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(fr) Organisation Communiste Libertarie (OCL) - Comment et avec qui poursuivre le 10 septembre?
Date
Wed, 24 Dec 2025 19:09:38 +0000
A partir des investissements de camarades de l'OCL ou proches, nous
avons discuté dans Courant Alternatif de la nature, de l'impact, et des
suites possibles de la mobilisation "Bloquons tout", comme dans le texte
Un retour sur «Bloquons tout le 10 septembre». Cette discussion s'est
poursuivie dans le numéro de novembre avec le texte Le 10 septembre,
c'était qui et quoi? - Réflexion sur la «classe d'encadrement». ----
Nous ne sommes bien sur pas les seul·es à mener ces débats qui s'avèrent
d'autant plus importants qu'il y a des velléités à remettre ça en mars
2026 avec une "semaine noire". ---- Pour poursuivre ce débat au delà de
notre cercle anarchiste-communiste, nous reprenons ici 2 textes qui nous
ont semblé intéressants en ce qu'ils font échos à des préoccupations
militantes essentielles: avec qui et comment lutter? Le premier émane du
journal grenoblois de contre information "Le Postillon" et interroge le
fonctionnement puriste (puritain?) des AG et de l'audience possible de
ce fonctionnement. Le second est le bilan d'intervention d'un collectif
"autonome" de Rennes qui interroge les ruptures et les dépassements
(politiques, économiques et de classe) que des révolutionnaires peuvent
introduire dans les luttes de la période actuelle, marquées par un
néo-réformisme entaché de fétichisme d'État.
Ce n'est qu'un début, continuons le débat...
10 septembre à Grenoble:«Entre nous...»?
Oh pureté!
Ça faisait des semaines que la sauce montait. Le 10 septembre, tout
allait être bloqué, on allait voir ce qu'on allait voir, les nouveaux
Gilets jaunes, un mouvement sans chef qui part de la base et qui fait
peur au pouvoir. Et puis finalement: pas grand chose. Des blocages vite
expulsés, une belle manif et... plus rien ou presque.
Qu'est-ce qui a merdé? Voilà le témoignage d'une experte quatrième dan
en mouvements sociaux, qui le sentait déjà mal en assistant à une
assemblée générale de préparation. Le but de son retour critique est de
faire réfléchir sur une des causes de cet échec.
Mardi 2 septembre, 18h.
Quelques jours avant une mobilisation qui s'annonce massive, je décide
d'aller faire un tour à l'assemblée générale (AG) de préparation du 10
septembre. Cela fait plusieurs semaines que la journée d'action se
prépare. Le canal Telegram [1] «Bloquons Tout! Isère» compte déjà un
nombre considérable de participants - plus de 3 100 aujourd'hui. Les
mots d'ordre (justice fiscale, dénonciation du plan Bayrou et de la
suppression de deux jours fériés), comme l'éclosion spontanée du
mouvement sur les réseaux sociaux pourraient faire penser aux Gilets
jaunes. Ce n'est d'ailleurs probablement pas un hasard si les AG ont
lieu au pied de la tour Perret, point de ralliement des Gilets jaunes
lors des manifs du samedi.
La comparaison avec les Gilets jaunes est dans tous les esprits, aussi
bien sur les ondes médiatiques que dans les conversations. On retrouve,
comme il y a six ans, les mêmes réticences: le mouvement n'est-il pas
gangrené par l'extrême-droite? D'où sortent les «commanditaires», est-ce
qu'on les connaît? Faut-il se mêler à une colère mal identifiée et aux
contours «flous»?
Seulement cette fois-ci, les militants de «gauche», conscients d'avoir
loupé le coche la dernière fois, ont décidé de ne pas refaire la même
erreur.
Il y a vraiment du monde à cette AG (les organisateurs annonceront 300
personnes); sur la pelouse du parc Paul Mistral, une foule compacte
s'assoit en rond, sagement, autour d'une dizaine d'animateurs
manifestement expérimentés, micro et sono bien en place. Les
participants sont majoritairement jeunes, beaucoup de visages me sont
inconnus; mais beaucoup d'autres, au contraire, me sont très familiers;
toute la galaxie militante semble réunie, des syndicalistes (la plupart
du temps présents mais discrets), aux militants politiques venus en
masse, de la France insoumise (très investie), aux organisations
d'extrême-gauche en passant par les traditionnels autonomes
reconnaissables à leur costume et à leur masque (peut-être pour
favoriser le travail de la police ainsi susceptible de les flairer
encore plus rapidement?). Ce petit monde paraît somme toute bien homogène...
L'AG est bien organisée. Très bien, même. Tours de parole, règlement,
décisions prises au consensus, mixité de genre, on sent des pratiques et
des habitus militants bien rodés. Les membres de l'AG semblent
d'ailleurs assez à l'aise avec ce fonctionnement: ça secoue les mimines
pour applaudir silencieusement et ça croise les bras en croix pour
signifier «pas content». On est loin du bordel des AG de Gilets
jaunes... Et je me pose très sincèrement la question de savoir si c'est
une bonne ou une mauvaise nouvelle... Car si on ne peut que se féliciter
que des pratiques militantes autogestionnaires se mettent en place et
perdurent de mouvement social en mouvement social, je ne peux m'empêcher
de penser que, comme le chantait Chimène Badi, ici on est un peu...
«entre nous».
Il faut dire que les organisateurs ont décidé de faire le ménage. En
témoigne une des premières interventions, celle du groupe de travail
(dire GT, et vu le nombre de GT qu'il y a c'est vrai que ça fait gagner
du temps de dire GT) «canal Telegram». On apprend que les interventions
considérées par le rapporteur comme «pas sympathiques, voire pas
sympathiques du tout», et on comprend à demi mot qu'il s'agit de propos
racistes et discriminants, ne sont pas tolérées sur le groupe, et
qu'après un «rappel à l'ordre», les auteurs de tels propos ont été
bannis du groupe. Un autre organisateur rajoute qu'au début il y avait
même des monarchistes. Rires dans la foule, connivence. Entre nous, on
se comprend.
Bien sur que les arguments racistes, sexistes, homophobes, etc., doivent
être combattus dans les AG. Mais se pose tout de même une question
stratégique: en bannissant leurs auteurs et en les excluant du
mouvement, on fera effectivement reculer les propos haineux... mais pas
forcément les idées.
Clairement, on est bien loin, dans cette AG de préparation du 10
septembre, de la sociologie des Gilets jaunes. Et je vois mal comment
mes anciens copains de rond-point pourraient trouver leur place ici.
Parce que le temps est long avant qu'on arrive au point «Actions».
