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(fr) Courant Alternative #363 (OCL) - L'écocide capitaliste, tome 3: Perspectives historiques

Date Tue, 3 Nov 2026 00:02:47 +0200


Dans les deux premiers tomes, Alain Bihr a planté le décor de l'écocide en cours pour en dévoiler les rouages, à la lumière d'une théorie marxiste renouvelée, à même d'intégrer les implications de la socionature spécifique produite par le mode de production capitaliste. Grâce à ce remarquable travail théorique, l'auteur nous a donné les clés pour saisir, dans ce troisième tome, le développement diachronique de l'abstraction de la nature dont use le capital pour se valoriser, les falsifications idéologiques qui en résultent, et l'alternative qui s'offre désormais à nous: le communisme ou la mort. ---- Incarner le fil de la catastrophe ---- Dans son bref exposé de la perturbation métabolique qu' a engendré le capital au cours des derniers siècles, Bihr garde une ligne directrice qui est celle de l'énergie et du cumul des moyens pour libérer le besoin de puissance productive.

Depuis la période protocapitaliste de l'ère du capital marchand, les dynamiques de destruction de la nature sont au coeur du développement capitaliste. La valeur capitaliste n'ayant pas d'accroche avec le réel, toute valorisation peut faire fi des conditions de reproduction, à condition de pouvoir aller dévorer ailleurs. C'est d'ailleurs cette solution qui a prévalu tout au long de la première phase du développement du capitalisme, au cours du long XVIe siècle et au-delà, comme l'indique Bihr autour de la consommation de bois.

La révolution agricole du XIXème, qui entraîne un essor inédit de la productivité des terres, permet d'amorcer la première «révolution industrielle». L'enjeu est alors de développer les capacités des moyens de production afin de répondre aux défis du moment, au premier rang desquels retirer le pouvoir que les ouvriers conservent sur le procès de travail, et donc sur la production.

La révolution industrielle du XIXe siècle permet de développer la fameuse subsomption réelle du travail sous le capital, où l'ouvrier devient un appendice de la machine, comme nous l'avons détaillé dans les deux recensions précédentes pour illustrer la vampirisation du prolétariat. L'industrialisation de la machine à vapeur, alimentée au charbon, va décupler les capacités productives et offrir aux patrons une maîtrise inédite du procès de production. Le territoire, les transports et l'organisation de la vie quotidienne s'en trouvent profondément transformés.

Cette transformation des capacités productives ouvre un nouvel âge du fer, qui entraînera notamment l'avènement d'une seconde révolution agricole, portée également par la «chimisation» des techniques agricoles. La perturbation métabolique se renforce. La consommation de bois ne chute pas pour autant: la découverte de nouvelles sources d'énergie n'entraîne pas l'abandon des anciennes, mais leur cumul.

Le XXe siècle s'ouvre sur une quête frénétique de puissance, marquée par une rivalité entre États qui aboutira à deux guerres mondiales et dont le pétrole, mis à profit dans le moteur à explosion, sera la clé. Cette deuxième «révolution industrielle» engage une nouvelle révolution agricole, qui aboutira à la formation d'un prix mondial des productions agricoles de base. L'impérialisme et la guerre, manifestations d'un monde fini confronté à une valorisation capitaliste sans limite, animeront la première moitié du siècle sans jamais disparaître en suivant.

La grande accélération fordiste s'engage dans le contexte d'un monde bipolarisé, au sein duquel le capitalisme de marché parvient à intégrer une partie du prolétariat ouvrier dans un compromis qui donnera naissance à la «société de consommation». Porté par une véritable obsession de la croissance, le compromis fordiste entraîne une explosion de la consommation d'énergie, toujours par l'intermédiaire du pétrole, mais aussi grâce au nucléaire, qui a fait une entrée tristement fracassante dans l'histoire à Hiroshima et Nagasaki. De la fin de la Seconde Guerre mondiale à la crise des années 1970, une nouvelle révolution agricole voit le jour, avec une très forte concentration dans les pays du centre (disparition des paysans) et l'introduction des intrants chimiques en périphérie.

Pour répondre à la baisse du taux de profit à laquelle ils font face dans les années 1970, les capitalistes disloquent les unités productives et projettent les capitaux additionnels vers la périphérie, afin d'échapper à la menace ouvrière et de rompre le compromis d'après-guerre. Cette projection est coordonnée par le capital financier, qui parvient à dominer les autres fractions du capital au cours des décennies suivantes et confère aux investissements et à la spéculation une rationalité purement capitaliste. Le court-termisme aveugle devient la règle du jeu, et la dynamique écocidaire n'a d'autre direction que le jusqu'au-boutisme.

