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(fr) Socialisme Libertaire - Le socialisme "scientifique" n'existe pas!
Date
Mon, 13 May 2024 17:25:36 +0100
«Dans leur lutte contre les anarchistes, Marx et ses partisans se
targuaient d'être les tenants d'un socialisme «scientifique», à
l'inverse de leurs ennemis qualifiés de socialistes «utopiques»,
poursuivant des chimères de manière excentrique. La croyance fortement
ancrée de la bourgeoisie de l'époque en la toute puissance de la science
prend ici toute son ampleur. Dans cet esprit, une théorie (entre autre
politique) sérieuse et tournée vers l'avenir se devait d'être
«scientifique». Ainsi le marxisme est considéré par ses partisans comme
une science, c'est-à-dire pour les plus obtus d'entre-eux qu'on ne
discute pas ses conclusions, et qu'il faut les appliquer au pied de la
lettre. Ses séides ont malheureusement pu effectuer cette démarche dans
quelques pays dont la Russie, avec les résultats que l'on connaît.
La science marxiste tire aussi des conclusions relevant des sciences
sociales. Malheureusement pour eux, dans une entrevue donné à France
Culture, Pierre Clastres (1), l'anthropologue auteur de «La société
contre l'Etat» nous indique que:
«[...]si le marxisme c'est la science de la société, et disons les
marxistes présentent le marxisme de cette manière: «c'est la science de
la société» - j'entends par marxiste pas tellement Marx sinon tout ce
qui est venu après. Si le marxisme c'est la science de la société, alors
les sociétés primitives relèvent d'une analyse marxistes. Forcement.
Sinon on ne peut pas dire que le marxisme c'est la science de la
société, puisqu'il y aurait au moins un champ de la société qui échappe
à cette analyse. Or qu'est ce qu'on voit ? C'est que peu à peu, au fur
et à mesure que se mènent des études dites d'anthropologie économique,
ce qu'on voit c'est que disons la clef de voute de la conception de
l'histoire du marxisme, à savoir le développement nécessaire des forces
productives, eh bien ça c'est quelque chose qui ne se passe pas dans les
sociétés primitives. Les sociétés primitives c'est des sociétés dans
lesquelles ce qu'on appelle les forces primitives ne tendent pas du tout
à se développer. Alors par conséquent là il y a quelque chose qui ne
colle pas du tout avec la conception marxiste de l'histoire.»
Concernant les sciences dites « fondamentales», Marx et Engels eux-mêmes
se sont essayés aux mathématiques, avec cet exemple que nous narre
Laurent Schwartz (2), tiré de son autobiographie «Un mathématicien aux
prises avec le siècle» (éd. Odile Jacob, 1997):
«Aux Etats-Unis, en 1948, où il fit paraître un article qui fit
sensation, «A century balance's sheet», dans Partisan Review, Van
Heijenoort (3) prit ses distances avec le trotskisme en formulant une
critique originale du marxisme et du léninisme. Passant au crible les
manuscrits mathématiques de Marx, il n'y trouvait guère plus que les
connaissances d'un «étudiant alerte» de notre premier cycle, et
s'étonnait qu'il eut pu sérieusement se prendre pour un mathématicien.
Face à tant de suffisance, comment, se demandait Van Heijenoort, se fier
au jugement de Marx sur d'autres sujets? Ce verdict un peu à
l'emporte-pièce était fondé sur une intuition qu'on ne peut simplement
repousser. Il cite de nombreuses erreurs mathématiques de Marx et
surtout d'Engels, conjuguées à un orgueil démesuré. Glaeser en avait
également noté de son côté. Marx, dans une lettre à Engels, lui
annonçait qu'il avait trouvé une nouvelle définition de la dérivée sans
infiniment petits, plus simple que celle des mathématiciens. Il se
trouve que c'était celle de Lagrange. On ne peut certes pas lui
reprocher d'avoir réinventé une définition donnée par celui-ci! Encore
faut-il savoir que c'est la seule véritable erreur de Lagrange, dont
l'extraordinaire génie mathématique force le respect. La réponse
d'Engels à Marx accentue encore la note mégalomaniaque du dialogue:
«Bravo, vous avez enfin expliqué ce que ces Messieurs de la Faculté
avaient tout fait pour nous cacher». À ceci près que le temps a consacré
la définition de ces messieurs. Engels aggrava encore son cas en
avançant, pour justifier le principe hégélien selon lequel la négation
de la négation est une affirmation supérieure, que la négation d'un
nombre réel positif a est -a, et que la négation de la négation de a est
(-a)x(-a) = a² plus grand que a! C'est abracadabrant. Il confond
l'opposé de a dans[l'ensemble des nombres réels]avec la négation d'une
proposition en logique. Si l'on voulait absolument faire cette
confusion, la négation de la négation de a serait -(-a) = a, et non a².