Il y a le GT communication, le GT lien avec les médias, le GT
anti-repression, le GT lien avec les syndicats, le GT crèches
collectives pour les parents qui bossent, le GT information (non ce
n'est pas le même que communication), le GT cantine végé, le GT gestion
du stress en manif, et même le GT (en projet) intégrer les enfants aux
AG pour ne pas les exclure de la démocratie. Bien sur que je suis
d'accord avec tout ça. Tellement d'accord avec tout ça que ça me fait un
peu flipper pour la suite du mouvement. Et pour sa massification. Car
les gens qui ne sont pas a priori d'accord avec tout ça, comment
pourraient-ils se retrouver dans cette AG? Comment pourraient-ils s'y
sentir à leur place? Les Gérard, les Nanou et les GJ d'antan
n'auraient-ils pas été direct bannis de l'AG la première fois qu'ils
auraient scandé un petit «Macron, Macron, on t'encule!»? Et est-ce que
ça aurait été une bonne chose?
À ne pas refaire la même erreur qu'il y a six ans je me demande si on
n'en commet pas une autre, symétrique, et peut-être plus grave. Car
contrairement à ce qu'on pouvait entendre dans le cortège de la belle
manif du dix, non, malheureusement, siamo pas tutti antifascisti, loin
de là... Et si on veut convaincre les électeurs RN que c'est sur des
questions de classe, et non de race, qu'il faut se battre pour abolir
les privilèges, pas sur qu'il faille les bannir des AG, ni vouloir une
manif, des discours, des mouvements idéologiquement purs... À moins de
croire, une fois de plus, qu'on fera la révolution «entre nous»...
Texte original paru dans Le Postillon(Grenoble)
Contre-feu
- À propos de la cata du 10 septembre
Le mouvement «Bloquons tout» du 10 septembre 2025, comme on s'en
doutait, n'a été qu'un médiocre revival du mouvement contre la réforme
des retraites de 2023 en accéléré. La différence, c'est un encadrement
encore plus parfait prenant en charge les moindres aspects du mouvement
avant même qu'il n'existe. En dehors de ça, c'est toujours la même
chose: beaucoup de monde dans les manifestations en ville, des actions
grand spectacle assez peu suivies et peu efficaces, des réunions
d'organisation tenues par des militants, quasi aucune Assemblée Générale
sur les lieux de travail, des petites grèves isolées un peu partout sans
rapport de force, des dates qui s'égrènent en suivant un calendrier
politique et syndical... Pourtant les appels à la mobilisation avaient
d'abord émergé loin de ces cadres bien connus. Ils s'opposaient en
premier lieu au très impopulaire plan d'austérité de Bayrou annoncé le
15 juillet. Celui-ci prévoyait tout simplement une redistribution des
richesses vers le haut, en coupant drastiquement dans le budget du
social afin de financer les investissements dans l'économie et la
défense. Autrement dit, une attaque directe contre les conditions de vie
matérielles de tous les exploités. Mais la mobilisation du 10 n'a pas vu
émerger de lutte sur ce terrain; au contraire, ce à quoi nous avons
assisté, c'est à l'évanouissement de la colère sociale dans les méandres
d'une mobilisation impuissante de la gauche. Si nous faisons ce constat
amer c'est bien que cette date était la seule perspective intéressante
du moment et qu'il nous semble nécessaire d'en tirer le bilan critique.
Après cette débâcle, l'avenir semble bien sombre. Combien de temps avant
qu'un nouveau mouvement puisse émerger si les dernières tentatives de
lutte ressemblent à de la défaite en barre?
LA SITUATION ACTUELLE
Avec la stagnation de l'économie mondiale, l'austérité est la norme.
Partout dans le monde les compromis sociaux basés sur la croissance et
une certaine redistribution des richesses n'est plus à l'ordre du jour.
Progressivement privés des moyens de maintenir le statu quo, les États
traversent des crises où la légitimité de leur personnel politique est
remise en question. À l'inverse, la résistance du prolétariat semble
affaiblie et désorientée par le manque de perspectives tant dans chaque
pays qu'à l'échelle internationale. Le rejet, même violent, des
gouvernements se galvanise le plus souvent autour de l'idée du «peuple»
trahi par ses élites vendues au capital étranger. Du pain béni pour les
chauvins de tous poils à l'heure où dans toutes les grandes puissances,
une partie de la bourgeoisie remet elle-même en cause le cadre actuel de
la mondialisation. Tout le monde, jusqu'aux USA, y va de sa critique à
l'égard d'un système globalisé qui brime les intérêts de son peuple ou
de sa nation. C'est sur le compromis superficiel de «l'intérêt national»
que les classes dirigeantes tentent de se reconstruire une légitimité
«populaire». Leurs politiques nationalistes cherchent à mettre la grogne
des populations en voie de déclassement au service des intérêts de leur
bourgeoisie sur le marché mondial, promettant les miettes d'un partage
du monde plus avantageux.
On voit se mettre en place, d'une part, des politiques intérieures
consistant à redistribuer le budget de l'État du social vers l'armée et
ses auxiliaires et à se doter des capacités de répression que nécessite
l'accompagnement d'une telle évolution; et d'autre part, des politiques
extérieures de plus en plus conflictuelles. Toutes deux convergent vers
un même point de fuite: un prochain conflit d'ampleur mondiale dont nous
voyons déjà des guerres annonciatrices. L'engrenage est en place. Les
grains de sable existent: ils prennent la forme de soulèvements
ponctuels, largement spontanés, violents mais vites étouffés. Il faudra
plus que des grains de sable pour faire dérailler la machine de guerre
capitaliste.
ET LE PROLÉTARIAT DANS TOUT ÇA?
Toute l'histoire de la pensée critique radicale s'est appuyée sur les
luttes réelles qui ont posé, par leur dynamiques de confrontations, les
questions qui ouvrent des possibilités d'émancipation collective.
Aujourd'hui, la décorrélation entre le cadre étriqué de l'idéologie et
la faculté de penser notre condition sous la dictature du capital ne
fait que s'accentuer. Les catégories qu'on emploie ne permettent plus de
refléter la matérialité des choses. En 50 ans, alors que le capitalisme
est dans une crise permanente qui n'en finit pas de s'amplifier et qui
touche au quotidien des milliards d'êtres, il semblerait que la capacité
à interpréter objectivement ce qui se passe, à formuler une critique
systémique à partir des deux dynamiques centrales du mode de production
capitaliste - l'accumulation et l'exploitation - se soient évaporées.
Notre postulat étant que les idées naissent de la matérialité et non des
limbes, pour que le concept de révolution sociale existe il faut qu'il
se base sur des actes qui se pensent et communiquent entre eux, il faut
qu'il y ait des luttes, qu'elles soient répercutées et nourries par
d'autres luttes, d'autres problématiques et d'autres vécus. Il faut que
ces luttes atteignent une intensité telle dans le conflit de classe que
se pose la question de l'auto-organisation de la vie sociale par les
prolétaires, et donc une lutte d'ampleur qui aille suffisamment loin
dans l'affrontement et dans la durée pour que la question du quotidien,
de la production et de la reproduction soit abordées jusqu'à leurs
racines, que l'on puisse s'attaquer aux causes de nos malheurs et plus
uniquement à leurs conséquences. Cela suppose une rupture avec
l'existant, mais aussi qu'existe une perspective révolutionnaire pour
envisager le dépassement du capitalisme.
