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(fr) Alternative Libertaire #348 (UCL) - Il y a cent trente ans: La Commune anarchiste de Montreuil
Date
Thu, 18 Apr 2024 19:57:36 +0100
De 1892 jusqu'aux grandes arrestations d'anarchistes de 1894, il existe
à Montreuil-sous-Bois (Seine) une petite «Commune anarchiste», fondée
sur les principes érigés par les grands théoriciens du mouvement
libertaire, Pierre Kropotkine et Élisée Reclus. Méconnue, on n'en trouve
trace que dans de rares écrits de l'époque, qui l'évoquent comme une
tentative exemplaire de communisme-anarchiste. ---- Vaux, Aiglemont,
Méry-sur-Oise... Des tentatives communautaires anarchistes nous est
essentiellement parvenue une riche histoire des milieux libres du tout
début du xxesiècle. Autant de tentatives de retour à la nature menées
par des anarchistes du courant individualiste pour qui la révolution
sociale n'était plus à espérer. À quoi bon transformer la société?
L'important est l'émancipation de soi, pour soi, ici et maintenant. Mais
on oublia le premier de ces essais. Car à la fin du xixesiècle, des
compagnons aux conceptions bien éloignées de l'individualisme donnent
déjà forme, à Montreuil-sous-Bois, à un tout autre projet.
L'ébéniste Méreaux
Aux origines de l'histoire de la Commune anarchiste de Montreuil se
trouve celle du militant qui en est le centre de gravité: Émile Méreaux.
Ce discret ébéniste de Charonne est peu connu; on se souvient de lui
comme de celui qui a assuré la gérance du Révolté lorsqu'en 1885 le
journal genevois est amené à Paris par Jean Grave. Jamais très éloigné
du notoire rédacteur anarchiste, Méreaux apparaît à de nombreuses
occasions dans les mémoires de ce dernier[1]. «Esprit juste, avisé,
intelligence réfléchie plutôt que brillante»[2], c'est un militant de
terrain dont le riche parcours passe sous les radars, rien n'étant écrit
sous son nom. Pourtant, toute sa vie, il est un infatigable et acharné
propagandiste pour la cause, «convaincu jusqu'au fanatisme»[3]des
théories libertaires.
Dans les années 1880, il est déjà très actif dans un parti anarchiste
alors en plein développement. Comme nombre de ses camarades politiques,
il appelle régulièrement à l'agitation au sein des réunions. Cette
ardeur se mue en un «révolutionnarisme réfléchi»[4]à la suite des deux
années de prison purgées à Poissy pour avoir fait feu sur des agents à
la sortie d'un meeting de Louise Michel, boulevard Ménilmontant à Paris.
Libéré en 1890, il est devenu plus tempéré mais ses aspirations
révolutionnaires n'ont pas cessé pour autant: appliquer les idées des
théoriciens du mouvement, développées dans les feuilles éditées par son
ami Jean Grave, devient la nouvelle direction donnée à ses efforts.
Vie et mort de la commune
Dès avril 1891, ils sont quelques compagnons de l'est parisien à se
réunir chaque semaine chez lui, rue Armand-Carrel à Montreuil. La
révolution sociale doit advenir, mais elle n'est pas pour eux l'affaire
d'un grand soir; l'anarchisme est encore jeune, il faut au préalable en
installer les idées. Au «courant négatif» de la propagande
révolutionnaire, celui de la lutte, doit s'adjoindre un «courant
positif», qui doit d'abord «démontrer ce que sera la société future»[5];
celui qui sera la preuve en actes, «par la production, par l'échange
anarchiste, de la supériorité de notre économie sur l'économie politique
et bourgeoise actuelle»[6]. Fin 1892, le groupe s'est donné un nom, la
«Commune anarchiste» et s'est doté d'un objectif, «la mise en pratique
des idées communistes anarchiques»[7].
Le projet est lancé. Les compagnons commencent par s'organiser autour
d'un atelier d'ébénisterie, où ils se retrouvent après le travail pour
produire des meubles, sans salaire. Libre à chacun d'en prendre un, mais
priorité doit être laissée aux besoins les plus pressants; c'est la
prise au tas, sans estimation de valeur - celle défendue par Kropotkine
dans La conquête du pain[8], publiée la même année.