L'auto-négation du capital?

À rebours des idéologies précédemment citées dans la partie précédente (1), la dixième partie de l'ouvrage interroge la capacité de reproduction du capital face à l'atteinte qu'il porte au système-Terre, afin de comprendre la nature de la crise, sans horizon, que nous traversons.

Elle s'ouvre sur deux citations qui illustrent à merveille l'approche développée:

«Ce que montre la crise, c'est que le capitalisme est incapable, et même refuse, de répondre de manière rationnelle aux besoins de l'espèce humaine, qu'il s'agisse de besoins sociaux ou de lutte contre le changement climatique. Le combat anticapitaliste vise un système dégradant fondé sur l'exploitation et dont l'irrationalité croît de manière assez indépendante, finalement, des fluctuations du taux de profit» Michel Husson, 2010, «La hausse tendancielle du taux de profit», p. 24

«Le grand secret et le grand accomplissement du mode de production capitaliste a été de ne pas payer ses factures, ce que les frontières ont rendu possible. La fin de la frontière aujourd'hui est la fin de la nature bon marché, et avec elle, la fin du comportement de passager clandestin du capitalisme.» Jason Moore, 2014, «Toward a Singular Metabolism: Epistemic Rifts and Environment-Making in the Capitalist World-Ecology», p. 17

La question que pose Bihr est la suivante: la tendance écocidaire du capital menace-t-elle sa propre reproduction? Là où la logique immédiate cherche plutôt à éclairer la manière dont le capitalisme détruit la planète, l'approche matérialiste propose d'examiner comment la catastrophe participe de la crise structurelle dans laquelle est engagé le procès de reproduction immédiat du capital. En effet, si l'on se souvient que la nature abstraite est l'un des termes de l'équation de l'exploitation de l'homme par l'homme dans l'appropriation de la nature, on comprend que la question stratégique porte sur l'impact sur le système plutôt que sur son environnement, puisque système et environnement ne font en réalité qu'un et que la solution se trouve du côté des êtres humains et pas de la terre. Cette opération de pensée, anodine en apparence, est d'une importance cruciale pour la perspective révolutionnaire et le développement des luttes à venir.

Le capitalisme s'affronte à lui-même en tant que contradiction en procès, et la question écologique n'en est qu'une dimension supplémentaire. Bihr revient donc sur la crise structurelle de la phase néolibérale. Celle-ci n'a fait qu'accentuer la catastrophe en cours en passant d'une crise de valorisation (aller exploiter au loin une main-d'oeuvre dont le travail nécessaire a une valeur moindre, pour augmenter le taux d'exploitation) à une crise de réalisation (les travailleurs du compromis fordiste, à qui l'on vendait les marchandises, sont désormais fauchés). Au terme de ce grand pillage orchestré de main de maître par le capital financier, nous en arrivons à une situation où les besoins sociaux ne correspondent plus à des secteurs suffisamment productifs pour dégager une manne de capitaux additionnels prêts à être réinjectés dans la machine. La productivité est en berne, et la composition organique du capital, soit le rapport entre l'infrastructure vampiriqu
e qui extrait la valeur et le sang frais d'où elle provient, plombe le taux de profit. Le système s'ankylose sans qu'aucune solution de relance n'aboutisse.

La catastrophe peut-elle être un nouveau tremplin? Selon Bihr, non. Il y a bien eu le Green New Deal, censé relancer la machine en renouant avec une forte productivité et un jardin fleuri. Mais la planification écologique, en vogue dans les milieux sociaux-démocrates et libéraux, bute sur ses limites dès que son fétichisme technologique se confronte à la réalité des stocks terrestres. Le paradigme de la croissance, déjà présenté dans le tome 1, n'est plus. Bihr espère simplement que la désillusion offrira un catalyseur suffisant aux déçus d'aujourd'hui pour les initiatives révolutionnaires de demain.

Si la catastrophe n'est pas un nouveau tremplin, peut-elle étrangler le capital? Au niveau des capitaux singuliers, la lutte à mort et les faillites seront légion; il n'y a pourtant rien à attendre d'une autocorrection du marché, qui poursuivra sa tendance écocidaire jusqu'à ce qu'il ne reste plus un humain à exploiter. D'ici là, avec la fin du statut de passager clandestin que suppose la nature abstraite (le capital devant prendre en charge de plus en plus de processus dont il usait jadis gratuitement), ceux et celles qui seront étranglés par le prix du panier de subsistance, ce sera à coup sur nous. Les patrons nous feront payer la dégradation de la valorisation qui en découle, et la vie chère, qui résonne déjà aux quatre coins du monde, n'en sera que l'expression renforcée. De quoi nous assurer un développement des luttes dans et hors du travail, c'est-à-dire dans cette totalité qu'est la vie quotidienne des exploités sous régime capitaliste.