Depuis bientôt dix ans, les mouvements de colère d'ampleur qui viennent
bousculer la normalité capitaliste n'apparaissent que là où le carcan de
l'idéologie de gauche et ceux qui sont chargés de l'imposer sont
absents. Le mouvement des Gilets Jaunes est apparu sur un terrain qui
n'est pas quadrillé par ces derniers, sur le plan géographique, social
ou politique. Dans les GJ, toute la politique au sens traditionnel
(représentation, revendications) a été plus ou moins balayé pour se
concentrer sur les intérêts matériels immédiats. Cette lutte, malgré ses
limites, a marqué les esprits par son autonomie politique et son refus
de la récupération, son évitement du piège identitaire, le foisonnement
de ses initiatives, la détermination et l'efficacité de ses attaques.
C'est la longue élaboration collective au sein de la lutte qui a permis
d'entamer une rupture prolétarienne avec tout ce qu'on connaissait des
mouvements sociaux. De même, les émeutes pour Nahel qui n'ont elles duré
que quelques jours nous éclairent par l'absence chez les fractions
énervées du prolétariat d'une quelconque référence à la pensée «de gôche».
Bien évidemment, au bout d'un moment, la gauche tente de s'incruster de
manière organisée pour reconduire les mouvements dans ses vielles
ornières. Plus elle y parvient et plus le mouvement s'étiole. Les mêmes
gestionnaires qui ont tenté de récupérer le mouvement GJ avec leur
Assemblée des Assemblées, leurs tentatives de se poser en portes-paroles
et commentateurs éclairés des émeutiers sont ceux qui ont drivé la
mobilisation du 10. Si leurs tentatives se cassent la gueule, on ne peut
leur ôter qu'ils gardent un sacré pouvoir de nuisance en préemptant tous
les espaces et en embourbant toute possible réflexion dans leurs fatras
idéologiques.
Le mouvement contre la réforme des retraites de 2023 et le présent
non-événement du 10 montrent l'urgence pour cette tendance de se
réorganiser dans un élan oecuménique contre ce qu'a été le mouvement GJ
et imposer un recul sidérant aux luttes après 2019. Beau travail de
sape: seulement quelques années plus tard, c'est presque comme si les GJ
n'avaient pas existé. Il en reste tout au plus une mémoire déformée qui
n'en aurait gardé que le RIC. Le temps de digérer ce qu'il s'est passé,
en 2023 et 2025 la gauche revient aux bases: prendre la direction d'un
mouvement même virtuel, le plus tôt possible pour étouffer tout ce qui
pourrait déborder, quitte à provoquer la totale paralysie du mouvement.
Cerise sur le gâteau, c'est maintenant en imitant formellement certaines
actions et pratiques d'organisation à la base, que les gestionnaires de
gauche accaparent l'espace et reprennent la main sur le mouvement.
LA MOBILISATION
Les arcanes de la mobilisation
Des semaines avant la date du 10 septembre lancée sur internet par des
souverainistes de droite, cette initiative a été largement reprise sur
les réseaux et diffusée par la suite. Les mots d'ordres qui ont émergé
et consolidé le pot-pourri de propositions sont d'abord le reflet de
cette grande confusion: boycott de la grande distribution, arrêt du
paiement par carte-bleue pour privilégier le cash (le problème étant que
les banques s'engraissent sur les commerçants pas que les commerçants
s'engraissent sur les consommateurs), combattre l'oligarchie
cosmopolite... Des thèmes qui sentent mauvais l'extrême-droite [2] et
qui ne cessent de s'implanter au fil des discussions. Dès le mois
d'aout, au nom d'un mouvement qui n'existe pas encore, partout à travers
la France des AG d'organisation ont germé contre le Plan d'austérité
Bayrou. L'extrême-gauche (des trotskistes aux totos-LFIstes [3]) dans un
nouvel effort de «composition», a assumé la récupération de ce début
d'agitation collective. Chaque recoin de liberté, chaque possibilité,
chaque envie de s'organiser qui afflue nécessairement lorsque démarre un
mouvement, a été balisée, encadrée, étouffée, marketée à l'avance. On
n'avait encore jamais vu un mouvement mourir avant même qu'il ait pu
naître. Et de la main de ceux qui ont le plus ardemment désiré qu'il
arrive. Ou plutôt de la main de ceux qui n'ambitionnaient que de diriger
un simulacre de mouvement plutôt que d'oeuvrer à l'essor d'une lutte
sociale!
Nous n'avions clairement ni rapport de force ni détermination
collective. Lors de la première journée de mobilisation, toute forme
plus radicale d'action ou d'occupation a été empêchée par un nombre de
flics délirant. L'État ayant les moyens de réprimer a un niveau bien
plus haut qu'avant 2016, il ne s'en est pas privé.
La genèse de cette mobilisation est symptomatique d'un rapport
dématérialisé à la lutte. Celle-ci est née dans les recoins obscurs
d'internet. Un site, une liste Telegram avec quelque centaines de
personnes. Au fur et à mesure que l'information se diffuse dans tout le
pays, dans les discussions au bar, au travail et sur les fils de
discussion militants, elle enflamme les rédactions de journaux qui en
ont font leurs choux gras pendant l'été. Les listes de diffusion se
garnissent dès lors de nouveaux venus, fortes de ce phénomène quelques
personnes prennent en charge de relayer au niveau local la mobilisation
et tentent de l'organiser. Ni une ni deux les militants de base sautent
sur l'occasion pour mettre en place des réunions oecuméniques
inter-militants qu'ils baptisent AG et proposent la forme et le contenu
d'organisation qu'ils connaissent. Ces réunions sont publiques et
ouvertes à tous, ce qui permet que des prolos y soient présents mais de
manière largement minoritaires. Ce sont alors des centaines de réunions
élargies qui sont drivées par les même personnes que l'on retrouve dans
les mouvements syndicaux, lors des campagnes électorales ou des
mobilisations partisanes comme les happenings féministes ou les events
des Soulèvement de la terre: autant dire tous ceux qui se prennent pour
l'avant-garde éclairée. Nous sommes alors un mois avant la journée du 10
septembre et chaque semaine des rendez-vous publics sont donnés pour
fabriquer la mobilisation. Des syndicats et des partis politiques se
positionnent pour ou contre, les potentialités d'un bon gros bordel
circulent un peu partout, le délire semble collectif et tout le monde
semble y croire. Y compris à la tête de l'État où on en profite pour
remanier le gouvernement et rebattre les cartes de l'agenda politique
lié au vote du budget.