Enfin, a² n'est plus grand que a que si a est plus grand que 1; pour a =
1/2, a2 = 1/4. Sachant cela, un mathématicien lit effectivement
l'Anti-Dühring (4) avec d'autres yeux!»
Cet exemple de la «négation de la négation» (5) a fait long feu, ainsi
que nous l'explique Jacques Monod (6), dans son fameux ouvrage «Le
hasard et la nécessité» (Editions du Seuil, 1970), où quelques pages
sont consacrées aux rapports entre marxisme, science et épistémologie:
«Mais à la vérité il n'était pas nécessaire d'attendre les
développements de la science du XX° siècle pour qu'apparaissent les
confusions et non-sens auxquels cette thèse ne pouvait manquer de
conduire. Pour éclairer la lanterne du pauvre M. Dühring qui les
dénonçait déjà, Engels lui-même a proposé de nombreux exemples de
l'interprétation dialectique des phénomènes naturels. On se rappelle le
célèbre exemple du grain d'orge donné comme illustration de la troisième
loi:
«Si un grain d'orge trouve les conditions qui lui sont normales, une
transformation spécifique s'opère en lui sous l'influence de la chaleur
et de l'humidité, il germe: le grain disparaît en tant que tel, il est
nié, remplacé par la plante née de lui, négation du grain. Mais quelle
est la carrière normale de cette plante? Elle croît, fleurit, se féconde
et produit de nouveaux grains d'orge, et aussitôt que ceux-ci sont murs,
la tige dépérit, elle est niée pour sa part. Comme résultat de cette
négation de la négation, nous avons derechef le grain d'orge du début,
non pas simple, mais en nombre dix, vingt, trente fois plus grand...»
«Il en va de même, ajoute Engels un peu plus loin, en mathématiques:
prenons une grandeur algébrique quelconque, par exemple a. Nions-la,
nous avons -a. Nions cette négation en multipliant -a par -a, nous avons
a², c'est-à-dire la grandeur positive primitive, mais à un degré
supérieur...» etc.
Ces exemples illustrent surtout l'ampleur du désastre épistémologique
qui résulte de l'usage «scientifique» des interprétations dialectiques.
Les dialecticiens matérialistes modernes évitent en général de tomber
dans de pareilles niaiseries. Mais faire de la contradiction dialectique
la «loi fondamentale» de tout mouvement, de toute évolution, ce n'en est
pas moins tenter de systématiser une interprétation subjective de la
nature qui permette de découvrir en elle un projet ascendant,
constructif, créateur; de la rendre enfin déchiffrable, et moralement
signifiante. C'est la «projection animiste», toujours reconnaissable,
quels qu'en soient les déguisements.
Interprétation non seulement étrangère à la science, mais incompatible
avec elle, ainsi qu'il est apparu chaque fois que les dialecticiens
matérialistes, sortant du pur verbiage «théorique», ont voulu éclairer
les voies de la science expérimentale à l'aide de leurs conceptions.
