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(fr) Courant Alternative #363 (OCL) - Le problème à trois corps du capitalisme
Date
Tue, 3 Nov 2026 00:03:13 +0200
À la base, ce livre démontre une thèse familière aux lectrices et
lecteurs de Courant Alternatif: c'est l'accumulation du capital qui est
à la source tant de la destruction de la planète, que de la crise
économique et de la crise anthropologique. Il montre que toute tentative
de solution à l'un de ces problèmes aggrave les deux autres. Et que la
seule façon de sortir de cette course à l'abîme, c'est de sortir du
capitalisme. ---- Alors, quel est l'intérêt de ce livre? Tout d'abord,
sa démonstration. Il reprend la thèse de la baisse tendancielle du taux
de profit et explique que les gains de productivité qui devraient la
compenser sont de plus en plus difficiles à obtenir. En quoi consiste
cette thèse, développée par Marx dans le livre 3 du capital? La source
du profit, c'est l'exploitation de l'homme par l'homme, la plus-value.
Avec l'accumulation du capital et les progrès technologiques la part du
capital constant ou machines ou travail mort dans le capital ava
ncé est de plus en plus élevée, or c'est du travail vivant que vient
le profit. D'où une tendance à la baisse de son taux à taux
d'exploitation (1) constant. Ce qui intéressait Marx, plus que cette
tendance à la baisse, c'est comment elle poussait le capital à nnover
sans cesse et se renouveler pour l'enrayer, ce qu'il appelle les
contre-tendances. Ce phénomène de baisse tendancielle du taux de profit
est aggravé par l'augmentation de la part des activités improductives
(finance, marketing, encadrement, surveillance...). Ce sont des
activités nécessaires au capital, mais qui ne sont pas par elles-mêmes
créatrices de richesse, donc de plus-value. R. Godin explique aussi
comment la finance a pris le relais à la fin du fordisme comme moteur de
la croissance, ce qui ne pouvait qu'être un échec à moyen terme, la
finance s'abreuvant à la source de la plus-value sans en produire par
elle-même. Il analyse l'importance croissante de la rente, mais
maintenant sous une f
orme capitaliste (ce qu'elle n'a pas toujours été), comme un moyen
pour les grandes entreprises de capter la plus-value extraite, et refuse
le qualificatif de techno-féodalisme.
Il qualifie la situation actuelle de nouveau capitalisme d'État.
L'investissement productif est soutenu par de grands plans
d'investissement, l'État redéfinit les flux de capitaux par ses mesures
fiscales et réglementaires, on peut parler du rôle croissant des fonds
souverains, il discipline les relations sociales internes mais aussi les
relations entre capital national et capitaux étrangers et il offre un
coussin de protection en cas de crise. «La validation de la valeur par
le marché devient secondaire. Ici, l'État-dérisqueur vient construire un
prix fictif correspondant à un niveau d'accumulation souhaité. Il le
fait par des garanties monétaires, via les partenariats public-privé,
des aides directes ou encore un soutien financier.» On peut prendre
l'exemple de la production nucléaire d'électricité. C'est la façon la
plus chère de produire de l'électricité. La relance du nucléaire ne
tient que grâce au financement de l'État et n'obéit à aucune logique cap
italiste classique de recherche du profit. Par contre, des millions
sont distribués aux organismes et entreprises nucléaristes. (2) «Un des
points essentiels de cette évolution est le rapport à l'État. (...) Et
c'est parce que l'État est devenu aussi important dans le processus de
création de valeur que désormais son contrôle direct durable par le
capital devient indispensable. (...) C'est pourquoi ce nouveau régime
est profondément autoritaire: toute opposition à cette capture de l'État
-qui utilise pleinement sa puissance sociale et répressive pour le seul
profit du capital- doit être éliminée.» Ceci favorise bien sur de
nouvelles contradictions internes au capital, notamment dans la chasse
aux partenariats lucratifs et le lobbying pour des règles diverses.
