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(fr) Union Communiste Libertaire (UCL) - Thomas Gibert: «Il ne s'agit pas seulement d'une crise sanitaire, mais aussi d'une crise politique!
Date
Sun, 21 Dec 2025 16:50:21 +0000
Thomas Gibert, paysan dans une ferme au sud de la Haute-Vienne en
polyculture élevage (vaches et chèvres) porte-parole national de la
Confédération paysanne, est mobilisé, comme de nombreuses personnes du
monde agricole, pour dénoncer l'abattage total des troupeaux. Entre
logiques libérales et intérêts politiques, ce sont bien les conditions
de travail des travailleurs et travailleuses agricoles qui sont
attaquées. ---- Le sujet de la DNC (Dermatose nodulaire Contagieuse)
connait une diffusion large dans l'actualité depuis quelques semaines.
Peux-tu nous expliquer ce que c'est la DNC et ses implications pour les
animaux et les humains? ---- La DNC est une maladie virale qui contamine
les bovins et qui est transmise par des insectes piqueurs-suceurs, comme
des mouches ou taons. C'est assez contagieux, il y a un taux de
morbidité (c'est à-dire de contamination) autour de 40 %, et une
mortalité entre 1 et 5 %.
Les premiers cas en France sont apparus cet été dans les Savoies et
directement la réponse sanitaire a été pour contenir la maladie la mise
en place d'un protocole sanitaire mettant en place l'abattage total dès
le premier cas déclaré ainsi qu'une couverture vaccinale couvrant une
zone limitée autour du cas. C'est une politique sanitaire que vous
contestez...
A la conf on s'est opposés à cette politique sanitaire parce qu'on
considère que l'abattage total n'amène rien dans le freinage de cette
maladie. Selon des études scientifiques menées par l'Efsa et d'autres
exemples de ce protocole prouvent que quand la couverture vaccinale est
effective sur un territoire, il n'y a pas de différence entre abattage
total ou abattage ciblé, c'est-à-dire en euthanasiant uniquement les
animaux malades.La souffrance pour les éleveurs est beaucoup trop
importante.
En réalité, les autorités n'ont pas voulu étendre la vaccination à
l'ensemble du territoire, ce qui était notre première revendication et
qui est la mesure scientifique où tout le monde est d'accord pour dire
que cela permet d'enrayer la maladie.
Pourquoi le gouvernement-t-il refuse de vacciner largement?
Ça nous a été refusé parce que le choix qui a été fait était de protéger
le statut «indemne» de la France pour protéger les exportations de
bovins. Pour pouvoir exporter, il faut avoir moins d'un certain nombre
de foyers de la maladie. Les zones autour des foyers de DNC ne sont pas
indemnes, et ne peuvent donc pas exporter, seul le reste du territoire
français l'est. Si on vaccine, la France perd son statut indemne le
temps qu'il y ait une immunité, ce qui peut prendre quelques mois. La
politique de préservation à tout prix du statut «indemne» de la France a
été portée uniquement par les dirigeants de la FNSEA dans le
pseudo-parlement sanitaire le CNOPSAV[2], où en réalité la FNSEA est
surreprésentée.
Il ne s'agit pas seulement d'une crise sanitaire, mais aussi d'une crise
politique et de gouvernance puisque la ministre n'a d'oreille que pour
les dirigeants de la FNSEA dont la seule boussole est l'économie
libérale. On pousse à libérer les échanges commerciaux, à la compétition
et du coup, l'élevage français est porté sur l'exportation. Les
politiques sanitaires sont imposées par l'Europe et on n'a plus la main
dessus. Donc on s'est retrouvé dans une situation où on ne pouvait pas
élargir la vaccination parce qu'on n'a plus la main sur les politiques
sanitaires.
Nous, ce qu'on revendique, c'est la souveraineté alimentaire qui est,
selon la définition de la Via Campesina[3], le droit des peuples à
décider de leur politique agricole et alimentaire sans dumping vis-à-vis
des pays tiers, ce qui est à l'opposé de la situation actuelle.
On se retrouve dans une situation très complexe où la responsabilité
repose sur les éleveurs liés à l'exportation en leur disant «vous êtes
irresponsables si vous refusez l'abattage total». Et les éleveurs qui
sont en circuit court, qui n'ont que faire du statut indemne, on leur
crache à la gueule en disant qu'on peut détruire leur troupeau et qu'on
s'en fout de leur mode de commercialisation.
Quelles seraient les conséquences si la France perd son statut indemne?