Pour rendre compréhensible cette forme d'organisation qui devient
virale, un gros travail de propagande a été fourni à la fois en inondant
les réseaux de prêt-à-penser par l'intermédiaire d'influenceurs et par
l'engagement spontané de bénévoles associatifs récitant leur programme
comme des petits perroquets. Les militants gesticulent dans tous les
sens pour faire appliquer leurs protocoles en occupant le plus tôt
possible les postes clés dans la mobilisation, en pré-organisant les
activités, en distribuant les tâches. Les discussions sont encadrées en
AG et sur Signal par les gestionnaires qui se donnent pour mission
d'éviter tout conflit et toute remise en question de ce qui s'élabore.
Des AG de 40 à 300 personnes se persuadent qu'elles représentent un
mouvement qui n'a pas encore commencé, puis un mouvement de centaines de
milliers de gens qui sont pourtant restés largement absents de ces
espaces. Pour les militants de gauche, il s'agit de tout préparer à
l'avance en proposant différents services: cantines de lutte, gardes
d'enfants, formations juridiques, actions décidées en amont... une vraie
petite coopérative où rien ne risque de déborder! Voilà la meilleure
manière de stériliser un mouvement, de le tuer dans l'oeuf, d'empêcher
qu'il s'y passe quoi que ce soit en dehors de ce qu'ils maîtrisent déjà.
C'est surtout reproduire ce qui se fait par habitude dans certains
milieux (politique, associatif, festif), en croyant que le monde se
limite à sa bulle militante. Surement le symptôme du fait que dans un
monde qui sépare de plus en plus les gens et nous cantonne à des bulles,
il est possible de croire qu'on peut lutter sans se frotter aux autres
réalités. Ce qui est triste à mourir.
Cette logique mêle plusieurs conceptions de la lutte, celle d'un travail
à accomplir (avec de la main d'oeuvre et des objectifs) ainsi que l'idée
que la politique serait devenue une marchandise comme une autre dont il
s'agit juste de bien cibler le panel des potentiels consommateurs. Pour
la rupture avec le quotidien d'exploitation et de consommation que nous
sommes réduits à supporter, revenez un autre jour!
Racket et balle de match
Cette tendance gestionnaire qui existait déjà mais était circonscrite à
des espaces comme les mouvements syndicaux, prend ici toute la place et
empêche clairement les initiatives de fleurir. Ces façons de faire sont
les seules proposées car il paraît difficile de penser qu'il puisse en
être autrement quand la norme qui s'est imposée dans certaines sphères
est l'éduc-pop, l'alternative, la démocratie représentative,
l'empowerment des individus. Donc il faut faire des tours de parole et
des gestes avec ses bras, ne parler que des sujets imposés et de la
manière adéquate, selon des critères définis par des tendances
politiques qui souhaitent qu'«un autre capitalisme soit possible». Des
milliers de participants tentent ainsi d'évangéliser ceux qui veulent se
bouger, tout en crachant sur quiconque ne pense pas dans leurs cadres
étriqués.
Du côté de la gauche de la gauche, les militants semblent être infectés
par la maladie de notre époque: se penser au centre des choses. Ces
nouvelles formes de collectifs qui se disent «autonomes» car moins
structurés en façade que les partis marxistes-léninistes du siècle
passé, reprennent à l'envi des formes d'action et des tournures de
phrases de l'Autonomie pour repeindre d'un vernis radical un contenu
social-démocrate. Selon leur conception, les autres personnes sont
amenées à rejoindre «leur mouvement» dont ils seraient le centre de
gravité. Rien de bien neuf dans la vision léniniste cauchemardesque qui
voit les gens en lutte comme la piétaille à utiliser pour satisfaire les
délires de quelques stratèges d'arrière-garde. Quant à comprendre
quelles tactiques ces tacticiens mettent en place et dans quel but, cela
reste profondément obscur. Les objectifs réels qui sont élaborés
derrière les quelques mantras de façade ne sont jamais clairement
exprimés dans les assemblées ou dans les comités. Pourquoi nier la lutte
des classes et se refuser à parler d'exploitation? Pourquoi fétichiser
des concepts creux comme la complémentarité des tactiques et la
convergence des luttes? Pourquoi nouer des alliances? Personne ne semble
plus s'étonner que des problèmes politiques soient systématiquement
réduits à des problèmes logistiques que des commissions d'experts (ou
des «pétales») vont pouvoir trancher en toute humilité. Ce camp, qui
regroupe tous ceux qui se disent prêts à se mettre en jeu pour la
révolution s'engage en réalité corps et âme pour le réformisme. C'est
quoi ça, une tendance qui se dit «autonome», qui s'en fout de la
production, tient à sauver le petit commerce, défend la démocratie et la
gauche...?
Il faut donc considérer la gauche de la gauche actuelle pour le rôle
d'idiot utile qu'elle a décidé d'endosser; ce qui ne fait d'elle rien de
plus qu'un marche-pied (si ce n'est un paillasson) pour la gauche du
capital.
Dans cette configuration tant idéologique que matérielle, ceux qui
souhaitent autre-chose que consolider le capitalisme de gauche se
retrouvent englués dans cette toile d'araignée et finissent par se
barrer, n'ayant aucune place dans ces espaces.
On a pu assister en Assemblée Générale à des heures et des heures de
débats sur la forme des débats, sur la forme des blocages, sur «la com»,
sur ce qui indigne les gens, sur qui avait sa place ou non dans le
mouvement. En supplément chaque boutique politique est venue faire son
racket, de la lutte pour «libérer la Palestine», sauver la planète,
promouvoir le féminisme, faire de l'antifascisme...liste non exhaustive.
Des partis et groupuscules politiques jusqu'aux petits commerçants, à
chacun de venir vendre sa soupe pour essayer de recruter trois clampins
dans son groupe, sa cantine, sa batucada, son local, sa manif du samedi.
Les gestionnaires aux abois sont obligés de bricoler de manière
grossière une «convergence des luttes» qui fait un flop. Le constat est
amer: tout le monde semble bien paumé et les «tacticiens de la lutte» le
sont tout autant que n'importe qui.
Ce qui paraît insensé pour un mouvement contre l'austérité, c'est
qu'aucune force qui défend simplement ses intérêts n'a réussi à se
constituer en dehors de l'hégémonie des gestionnaires, même si une
partie de la mobilisation du 10 septembre était constituée de plein de
prolos qui envisageaient bien plus que des manifs aux allures de ballade
digestive ou des blocages qui bloquent à peine.