Enfin, les États tentent de sécuriser les chaînes de production très
largement mondialisées, ce qui signifie un retour en force de
l'impérialisme. «L'idée centrale est que le néolibéralisme n'est p
lus une option et que, partant, le capitalisme ne peut plus
fonctionner comme dans les années 2000. (...) Une croissance
structurellement faible, un État en voie d'hybridation avec le capital,
une coupure du lien entre démocratie et capitalisme et une gestion de la
«polycrise» par le déni. Tous ces traits dessinent désormais une forme
de régime d'urgence du capitalisme où la société, la nature et l'homme
sont priés d'accepter les destructions exigées par le capital.» «La
recherche de la puissance semble prendre la priorité, mais c'est une
illusion d'optique. L'accumulation reste l'objectif central des grandes
puissances, mais désormais, les moyens pour la renforcer ne sont plus la
compétitivité sur les marchés, mais la puissance géopolitique.» «La
conséquence de cette évolution est la reprise de la course aux armements.»
Le capitalisme est indissociablement exploitation de l'homme et
exploitation de la nature. «il lui faut soumettre la nature et détacher
entièrement la nature de l'humain, en faire une simple réserve de
ressources. Après avoir réifié (3) l'humain, le capital a réifié la
nature, nié son caractère vivant et autonome pour en faire une
marchandise comme une autre.» Comme l'écrivait Marx, «Le travail aliéné
rend étranger à l'homme la nature et lui-même.» R. Godin critique le
développement des forces productives prôné par une partie du mouvement
ouvrier, et reprend à son compte le terme de capitalocène. Il critique
la culpabilisation des consommateurs, qu'il décrit comme un renversement
du réel. «En réalité, toute prétention à la sobriété dans un régime où
l'accumulation est centrale est un leurre.» La crise écologique ne se
limite pas au réchauffement climatique. «La logique de la croissance
verte est une logique de marchandisation de la nature, un p
as supplémentaire de l'impérialisme du capital vers la domination
complète de la vie.» On crée «des marchés qui permettent d'évaluer un
niveau «acceptable» monétairement, c'est-à-dire en dehors de toute
réalité vécue, de la dégradation écologique.» La crise écologique
devient alors une contrainte comme une autre, sur laquelle on peut faire
des arbitrages. La croissance verte n'est pas non plus une solution au
manque de disponibilité des énergies fossiles. La dématérialisation est
un trompe l'oeil. Notamment, «La Big Tech pouvait fonctionner avec un
capital physique limité, leur force c'était les «intangibles», les
algorithmes et les logiciels. (...) Désormais, pour rester dans la
course, il faut investir dans du capital physique, comme des data
centers», ce qui plombe leur rentabilité. R. Godin explique que le
capitalisme contemporain ne peut se permettre de prendre en compte la
destruction de l'environnement, et doit donc camper dans le déni, un dén
i de plus en plus massif au fur et à mesure que cette destruction
s'aggrave.
Il reprend ensuite la crise anthropologique du capital sous le titre «la
maladie des besoins». Le capitalisme doit sans cesse créer de nouveaux
besoins, qui s'imposent aux individus en donnant l'impression d'être
indispensables. «Le contrôle du temps des individus devient alors une
nécessité non seulement pour produire de la marchandise, mais aussi pour
pousser encore plus loin le règne de la non-vie. Les réseaux sociaux
incarnent une forme d'aboutissement de cette évolution. Ils sont, par
excellence, le règne de la vie falsifiée (...) Enfin, ils sont eux-mêmes
des marchandises porteuses de désir de marchandises.» Il y a cependant
une limite physique à ce temps, les journées n'ayant que 24 heures.
«Nous devons donc payer -et toujours plus- pour que l'on occupe notre
temps et que nous alimentions en permanence, par nos données, les moyens
de notre propre dépendance. Et la seule façon de réaliser ce miracle,
c'est l'addiction.» «Une des particularités du nouve
au régime d'accumulation est sa capacité à modeler une réalité
parallèle et à la rendre crédible.» «Si l'homme peut se passer de
l'intelligence artificielle générative, le capital se chargera de la
rendre indispensable à la vie humaine, puisque lui-même en a besoin.»