On nous dit que si la France perd son statut indemne, cela coutera 2
milliards d'euros à l'élevage bovin. Il s'agit en réalité du chiffre des
exportations sur un an. Or, dans les Savoie, la crise est contenue et
aujourd'hui, ces territoires recommencent déjà à exporter. Il n'y a eu
que quelques mois d'arrêt des exportations. L'impact économique pourrait
être amoindri en faisant cette campagne vaccinale le plus rapidement
possible, en y mettant les moyens, ainsi qu'en négociant avec nos
voisins, notamment l'Italie et l'Espagne, pour qu'on puisse exporter
rapidement les animaux vaccinés. Avec ce protocole, l'impact économique
est moindre et la politique sanitaire est rendue acceptable.
Vous êtes accusés d'être anti-sciences, parfois avec un parallèle fait
avec les antivax....
Ce qu'on porte, c'est un protocole sanitaire alternatif qui a déjà été
mis en place sur le territoire français. En 1992, il y a eu une crise de
dermatose nodulaire contagieuse sur l'île de La Réunion et le protocole
qui a été mis en place, c'était la couverture vaccinale sur l'ensemble
du territoire, l'abattage des animaux malades, la mise en quarantaine
des foyers de DNC et l'arrêt des transports dans la zone. En quelques
mois, la crise a été éradiquée. Et quand on en discute avec nos
camarades éleveurs de La Réunion, cette crise n'a pas du tout été un
traumatisme pour eux.
Il y a d'autres moyens de faire et à l'époque, il y a l'armée et les
mairies qui ont été mobilisées pour que la vaccination se fasse le plus
vite possible. Nous à la Conf', on dit qu'il faut mettre en place ce
protocole au niveau métropolitain. On nous oppose parfois que c'était
une île, et qu'il y avait moins d'animaux concernés, mais il n'y a
aucune preuve scientifique que ce n'est pas transposable. Ce que l'on
propose, c'est quelque chose de concret et qui fonctionne.
Le problème c'est que la politique actuelle se fait contre les éleveurs,
sans concertation. Il y a des vétérinaires qui sont menacés par des
éleveurs et des éleveuses, mais la responsabilité est du côté politique,
qui est passé au forceps. Une politique sanitaire se fait en
concertation entre les vétérinaires et les éleveurs sinon, elle ne
fonctionne pas.
Et en plus de la souffrance des éleveurs et éleveuses, l'État rajoute de
la violence policière, à coups de LBD, de grenades lacrymogènes, dès que
les paysans se soulèvent contre cette politique inhumaine et inefficace.
Peux-tu nous parler de l'état d'esprit des paysan.nes en lutte
actuellement et comment se passe la mobilisation sur le terrain?
Le niveau de détresse, et donc de détermination des paysans et paysannes
sur le terrain, est très élevé. Il y a des blocages dans le froid qui
durent nuit et jour sur je ne sais combien d'axes. Ce qu'on voit
actuellement, c'est que les points de blocage se multiplient d'heure en
heure. Il y a une envie d'en découdre, de tenir et de gagner. Cette
mobilisation a lieu en ce moment alors qu'en toile de fond, il y a les
mobilisations de 2024, où on n'a pas eu de réponse sur notre
revendication clé qui est le revenu.
Et en plus, la France va être signataire de l'accord UE-Mercosur[3],
dont les victimes vont encore être les éleveurs et éleveuses bovins
puisqu'on va échanger des bagnoles allemandes contre de la viande bovine
qui va inonder le territoire européen à moindre cout. On nous fait
croire qu'il va y avoir des clauses de sauvegarde, mais en fait, ce sont
des mesures d'urgence temporaires qui ne vont pas protéger l'élevage
français. Et ces mesures n'empêchent pas la compétitivité des
productions d'Amérique du Sud qui proviennent d'immenses fermes de
dizaines de milliers d'hectares, dirigées par des agri-managers qui
exploitent de la main d'oeuvre à moins d'un euro de l'heure. On ne
pourra jamais être compétitif.
Il n'y a pas mieux comme contexte pour rajouter de l'huile sur le feu.
Donc clairement, on se donne l'entière possibilité de bloquer au maximum!
Quand Rousseau de la FNSEA dit que vous «minorité» devez faire preuve de
solidarité pour l'enesemble de la «filière» et d'arrêter votre égoïsme,
qu'est-ce que vous répondez?