Sociale-démocratie 2.0
Si l'on prend un peu de recul, cette mobilisation foireuse n'est qu'un
énième renouveau de la sociale-démocratie dont on a vu la base se
mobiliser [4]. Une constellation de partis, de journaux, d'influenceurs,
d'associatifs, de libertaires soudés autour des partis de gauche qui
forment un maillage vaporeux, complètement interconnecté et imbriqué à
l'échelle locale. Des militants qui tous, élus locaux comme «totos»,
suivent le courant mélenchoniste, en reprenant les mêmes éléments de
langage diffusés partout, les mêmes revendications et les mêmes
stratégies. C'est ça la «révolution citoyenne», une valse pour rien où
réformistes et radicaux se caressent le dos en regardant dans la même
direction: la défaite de la lutte sociale. Ici, surtout aucune critique
de ce qui fonde le capitalisme: exploitation, État, classes, rapports
marchands... on remodèle le cadre étriqué dans lequel une lutte doit se
mouvoir, sans conflit, sans ennemis, sans intérêts de classe. Une vision
édulcorée du réel dans laquelle on ne tient même pas compte des rapports
de force et dans quels systèmes ces derniers prennent place. Les
élections c'est la révolution, s'allier aux réformistes c'est trouver de
la puissance, mettre en scène une barricade qui tiendra dix minutes
c'est bloquer l'économie, le formalisme c'est l'organisation, reproduire
la forme des AG étudiantes c'est de l'auto-organisation... La nécessaire
analyse des limites de chaque mouvement et des contradictions qui
s'expriment dans les luttes en se frottant au réel est supplantée par
une novlangue de communication politique. Et alors les mots ne veulent
plus rien dire, le lexique qui pourrait permettre de penser la
révolution devient inemployable. Changer le monde ne se limite plus qu'à
démontrer de manière démocratique notre opposition à ses dérives, sans
lutte ni combat. Une pincée de pédagogie permettrait de faire adhérer le
plus grand nombre, additionnée de quelques actions symboliques pour
convaincre les autres.
Vous ne le savez peut-être pas encore, mais il suffirait de décréter de
manière symbolique le blocage de l'économie pour proclamer que cela a
été réalisé, ou de déclarer la fin du gouvernement et celle du
capitalisme, pour qu'ils s'effondre. Simple, basique! Pas de flics, pas
d'armée, pas de bourgeois, personne qui aurait intérêt à ce que la
société reste la même... Bienvenue dans un monde virtuel où la lutte des
classes n'existerait plus et où il ne serait plus possible d'analyser la
société en terme de rapports sociaux. Nous serions face à un monde
partagé entre les gentil et les méchants, où les éveillés sont ceux qui
ont pris conscience (touchés par on ne sait quel grâce) contrairement à
la masse des endormis qui se laissent aller de manière plus ou moins
volontaire, perdus dans les méandres d'une société à la dérive où
agissent de sombres puissances. C'est édifiant de constater que cette
conception moraliste et éthérée du monde se partage des deux côtés du
large spectre politique avec une grande liberté d'interprétation.
Du reste on peut être surpris par l'homogénéité de la pensée et des
pratiques dans cette mobilisation car la communauté d'intérêt qui
l'impose n'est pas l'expression d'un groupe homogène ni même d'une
classe distincte. Le «peuple de gauche» investit d'une mission de
conversion des prolos à sa cause, appartient à des positions sociales et
statuts divers, à l'image de la myriade de revendications qui se sont
exprimées en pagaille. Pour décrire la complexité de ce qui active les
forces sociales en lutte aujourd'hui, au vu de la limite du concept de
«classe d'encadrement », «classe moyenne», «petite bourgeoisie » pour
décrire la réalité, nous préférons le terme plus large et plus flou de
«travailleurs du secteur de la gestion et de l'encadrement». Terme qui
regroupe tout ceux qui s'occupent de la gestion de la société et de son
bon fonctionnement. Mais un AED n'a pas le même statut qu'un professeur
d'université, un directeur de théâtre n'est pas un simple intermittent,
pas plus qu'une infirmière n'est à égalité avec un chirurgien. Ce n'est
donc pas une catégorie socialement homogène, elle est constituée de
prolétaires précaires, de fonctionnaires (grands et petits) et de
membres de la petite bourgeoisie culturelle. Ces travailleurs officient
pour la plupart dans la production culturelle et la gestion sociale,
c'est avant tout un service envers l'État et la pacification sociale
(assez éloigné de la rentabilité marchande même si cela peut prendre
exceptionnellement la forme de marchandises). Ils ont intérêt à défendre
ces services et ne posent pas la critique ni de l'État ni de cette
production. Le dénominateur commun de ces personnes aux statuts assez
différents, c'est le fétichisme de l'État comme régulateur, qui dispense
généreusement les miettes de PIB et devrait garantir les fameux acquis
sociaux et le service public. L'État est alors considéré non seulement
comme une institution neutre et «naturelle», mais également comme le
patron essentiel à leur survie économique car la plupart d'entre eux en
dépendent directement. A cela s'ajoute la défense du logiciel fournit
avec ce rôle: une meilleure répartition des richesses et la condamnation
morale des gros capitalistes (et des racistes, des sexistes, des
pollueurs et de tous ceux qui ne sont pas dans «le camp du bien») [5].
Les conceptions sociales-démocrates (qui étaient déjà bien pourries au
départ) ont dégénéré progressivement vers un citoyennisme multiforme
dont la logique participe au renforcement de l'État et de ses
institutions intermédiaires et cherche toujours et par tous les moyens à
produire une légitimité démocratique pour que son existence politique
lui soit reconnue,. Le problème social tel qu'il est posé serait que la
majorité des gens sont mal représentés dans les instances décisionnaires
et qu'ainsi les richesses seraient simplement mal redistribuées. Donc
qu'il suffirait de légiférer, voir (pour les plus «radicaux») de
proposer une nouvelle constitution pour que tout s'arrange. L'enjeu
politique n'est plus d'abolir l'exploitation ou les classes mais de
créer des instances de médiation pour trouver des solutions
consensuelles. Le capitalisme n'est alors pas posé comme un mode de
production, un rapport social historiquement déterminé qui organise
toute la société mais comme le seul système possible, perverti par une
poignée de profiteurs.
En 1905, à l'époque où existait encore l'idée de socialisme et les
débats qui l'accompagnaient, le camarade Jan Waclav Makhaiski avait déjà
cerné le problème émergeant dans les conditions de l'époque. Son propos
dans Le socialisme des intellectuels résonne avec les dynamiques actuelles.
«Le socialisme scientifique justifie le droit des travailleurs
intellectuels [6] à un revenu plus élevé. Mais ce revenu supérieur n'est
rien d'autre qu'une part de la plus-value créé par le travail manuel.
L'ouvrier paye ainsi non seulement le profit du capitaliste, mais aussi
le salaire élevé de l'ingénieur, du managers, du fonctionnaire et de
tous les spécialistes instruits. Le socialisme, en abolissant le profit
du capitaliste privé ne fait que centraliser cette plus-value au profit
de la nouvelle classe des intellectuels salariés." Il ajoute: " Le
socialisme apparaît ainsi comme le mouvement social de la classe des
salariés instruits, des travailleur du cerveau qui lutte pour leur
propre domination de classe, pour une organisation sociale où ils
détiendrons le monopole de la direction de la production et de la
répartition des richesses, grâce à leur monopole de l'instruction.»
