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(fr) Alternative Libertaire #375 (UCL) - Enfantisme: S'organiser contre l'adultisme

Date Sun, 11 Oct 2026 22:50:49 +0300


Dans le précédent numéro d'Alternative libertaire, nous avions présenté le «maltraitomètre», outil de mesure des violences commises à l'encontre des enfants. Nous nous intéressons ici aux luttes qui s'ensuivent: les repérer ne suffit pas, il faut également les combattre. ---- Les chiffres sont accablants: 1enfant sur 10 est victime de violences sexuelles, soit environ 160 000enfants chaque année en France, dont la moitié dans le cadre de l'inceste, selon la CIIVISE [1]. ---- Cette réalité ne peut pas être réduite à une succession de faits individuels ou de comportements monstrueux. Les violences sexuelles faites aux enfants prospèrent dans un environnement où leur parole est moins entendue, leur consentement insuffisamment pris en compte et leur capacité à savoir ce qu'ils et elles vivent régulièrement mise en doute.

Les violences éducatives ordinaires -fessées, menaces, humiliations- sont considérées comme normales. Cela crée un continuum de violences en banalisant et légitimant les violences physiques, psychologiques et sexuelles. Répondre aux violences sexuelles de manière punitive ou carcérale ne suffit ni à prévenir les violences, ni à protéger les enfants, ni à réparer les conséquences du psychotraumatisme car la prison est un système raciste, classiste et de surcroît inefficace.

La lutte contre les violences sexuelles doit investir massivement dans la prévention, l'éducation, le repérage, la formation des professionnel·les, l'accompagnement, le soin et la protection des victimes. Elle suppose aussi de réfléchir à des formes de justice capables de prendre en compte les dimensions individuelles mais également sociales et structurelles des violences, comme la justice transformative.

Mais pour comprendre pourquoi la parole des enfants est si souvent ignorée ou minimisée, il faut regarder au-delà des violences sexuelles elles-mêmes. Il faut interroger la place que notre société accorde aux enfants.

quand la domination des adultes devient un système.

Les enfants, les adolescents et les adolescentes vivent dans une société organisée principalement par et pour les adultes. ­Cette domination porte un nom: l'adultisme. L'adultisme désigne le système de domination des adultes sur les enfants et les adolescents et adolescentes, fondé sur l'idée que les adultes seraient naturellement plus légitimes pour savoir ce qui est bon pour les plus jeunes.

Or, protéger un enfant ne signifie pas décider systématiquement à sa place. Notre priorité doit être sa sécurité tout en lui permettant de construire progressivement son autonomie.

Les enfants et les jeunes subissent des restrictions de libertés importantes: contrôle des vêtements -particulièrement pour les jeunes filles-, interdictions générales du téléphone dans certains espaces scolaires, couvre-feux visant spécifiquement les mineur·es ou limitation de leur présence dans certains espaces publics. Personne ne s'offusque de ces privations parce qu'elles concernent des mineur·es. Ces restrictions de libertés seraient beaucoup plus contestées si elles concernaient les adultes.

De plus, la suspicion systématique envers la parole des enfants et le préjugé positif envers les adultes autoritaires permettent la persistance d'abus institutionnels. Les stéréotypes sont nombreux: les enfants mentent, ont mal compris, ont exagéré ou inventé, ont été influencé·es ou manipulé·es, sont immatures, pénibles, incapables et fragiles, font des bêtises, etc.

C'est ce rapport inégal au pouvoir et à la crédibilité qui rend les enfants particulièrement vulnérables aux violences physiques, psychologiques et sexuelles.

L'adultisme ne signifie évidemment pas que toute autorité exercée par un adulte constitue une oppression. Les enfants ont besoin de protection et d'accompagnement. Comment exercer cette responsabilité sans considérer les enfants comme des êtres inférieurs, incapables de penser, de parler ou de participer aux décisions qui les concernent?

De l'adultisme à l'enfantisme: organiser la lutte

La lutte contre l'adultisme porte elle aussi un nom: l'enfantisme. C'est un mouvement de défense des droits des enfants et de lutte contre les rapports de domination fondés sur l'âge. Être enfantiste, c'est considérer les enfants non comme de simples personnes à protéger ou à éduquer, mais comme des sujets de droits.

L'adultisme touche toutes et tous les enfants, mais pas toujours de la même manière. Il se combine avec d'autres rapports de domination: le sexisme, le racisme, la classe sociale, le validisme, les LGBTIphobies ou encore les discriminations liées à l'origine réelle ou supposée.

Une ou un enfant déjà discriminé ou marginalisé rencontre davantage de difficultés pour ­faire entendre ce qu'elle ou il vit, être cru, obtenir de l'aide ou être reconnu comme sujet à part entière. Les violences sexuelles et l'inceste exploitent précisément ces situations de dépendance, d'autorité et de vulnérabilité.

C'est pourquoi l'enfantisme ne peut pas défendre «les enfants» comme s'il s'agissait d'un groupe homogène. Penser l'enfantisme implique nécessairement de penser l'intersectionnalité: la manière dont plusieurs rapports de domination peuvent se croiser ou se renforcer. S'organiser contre l'adultisme, c'est donc remettre au centre du débat public la parole des premiers et premières concernées. C'est défendre le droit des enfants et des jeunes à participer aux décisions qui les touchent et refuser que leur âge suffise à justifier leur mise à l'écart.

Construire une société égalitaire suppose au contraire d'apprendre à partager progressivement le pouvoir, à entendre les enfants et les jeunes, et à leur reconnaître une place politique. Les jeunes ont donc toute leur place là où se construisent les mobilisations: syndicats lycéens, collectifs enfantistes, mouvements sociaux et organisations politiques, dont l'UCL. Et si nous voulons combattre les violences faites aux enfants, il faut commencer par leur reconnaître ce que notre société leur refuse encore trop souvent: une parole, des droits et du pouvoir sur leur propre vie.

Caro (UCL Finistère)

Notes:
[1] La Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants est une commission d'enquête créée à l'initiative du gouvernement, mais dont les résultats sont régulièrement écartés par ce dernier

https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Enfantisme-S-organiser-contre-l-adultisme
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