Quel mépris! Mépris déjà de sa base, qui ne ressent pas du tout la même
chose, et quel mépris par rapport à l'ensemble des paysans qu'on
représente... La Confédération Paysanne et la Coordination Rurale, qui
sont les syndicats mobilisés, c'est 60 % des votes aux élections
professionnelles. L'hégémonie de la FNSEA est terminée. On ne sortira
pas de cette crise avec cette même gouvernance. La ministre le dit
elle-même: elle a hérité de cette cogestion dont elle n'arrive pas à se
dépêtrer. Il y a un gros souci structurel de gouvernance et ça, on
compte bien le faire changer.
D'un autre côté la grande distribution fait les grandes annonces «de
soutien» en faveur de «nos agriculteurs». Les négociations pour les prix
sont en cours pour l'année 2026. Quelle réalité ont ces annonces?
Les négociations sont toujours très déséquilibrée tant qu'il y a pas de
mesure concrète pour réguler les prix. Tant qu'il n'y aura pas un prix
minimum garanti, ce sera toujours eux qui nous tordront le bras à la
fin. Il faut imposer un prix minimum garanti, et aussi une régulation du
marché international qui permette d'éviter la compétition avec les
autres pays, car c'est ce qui empêche les prix rémunérateurs. On tire
toujours plus les prix et les normes environnementales et sociales vers
le bas.
Sur les blocages, vous vous retrouvez avec la Coordination rurale,
d'extrême droite, et qui pousse à liquider toutes les normes
protectrices de la santé, du vivant et de l'environnement. Quelle
stratégie adopte la Confédération paysanne dans ce contexte?
Ça peut paraître bizarre cette alliance de circonstance. On a des
fractures idéologiques très fortes et il n'est pas question de les
mettre sous le tapis. En revanche, on a bien la même sensibilité à
défendre les éleveurs et les éleveuses, c'est pour ça qu'on se retrouve
sur les points de blocage. Il y a aussi de plus en plus de paysans
encartés à la FNSEA qui sont là aux blocages, y compris des fédérations
départementales entières, et c'est normal parce que les dirigeants de la
FNSEA s'en foutent des éleveurs. Vis-à-vis de la Coordination rurale,
notre mot d'ordre, c'est de ne pas dépasser la revendication sur la DNC.
L'accord UE-Mercosur peut aussi être un point d'élargissement car
l'enjeu est immense, mais on ne va pas plus loin et on refuse que
d'autres mots d'ordre soient portés.
Le développement de la DNC est lié au dérègement climatique, il risque
donc de se produire d'autres crises sanitaires de ce type dans les
années à venir. Comment y faire face sur le long terme?
Le dérèglement climatique est en effet très favorable au développement
des zoonoses. C'est le cas aussi de l'industrialisation de l'élevage. La
concentration des animaux, la segmentation, c'est-à-dire le fait qu'une
ferme s'occupe par exemple de faire naître les poussins, une autre les
engraisse, puis une autre fait des poules pondeuses... Tout cela fait
qu'on concentre dans d'immenses fermes et on fait du transport
d'animaux, ce qui favorise le développement des maladies. Alors que
l'élevage paysan, ce sont des élevages autarciques qui font l'ensemble
de chaîne de production. On a nos poussins et on les élève jusqu'à ce
qu'elles pondent. C'est donc beaucoup moins de déplacements, beaucoup
moins de concentration et si un virus arrive, il ne contamine pas
forcément tout le troupeau. Il y a également beaucoup plus d'échanges
pour avoir une immunité collective. C'est important aussi d'avoir une
diversité génétique dans le cheptel car l'industrialisation de l'élevage
favorise une seule race qui va être multipliée des dizaines de milliers
de fois. Et s'il y a une vulnérabilité, l'entièreté du cheptel peut être
touché. Plus il y a de diversité génétique, plus il y a de chance
d'avoir un élevage résilient. Donc l'élevage paysan est la meilleure
réponse par rapport à l'arrivée de ces zoonoses.
Propos recueillis par Agrippine (UCL Nantes, Commission écologie de l'UCL)
Notes:
[1] European Food Safety Authority, ou Autorité européenne de sécurité
des aliments.
[2] Conseil national d'orientation de la politique sanitaire animale et
végétale.
[3] La Via Campesina est un mouvement international fondé en 1993
rassemblant des millions de personnes travaillant dans la terre,
l'agriculture, l'élevage. Pour davantage d'informations, voir
https://viacampesina.org.
[3] L'accord UE-Mercosur est un traité de libre-échange entre l'Europe
et l'Amérique du Sud qui mettra en compétition les éleveurs français et
brésiliens. L'agrobusiness brésilien est plus compétitifs notamment
grâce à ses faibles normes environnementales et la surexploitation des
salarié·es qui y travaille.
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