L'Internationale gestionnaire
Ces tendances arrivent à prendre régulièrement la direction des
mouvements interclassistes à travers le monde. Elle suivent des logiques
catégorielles, qui s'expriment à travers différents courants
contradictoires et concurrents mais qui visent in fine à obtenir ou à
maintenir une place au soleil pour l'ensemble ou une partie des
travailleurs du secteur de gestion/encadrement. Au niveau international,
les dynamiques peuvent être différentes: ces catégories étant en voie de
précarisation dans les vieux centres capitalistes et à l'inverse en
ascension dans les pôles émergents. La fragilité de leur position dans
la lutte des classes les poussent à agir pour réformer le capitalisme
(de la mesurette aux utopies plus ou moins absurdes, fruit des alliances
de circonstances). Pour ce faire les éléments les plus hardis n'excluent
pas d'avoir recours à des moyens dit «radicaux», la violence par exemple
peut être ponctuellement un outil lorsque la nécessité s'en fait sentir
[7]. La forme ne détermine pas le fond. Les acteurs politiques un tant
soit peu conséquents savent faire feu de tout bois et s'adaptent aux
situations.
Pour en revenir aux «événements» du 10 septembre, il faut constater que
l'inertie collective générée par ce genre de cirque marque un retour en
arrière de presque 15 ans dans la lutte des classes. On revient à un
imaginaire imprégné à la fois par les réverbérations de Los Indignados
(à savoir le mouvement le plus claqué qu'ait pu vivre l'Espagne,
mouvement qui performa la désobéissance civile au printemps 2011 dans un
non-dialogue avec les révolutions arabes) et par le spectre de Nuit
Debout (la tentative populiste de F. Ruffin qui prit l'initiative de
liquider le mouvement contre la loi travail de 2016 en transformant des
places centrales en espèces de PMU hippies). Une vision civique,
pacifiste et démocrate jusqu'à l'absurde continue donc encore à se
diffuser, portée par certaines strates sociales qui pensent avoir encore
quelque chose à sauvegarder dans la dystopie capitaliste. Cette forme
autolimitée de mobilisation qui singe Nuit Debout et les Indignés,
impose le primat de la forme démocratique sur le contenu social et les
actions collectives, et l'épicentre de la (non)lutte prend la forme d'AG
de bureaucrates interminables. Le débouché est toujours le même:
renforcer un parti électoraliste qui récolte ce qu'il peut de la colère
comme Podemos en Espagne, ou Syriza en Grèce. L'enjeu pour les
sous-réformistes et aspirants gestionnaires de tout acabit c'est en
effet de coincer les mouvements dans des voies de garage par des
revendications parcellaires et tronquées (dégagisme, anti-corruption,
démocratisme...). Les luttes se retrouvent ainsi prises en tenaille
entre la répression et l'encadrement des gestionnaires qui appellent au
calme.
RUPTURES ET DÉPASSEMENTS: CE QUI NOUS INTÉRESSE DANS LA LUTTE
Si tous les espaces sont verrouillés avant même que les gens ne se
rencontrent, l'auto-organisation devient difficilement possible. Comment
arriver à échanger, à apprendre à se connaître, à fonctionner à des
milliers quand le mouvement n'est pas pensé pour durer mais juste pour
produire quelques «coups d'éclat» éphémères, que tout est organisé à
l'avance sans aucune spontanéité ni aucun esprit de suite? Quand il
s'agit non pas de s'impliquer mais simplement de suivre des propositions
pré-emballées comme un bon consommateur? Comment avoir le temps de
développer la lutte dans la durée, de tenter des actions nouvelles, d'en
discuter, de se planter, d'essayer autre chose? Un mouvement qui fixe un
cadre idéologique et des pratiques sans que ne soit jamais posée la
question du rapport de force, qui ne s'éprouve dans rien, dans aucun
conflit, qui met de côté les débats et les questionnements qui naissent
en son sein et propose comme seul horizon la réforme des modalités de
l'exploitation, ne peut connaître de dépassement en son sein. sans
rupture profonde dans la pensée, dans les modes de fonctionnement et
donc dans les actes.
Quelques évidences. Une lutte est avant tout une dynamique conflictuelle
qui réunit les personnes touchées par un problème commun. Elle se
développe sur la conscience de contrarier des intérêts qui lui sont
antagonistes. Elle essaie donc de constituer un rapport de force dans ce
cadre. C'est une dynamique, c'est à dire qu'elle évolue, qu'elle pose
des questions qui amènent une nouvelle situation, d'où éclosent de
nouveaux problèmes. Se mettre en lutte c'est d'abord sortir de la
passivité et donc prendre des initiatives. Il s'agit pour tous ceux qui
y participent de s'y investir, de se mettre en jeu, de s'y éprouver.
Plus les gens prennent en main eux-mêmes les termes de l'affrontement,
et plus la lutte gagne en force. À l'inverse, la délégation renforce la
passivité et empêche l'expansion et l'approfondissement de la lutte.
C'est l'encroutement et le début de la fin. Au contraire, lutter c'est
justement sortir des formes de gestion du capitalisme, donc de la
politique (représentants, revendication, programme, alliances,
électoralisme, négociations).
Pour nous une lutte part de la situation telle qu'elle est réellement et
non des seuls fantasmes élaborés au sein d'un idéologie. Elle pose des
problèmes qui se transforment en questions à résoudre collectivement.
Cette tentative d'élucidation crée une conception commune qui se traduit
en actes et tente de modifier le réel.
Ces transformations ne peuvent être définies à l'avance, elles
constituent des ruptures avec la normalité. Elles s'élaborent dans le
cours de la lutte et produisent des résultats imprévus. C'est au fur et
à mesure des remises en questions et de la construction d'un rapport de
force que les objectifs d'un mouvement se construisent et s'étoffent.
Ces ruptures produisent un dépassement des conditions existantes à
partir d'un refus d'une situation matérielle. La remise en question peut
être partielle au départ mais elle amène un questionnement plus global
et la possibilité d'une critique radicale de tout ce qui façonne la société.
À l'inverse, défendre les termes existants empêche que des brèches se
créent. Ces deux tendances, l'évolution des buts à l'intérieur de la
lutte et la défense des intérêts de catégories pré-existantes à la
lutte, s'opposent elles-mêmes au sein de la confrontation. Et c'est
l'affrontement entre ces deux pôles qui fait que chaque lutte est avant
tout une lutte dans la lutte. Cette dynamique transforme les conditions
matérielles, les comportements, la psychologie de ceux qui la vivent et
donc leurs rapports (entre eux, aux ennemis, à l'argent, à soi-même, au
travail, à la hiérarchie,etc.). Elle modifie à des degrés différents le
cadre dans lequel elle se déploie; la rue n'est plus la rue telle qu'on
la connaît, l'entreprise n'est plus complètement l'entreprise, l'employé
n'est plus employé par personne. C'est quand les luttes se développent
et s'approfondissent que peuvent survenir ces bouleversements de la
normalité.
