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