L'affaire roule mais il devient nécessaire de s'élargir. Un appel est
lancé à ce que d'autres compagnons les rejoignent, se groupant par
corporation de métier. Pour que leur oeuvre tienne au long cours, les
communiers savent que leur sont indispensables les richesses de la terre
- «le pain», aurait autrement dit Kropotkine. Prioritaires sont donc les
artisans dont le savoir-faire serait utile aux paysans anarchistes des
communes environnantes, que l'on irait aider sans frais dès les labours
du mois de février 1893. Ce projet n'aboutit pas mais l'appel est
entendu: en mars, la commune s'enrichit de la présence de peintres,
cordonniers, ménagères, terrassiers, maçons. Les informations manquent
pour reconstituer la suite de l'histoire. Seuls d'épars témoignages
permettent d'estimer les développements ultérieurs de l'expérience; l'un
provient d'un de ses fondateurs, Lucien Guérineau: «Ce fut surtout un
endroit d'exemple de communisme-libertaire et d'entr'aide dans des
choses utiles. Au travail chacun y donnait son coup de main dans les
soirées après le labeur chez le patron. On y raccommodait mutuellement
les chaussures, on s'improvisait cordonnier, menuisier, ébéniste,
ferblantier, matelassier, etc. pour confectionner des bancs, des tables,
des couvertures de machines à coudre, pour étamer les cuillers, souder
des trous aux casseroles, etc. Aucune rétribution n'existait pour le
travail, c'était la prise au tas pour les besoins des choses nécessaires
à chacun et à la famille. Chaque semaine une conférence avait lieu sur
des sujets techniques, scientifiques et sociologiques.»[9]
Selon Guérineau, Reclus leur rend visite, faisant forte impression sur
les compagnons. Il est «charmé de l'innovation»[10]. De telle manière
que près de deux cents habitants des environs auraient signé une
pétition pour réclamer la libération des compagnons suite à leur
arrestation, sans succès pour autant. La Commune, oeuvre de militants de
terrain, ne fut pas assez grande pour être évoquée par plus d'une
poignée d'écrits. Lorsque Reclus et Grave, s'essayant à décrire «l'idéal
anarchique» ou «la société future»[11], butent sur le fait de devoir en
fournir un exemple, c'est l'expérience montreuilloise qu'ils citent.
Malgré sa courte existence, n'a-t-elle pas en cela atteint l'objectif
qu'elle s'était fixé, d'avoir laissé entrevoir à quelques compagnons ce
que pourrait être la société de demain? Seul vestige laissé à la
postérité: La Clairière, une pièce de 1900 de Maurice Donnay et Lucien
Descaves, décrivant la vie et la mort d'une petite colonie libertaire.
La Commune de Montreuil en donna à Descaves, selon ses propres dires,
«le cadre, le décor et le scénario»[12], mais aussi les personnages,
inspirés du groupe des communiers qu'il rencontra en 1899; «ardent et
réfléchi, homme de pensée et d'action»[13], Méreaux se reconnaît dans
Rouffieu, le principal protagoniste.
La pièce donne en 1903 son surnom à la Clairière de Vaux, milieu libre
soutenu entre autres par Reclus, Donnay et Descaves. À Vaux, il semble
qu'on ignora que le nom était lié à une petite commune suburbaine, une
décennie plus tôt... dont les ambitions furent éminemment plus politiques.
Elie Oriol, musée de l'Histoire vivante, Montreuil
Notes:
[1]Jean Grave, Le mouvement libertaire sous la IIIe République, 1930.
[2]Dr Durand, «L'ébéniste Méreaux et les "Soirées ouvrières" de
Montreuil», Bulletin de la Société des amis du vieux Montreuil, no 6,
juillet1939.
[3]Charles Malato,De la Commune à l'anarchie, 1894.
[4]Charles Malato, «Mémoires d'un libertaire - De Paris à Paris par
Londres», Le Peuple, 4janvier 1938.
[5]La Révolte, no14, 17 décembre 1892.
[6]La Révolte, no11, 26 novembre 1892.
[7]La Révolte, no9, 12 novembre 1892.
[8]Pierre Kropotkine, La conquête du pain, 1892.
[9]Lettre de Lucien Guérineau à Max Nettlau en date du 1erjanvier 1928,
International Institute of Social History, Nettlau papers, ARCH01001.2839.
[10]Ibid.]et exprime seulement sa crainte que le pouvoir, voyant
s'étendre la Commune, lance contre elle son arsenal répressif. Le temps
lui donne raison. Fin 1893, la terreur anarchiste inquiète. Les
attentats se multiplient, et lorsque la bombe d'Auguste Vaillant explose
à l'Assemblée nationale le 9décembre 1893, la réponse immédiate fut le
vote des «lois scélérates» quelques jours plus tard. Dès le 1erjanvier
1894, des centaines d'anarchistes sont arrêtés dont les communiers qui
sont emprisonnés plusieurs mois sans jugement. La Commune anarchiste de
Montreuil s'arrête ainsi. Toutefois, l'aventure de Méreaux et de ses
compagnons se poursuit. Dès 1895, ils se rassemblent à nouveau pour
former un groupe d'enseignement mutuel qui devient par la suite les
Soirées ouvrières de Montreuil, doyenne du mouvement des Universités
populaires.
Une pièce de théâtre et puis après?
La Commune eut une influence locale. Selon Daniel Halévy, «la propagande
était continuelle et simple, les voisins amenaient les voisins et les
choses allaient à souhait»[[Daniel Halévy, Essais sur le mouvement
ouvrier en France, 1901.
[11]Élisée Reclus, L'évolution, la révolution et l'idéal anarchique,
1902; Jean Grave,La société future, 1895.
[12]André Gaucher, «Nos interviews - Chez les auteurs de La Clairière»,
La Presse, 13 avril 1900.
[13]Lucien Descaves, «Le Congrès des U.P.», Le Journal, 22 mai 1904.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Il-y-a-cent-trente-ans-La-Commune-anarchiste-de-Montreuil
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