Ce qui intéresse les communistes et révolutionnaires c'est le degré
d'approfondissement de ces fissures, la non-reproduction des rapports
capitalistes. C'est que la propriété privée soit jetée au feu, que les
rapports marchands s'évanouissent, que les exploiteurs soient pendus aux
lampadaires avec les tripes des derniers bureaucrates, que l'État
trépasse définitivement.
EN CONCLUSION
Il est désolant de constater que les rêves éveillés de la gauche
encadrante continuent d'engloutir la potentialité des mouvements, à
l'encontre des intérêts prolétariens, donc contre la construction d'une
dynamique vers la révolution.
D'autant plus que, sitôt la parenthèse du 10 refermée, la politique
institutionnelle parvient à réoccuper la totalité de l'espace politique.
On nous ballade et nous tient en haleine avec les péripéties
grand-guignolesques du parlement et du gouvernement - dissolutions,
destitutions, démissions, et ça recommence. Ce cirque est sensé captiver
les attentions - comme s'il se jouait là quoi que ce soit d'essentiel -
et les détourner des problèmes matériels qui continueront à se poser peu
importe le personnel politique en place. Sans parler que toutes les
formations politiques se préparent déjà aux prochaines échéances
électorales avec pour horizon les présidentielles de 2027 et de nouveau
le maintenant trop connu chantage démocratique au «barrage à l'extrême
droite» et son injonction à se ranger une fois de plus en ordre de
bataille derrière la gauche et d'abandonner toute critique, toute
perspective de rupture, au nom du moindre mal.
On peut parier que d'ici 2027, toutes les forces politiques et
syndicales de la gauche se mobiliseront dans cette unique perspective,
avec le soutien actif de leurs auxiliaires d'extrême-gauche, voire même
avant pour les élections municipales de 2026. Ils vont tout faire pour
nous enfermer dans une salle d'attente d'ici que le sacro-saint suffrage
universel se prononce, et pour ne pas être perturbés dans leur campagne.
Tant que dure ce cirque il semble difficile que de véritables luttes
d'ampleur émergent.
Pour autant, les flops du mouvement contre la réforme des retraites de
2023 et de la tentative avortée de septembre 2025 ne signifient pas que
les résistances ne peuvent plus se cristalliser et s'embraser dans des
luttes d'ampleur. Ce ne sont pas les raisons qui manquent et il existe
un climat de ras-le bol qui gronde contre le travail qui ne paye pas, la
vie qui coute trop, le nouveau délire va-t-en guerre des États... Ces
récents déboires signifient plutôt, d'une part, que la gauche perd de
ses capacités à mobiliser à être un vecteur des mouvements, d'autre part
que les luttes ne peuvent naître qu'en dehors des cadres
organisationnels et idéologiques de la gauche.
En définitive, ce qui serait souhaitable n'est pas que le «peuple de
gauche» soit rallié par des prolétaires qui ne partagent pas sa
«vision», mais que ces prolétaires débordent tout cela; et que ceux qui
ne se sentent pas raccord avec ce que produit la gauche (encadrement,
désarmement, manipulation) rencontrent tous leurs semblables en colère
pour laisser leur rage s'exprimer. La majeure partie de ceux qui ne
rejoignent pas la mobilisation n'est pas dupe de ce que proposent les
encadrants du mouvement, à savoir: rien. Leur mépris affiché vis-à-vis
de la gauche du capital relève pour le coup du simple bon sens. Pour
autant, il ne s'en suit pas de nouvelles perspectives, il n'émerge pas
de critique élaborée, ni de pratiques autonomes.
Les militants de la sociale-démocratie en organisant et en colonisant
toutes les réunions d'organisation, notamment les questions logistiques,
parviennent à imposer leur idéologie et leurs manières. Le mouvement
«Bloquons tout» est la meilleure démonstration de ce que doit être un
mouvement selon la vision post-moderne. Une superposition identitaire où
chacun vient défendre son bifteck depuis une position militante. Une
mobilisation statique d'où n'émerge ni commun ni dépassement et aboutit
à un échec spectaculaire. En partant des divisions catégorielles [8]
dans le capitalisme pour en faire l'apologie, ils mettent sous le tapis
la question sociale pour la remplacer par une mystique hors-sol. De ce
fait l'histoire des affrontements sociaux s'en trouve falsifié ou
annihilé. En singeant des pratiques ils finissent par leur faire perdre
tout leur sens. Dans cet appauvrissement les concepts même de lutte
collective, de construction de rapport de force, d'antagonisme social
tendent à disparaître.
Même si surgissent des mouvements explosifs et spontanés, une fois
vaincus ils ne laissent que peu de traces. Avoir une perspective
communiste ou révolutionnaire est nécessaire pour sortir de cette
impasse dans laquelle nous sommes tous bloqués. Il s'agit de produire un
langage (actes, images, textes) qui puisse permettre de sortir des
cadres de pensée restreints et restreignants. Que l'imaginaire et les
pratiques changent, qu'on sorte de l'enfermement actuel où chaque
question soulevée reste confinée à une gestion pratico-pratique (voire
managériale) des problèmes qui font de moins en moins sens. Seules des
initiatives autonomes qui ne respectent pas les codes des militants
politiques, le langage à la con, les actions spectaculaires et
inefficaces déjà planifiées, le consensus obligatoire, le prêt-à-penser
de la gauche, peuvent développer une lutte qui s'étend et déborde. Car
les gens qui refusent le monde dans lequel on vit ont certainement plus
en commun entre eux qu'avec les politicards de tous bords.
Il faut bien l'admettre: les positions communistes ou révolutionnaires
n'existent pratiquement plus comme force au sein des luttes. Nous avons
conscience que sans l'élaboration collective de positions communistes
qui ont pour perspective claire d'abolir le capitalisme, il ne sera pas
possible qu'autre chose que des simulacres de lutte adviennent. Cela
implique d'en faire une critique radicale non tronquée, de dépasser les
divisions dans le prolétariat, de porter des pratiques dans ce sens, de
défendre une réelle auto-organisation entre ceux qui luttent. C'est en
cela que notre critique de la période qui se veut lucide, espère
contribuer. Nous aspirons à faire revivre ces perspectives de
destruction du capitalisme et rencontrer les camarades intéressés qui
partagent ces questionnements et les positions que nous défendons, afin
de les discuter, de les élargir et de les faire exister au sein des
dynamiques de lutte.