Le capitalisme, autrefois présenté comme progressiste dans la gestion de la vie humaine (éducation, technologie, alimentation, santé, etc.), ne peut plus avancer qu'en aggravant la régression sociale en cours. D'où la question que l'on se pose avec Bihr: s'agit-il d'une crise structurelle, surmontable par une nouvelle modalité d'exploitation, ou d'une crise systémique dont la seule issue sera l'abolition du système grippé par les exploités?

Si l'on se reporte aux cycles de Kondratiev, dont les phases A et B correspondent respectivement aux oscillations expansive et dépressive d'un cycle capitaliste, la phase dépressive actuelle est la plus longue jamais observée. Le monde est fini; les puissances se le disputent, mais rien n'en sort de suffisamment profitable pour le capital. Il n'y a plus de frontières nouvelles à conquérir, au point que les capitalistes, désespérés, projettent leur salut dans l'espace. Sans gains de productivité (l'IA n'en a pour l'instant pas dégagé de suffisants au regard de la masse de capitaux investis dans son industrialisation, abstraction faite de son profil écocidaire sans précédent) ni nouvelles frontières à intégrer au cycle capitaliste, les capitalistes sont bloqués sur Terre, avec des masses de capital fictif qui ne trouveront peut-être jamais d'emploi dans la reproduction du système.

Le communisme ou la mort

Quelle force sociale peut mettre fin à leur hérésie et à notre misère? Bihr balaie d'un revers de main la théorie de l'effondrement et autres collapsologies en rappelant que rien ne s'effondre: tant qu'il y aura de la force de travail à exploiter, le capitalisme pourra perdurer sur un mode dégradé, et c'est déjà le cas dans nombre de territoires. Il faut plutôt s'attendre à une paupérisation généralisée, à des maladies dévastatrices, à des guerres, à de nouvelles dictatures sous l'égide d'un fascisme de la catastrophe.

Et l'alternative ne viendra pas du camp écologiste. Les perspectives écologistes pèchent par leur incapacité à comprendre que le monde est fait de rapports sociaux. L'écologie politique, y compris dans ses courants progressistes, a cette tendance conservatrice à vouloir «sauver», «conserver», «respecter» ou «préserver» la nature. Bihr propose ce recadrage: «Alors que le problème n'est pas de préserver un ordre naturel au cadre duquel l'action humaine devrait strictement se borner, mais de parvenir à éliminer les rétroactions négatives sur l'humanité de son indispensable action de transformation de la nature, et pour cela de maîtriser cette action elle-même en la libérant de l'emprise des rapports capitalistes de production qui en font, à l'heure actuelle, une oeuvre destructrice parce qu'elle échappe à son contrôle.» (Bihr, t. 3, p. 359)
Ce que Bihr reproche aux militants «spécialement» écologistes, c'est de dépolitiser la question écologique en évacuant l'enjeu fondamental des rapports sociaux d'exploitation qui encadrent le désastre. C'est toute la configuration capitaliste qu'il s'agit de saper pour parvenir à libérer l'humanité et produire une nouvelle socionature.

Si «Socialisme ou barbarie» résonnait bien au XXe siècle, «Le communisme ou la mort» semble mieux décrire le futur comme le présent. Bihr a indiqué dans le tome 1 qu'il s'attelait à la rédaction d'un prochain ouvrage consacré spécifiquement aux perspectives révolutionnaires.

À la lumière de ces trois tomes, nous pouvons remercier Alain Bihr pour l'incroyable effort de synthèse de la catastrophe et de théorisation de ses rouages qu'il lègue aux mouvements révolutionnaires et, plus largement, aux luttes futures qui, partout dans le monde, seront systématiquement confrontées à la dégradation des conditions de vie, de travail et d'habitabilité des zones ouvrières. Ce qu'il faut en retenir, c'est qu'aucune lutte spécialisée, notamment sur la question écologique, ne pourra offrir la totalité critique nécessaire.

Mich

(1) Bihr consacre une partie à la critique de l'économie politique, par l'intermédiaire d'un passage en revue des différentes écoles de pensée économique au sujet de la question écologique. La partie est utile mais son intégration à cet endroit du livre risque de couper la dynamique de la recension.

https://www.oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4800
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