Engels lui-même (qui cependant avait de la science de son temps une
connaissance profonde) avait été conduit à rejeter, au nom de la
Dialectique, deux des plus grandes découvertes de son temps: le deuxième
principe de la thermodynamique et (malgré son admiration pour Darwin)
l'interprétation purement sélective de l'évolution. C'est en vertu des
mêmes principes que Lénine attaquait, avec quelle violence,
l'épistémologie de Mach; que Jdanov plus tard ordonnait aux philosophes
russes de s'en prendre «aux diableries kantiennes de l'école de
Copenhague»; que Lyssenko accusait les généticiens de soutenir une
théorie radicalement incompatible avec le matérialisme dialectique, donc
nécessairement fausse.
Malgré les dénégations des généticiens russes, Lyssenko avait
parfaitement raison. La théorie du gène comme déterminant héréditaire
invariant au travers des générations, et même des hybridations, est en
effet tout à fait inconciliable avec les principes dialectiques. C'est
par définition une théorie idéaliste, puisqu'elle repose sur un postulat
d'invariance. Le fait qu'on connaisse aujourd'hui la structure du gène
et le mécanisme de sa reproduction invariante n'arrange rien, car la
description qu'en donne la biologie moderne est purement mécaniciste. Il
s'agit donc encore, au mieux, d'une conception relevant du «matérialisme
vulgaire», mécaniciste, et par conséquent «objectivement idéaliste»,
ainsi que l'a noté M. Althusser (7) dans son sévère commentaire de ma
Leçon inaugurale au Collège de France.»
Le fait que Marx et Engels surestiment fortement leurs capacités en
mathématique, ou que certains de leurs sectateurs les plus zélés aient
raconté absolument n'importe quoi, n'atténue bien sur en rien la
pertinence éventuelle de certains de leur travaux (quoique des
confusions de cette nature peuvent amener à avoir des doutes sur la
validité de leurs raisonnements...). Par contre cela incite à
reconsidérer ce qu'est le marxisme.
Pour ceux qui auraient encore des doutes sur l'existence d'une théorie
pouvant tout expliquer, les extraits cités mettent fin à toute
discussion! On peut même aller plus loin et être stupéfait de voir que
les hérauts du socialisme «scientifique» aient pu faire des confusions
de cette nature - et qu'ils aient quand même été pris très au sérieux.
Parler de socialisme scientifique est une aberration, tant au niveau
scientifique qu'au niveau du socialisme. Si le socialisme scientifique
n'existe pas, la dichotomie entre socialisme scientifique et socialisme
utopique ne signifie plus rien, et on peut dire que le socialisme
utopique n'existe pas non plus... car l'on sait bien que les utopies
n'existent pas!
Reste le socialisme, qui sera uniquement ce que nous en ferons.»
Toulouse, septembre 2005
Texte issu de la brochure «Marx et l'Anarchisme», éditée par la CNT-AIT
de Toulouse et publiée pour la première fois en septembre 2005.
NOTES:
(1) Pierre Clastres (1934-1977). L'émission en question s'intitule «Les
chemins de la connaissance», juin 1976.
(2) Laurent Schwartz (1915-2002) reçut notamment la médaille Fields en
1950. Il fut un des premiers trotskystes en France, avant de rompre à
l'après-guerre.
(3) Jean Louis Maxime van Heijenoort, est un pionnier de la logique
mathématique. Il a également été le secrétaire personnel de Léon Trotski
de 1932 à 1939 et un activiste trotskyste de 1939 à 1947, avant de
rompre avec le marxisme en 1948. Il a publié en 1967 une anthologie
«From Frege to Gödel», peut-être le livre le plus important jamais
publié sur l'histoire de la logique et des fondements des mathématique
(4) Ouvrage d'Engels de 1878. Un chapitre est consacré à la «négation de
la négation».
(5) En logique, la négation de la négation peut effectivement être «plus
grande» (dans un sens qu'il faudrait convenablement définir) que
l'assertion de départ, mais certainement pas de la façon décrite au-dessus!
(6) Jacques Monod (1910-1976) reçu notamment le prix Nobel de médecine
en 1965.
(7) Louis Althusser (1918-1990), philosophe marxiste.
https://www.socialisme-libertaire.fr/2023/11/le-socialisme-scientifique-n-existe-pas.html
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