Novembre 2025
Pour nous contacter: autonomievscontrefeu:
Texte original sur Loukanikos (Rennes) qui le propose sous forme de
brochure ou de pdf.
En complément des analyse induites dans ce dernier texte sur le
"citoyennisme" et la "social-démocratie", rappelons l'existence sur ces
thèmes de deux numéros spéciaux de Courant Alternatif:
L'ARNAQUE CITOYENNE
Aujourd'hui on nous sert du citoyen à toutes les sauces, du tri des
déchets aux merdes de chiens en passant par toutes les normes de
comportement individuel. Il faut participer, dans des cadres bien
précis, à la société telle qu'elle est afin que celle-ci ne dérive pas
trop! Fini les idées de Révolution, de société communiste. Place à la
participation/gestion, à l'intégration/assimilation, au contrôle des
excès... de toutes les formes de domination!
en téléchargement sur le site ici
LE MYTHE DE LA GAUCHE, UN SIÈCLE D'ILLUSIONS SOCIAL-DEMOCRATES
" A la mesure de ses moyens ce numéro hors série tente de mettre en
lumière comment l'illusion social-démocrate et le mythe d'un camp de
gauche demeurent la meilleure arme de la contre révolution. Ceci afin de
montrer aux forces politiques et sociales qui oeuvrent au renversement
de ce système ignoble l'urgence de rompre avec toutes les velléités
réformistes qui participent à l'entretien et à la reproduction de la
barbarie capitaliste"
en téléchargement sur le site ici
Loterie de Frans Masereel
Notes
[1] Telegram est une application et un service de messagerie instantanée
[2] Nous assistons en revanche à la croissance monstrueuse d'une mélasse
théorique portée par le renouveau de la sociale-démocratie. Celle-ci
produit un imaginaire et des discours qui résonnent avec les tactiques
populistes, parfois peu éloignées de celles de l'extrême-droite: il n'y
aurait pas de démocratie car une poignée d'ultra-riches parasitaires
dirigerait le monde. Le sujet mobilisé pour s'opposer à cette partie
parasitaire du capital serait le peuple, sujet interclassiste qui
regroupe dans un même sac exploités et exploiteurs et dont l'existence
culmine dans le patriotisme, la libération de la nation et de ses forces
productives.
[3] Nous appelons «toto-LFIstes» toute une constellation de groupes et
d'individus qui se réclament du Mouvement Autonome, n'en gardant que des
pratiques sans contenu le transformant en folklore militant et se posant
comme gauche de la gauche.
[4] La sociale-démocratie historique dans toutes ses déclinaisons avait
pour but d'atteindre la socialisation des moyens de production et à
terme pourquoi pas le communisme. La doctrine étant une phase
transitoire plus ou moins étalée dans le temps, une succession de
réformes appuyée par un rapport de force dans la société conduirait au
socialisme. De cette proposition découlait une prise de direction de la
lutte des classes par de grandes organisations unitaires. Il y avait
pour les militants socialistes de l'époque un enjeu primordial à
construire une organisation unitaire au sein de la classe capable de
prendre la direction de la lutte. Que la prise au pouvoir soit
institutionnelle ou violente il s'agit de la même matrice conceptuelle.
Malgré mille et une compromissions découlant de la logique même de cette
approche, «l'objectif» partagé plus largement que dans ces courants,
restait vivant dans l'imaginaire collectif. L'idée de transformation
sociale restait présente et c'est autour de cet objectif que se
confrontaient les stratégies, les oppositions, les ruptures les
tentatives de dépassement.
L'évolution du rapport de force suite aux défaites successives des
luttes du prolétariat a conduit à une domination écrasante de
l'idéologie capitaliste. Peu à peu la perspective de la révolution
sociale est devenu une chimère, une utopie.
Les structures qui hier encadraient les luttes pour les diriger dans la
«stratégie réaliste» vers des lendemains qui chantent d'un chant plutôt
morne et terne, ont su s'adapter à la défaite, sauver les meubles, se
maintenir grâce à ce qui leur restait: leur capacité d'encadrement des
prolétaires. Et évoluer vers le rôle de gestionnaires du quotidien de
l'exploitation. Dans un monde avec pour seul horizon le mode de
production capitaliste.
[5] Une grande partie de la gauche s'assume comme résolument
confusionniste depuis des dizaines d'années et porte en étendard la
défense de la nation, de la race, de l'identité, sans aucun problème. On
en vient à se demander quand une partie de la gauche et de
l'extrême-gauche finira par rejoindre ouvertement la réaction? Non pas
que l'adage «les extrêmes se rejoignent» ne contienne une quelconque
vérité, mais bien parce que certains courants politiques de gauche ont
décidé peu à peu de théoriser à leur sauce et de défendre des valeurs,
des positions participent au confusionnisme et qui s'opposent à
l'émancipation.
[6] Le projet de l'intellectuel est d'utiliser l'État et la
planification pour asseoir sa domination, pour défendre sa place et
surtout ne pas dégringoler rejoindre les sans-dents. Les cadres, les
managers, les techniciens et les bureaucrates ont pour fonction de
transformer le savoir en instrument d'exploitation. Leur rôle est
crucial dans la société capitaliste, c'est celui de garantir l'hégémonie
de la classe dominante en organisant la production, la culture et le
consentement à ce système. La bureaucratie n'est pas un simple accident
qui se manifeste au hasard, une petite excroissance gênante, mais bien
un élément structurant la domination de classe dans la société moderne.
Les gestionnaires du Capital, précaires, fonctionnaires,
petits-bourgeois, n'ont pas forcément conscience de leur rôle nocif
d'encadrement: mâcher le boulot pour les bourgeois en place et tuer en
douceur à coups de post-it toute dynamique du prolétariat, quand il y en
a une.
[7] On le voit aujourd'hui à travers les récents mouvements - nommés
«Gen Z» par leurs commentateurs - qui ont secoué le Népal, Madagascar,
la Serbie ou le Maroc (le cas indonésien étant différent). Les tendances
réformistes/gestionnaires ont eu la capacité de se poser en
interlocuteur avec le pouvoir réel: l'État qui coalise les intérêts
bourgeois (et qui est trop souvent confondu avec l'Exécutif incarné par
tel ou tel gouvernement). Et de nouer (ou au moins de le tenter) de
nouveaux compromis dont ils tirent bénéfice en négociant leur capacité à
canaliser la force des explosions de colère des prolétaires qui eux
partent non pas de postulats idéalistes mais de la réalités des faits
(inflation, pénurie...)
[8] Par catégorielle nous entendons aussi bien les corporatismes, les
différentes défenses de statuts hiérarchiques dans la production, que
les questions identitaires comme coalition de «Moi» fantasmagoriques,
pensée comme catégorie homogène, les différentes cases identitaires
(race, genre, orientation sexuelle) qui formeraient le puzzle
intersectionnel définissant les individus dans leurs rapport au monde.
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4590
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A - I n f o s
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