«Cette falsification des besoins vient néanmoins s'opposer aux besoins
de la vie réellement vécue.» En fait, plus la force de travail est
socialisée, plus le capital a besoin d'atomiser les individus. Le
travail est de plus en plus déshumanisé, de plus en plus dissocié de
l'ouvrage produit. «l n'est plus que le salaire qui permet la «survie
augmentée», salaire souvent insuffisant pour faire face aux exigences de
cette «survie augmentée».» De plus, «la croissance verte ne réduit pas
la dépendance à la marchandise mais, au contraire, la renforce via la
logique de marchandisation de la nature. La contradiction entre le monde
du capital et le monde réellement vécu ne peut donc qu'en êt
re aggravée.» Le mécontentement est donc omniprésent, «mais un
mécontentement qui cherche son objet parce qu'il se déploie à
l'intérieur de l'aliénation.»
Il cherche bien sur des pistes de sortie, qu'il appelle «lignes de
fuite»: retrouver le chemin de l'histoire et la centralité de la lutte
des classes, lutter contre l'aliénation, combattre l'emprise
technologique... Pour lui, l'aspiration à la démocratie, au sens réel et
non électoraliste du terme, peut être un socle de base. Il oppose la
notion de fête (une grève peut être une fête) à celle de spectacle. Il
faut repenser la notion de richesse, nier la richesse capitaliste comme
source unique de la richesse sociale. Toutes ces pistes sont
intéressantes, mais un peu floues et fumeuses. Mais peut-il en être
autrement?
Ce livre n'est pas parfait. Il fait notamment l'impasse sur le
colonialisme, ce qui n'est pas rien. On peut reprendre une partie des
critiques de Robert Ferro sur le site de dndf (4). Il ne tient pas assez
compte de la mondialisation. Il y a des gains de productivité dans
d'autres pays que les puissances occidentales. Les technologies de
l'information et de la communication ne se résument pas à des gadgets,
elles ont joué un rôle clé dans la délocalisation, en permettant de
gérer à distance quasiment instantanément les ateliers et une mise en
concurrence généralisée. R. Godin qualifie sans doute un peu vite de
contre-tendances à la baisse du taux de profit toutes les stratégies
développées par le capital. R. Ferro conteste la thèse d'une baisse des
gains de productivité. Si le développement des activités improductives
pousse à la baisse du taux de profit, il suppose à la base un taux élevé
de plus-value dans l'industrie et des gains de productivité. Surtout,
c'est extrêmement difficile à calculer dans un contexte mondialisé.
De plus, on ne peut assimiler gains de productivité et augmentation de
la plus-value. Il est très difficile d'utiliser une comptabilité créée
par et pour le capital pour tenter d'estimer des montants pour des
concepts issus du marxisme. Le bénéfice de la comptabilité n'est pas le
profit au sens marxiste du terme. Le débat sur un déclin ou au contraire
une augmentation du taux d'exploitation n'est pas tranché. R. Ferro
conteste également la thèse d'un plafond qui aurait été atteint lors des
30 Glorieuses. Il est vrai qu'on a un peu trop souvent écrit dans
l'histoire que le capitalisme était à bout de souffle (déjà Lénine...).
Il refuse enfin l'assimilation entre finance et capital fictif. Mais
c'est un débat théorique complexe (et important) que nous n'avons pas la
place d'aborder ici.
Sylvie
Notes
(1) Le taux d'exploitation, c'est le rapport entre la plus-value dégagée
et la valeur de la force de travail.
(2) Cet exemple n'est pas dans le livre, qui ne parle pas du nucléaire.
(3) Transformé en objet
(4) Robert Ferro, Le capitalisme est-il en bout de course?, Des
nouvelles du front, juin 2026, dndf.org
https://www.oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4801
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