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(fr) Communistes Libertaire CGT - La police et la gauche
Date
Mon, 8 Jun 2026 18:44:18 +0100
Anthony Caillé est l'emblématique policier militant CGT. Nous ne
partageons pas ses illusions sur la police nationale mais ses
interrogations sont pertinentes, et probablement sincères. C'est
pourquoi nous les reproduisons ici: ---- Si la gauche gagne en 2027,
qu'est-ce qu'elle fait de la police? Paru dans l'Humanité du 5 juin
2026. ---- Si la gauche gagne en 2027, qu'est-ce qu'elle fait de la
police? Pas ce qu'elle en dira. Ce qu'elle en fera. La nuance a l'air de
rien, et c'est pourtant tout l'écart entre une opposition et un
gouvernement. Dans l'opposition, on parle de la police. Au pouvoir, on
la commande. Et je ne suis pas sur qu'à gauche on ait compris que ce
n'est pas le même métier. ---- Je pose la question de l'intérieur. Je
suis de gauche, et je suis policier. Ça ne me donne aucune réponse de
plus que les autres; ça m'enlève seulement le confort d'y répondre en
théorie. À force, j'ai appris à reconnaître le moment où, chez nous, on
cesse de réfléchir pour réciter. Il revient à chaque fois que la police
fait l'actualité. Une charge, un blessé, une bavure, et le réflexe
tombe: on dénonce. On a souvent raison de dénoncer. Mais à force de ne
savoir faire que ça, on ne sait plus rien faire d'autre - surtout pas
gouverner.
Prenez n'importe quel samedi soir un peu chaud. Une grande victoire de
football, pour ne rien nommer. Des dizaines de milliers de gens dans la
rue, et au matin le même partage des rôles.
D'un côté, le récit de l'ordre: la ville livrée au chaos, des centaines
d'interpellations, un procureur pour rappeler que la police est le mur
qui protège la civilisation du désastre, et une loi déjà prête pour un
«choc d'autorité». De l'autre, le récit inverse: des charges aléatoires,
du gaz jusque dans le métro, un adolescent qui perd un oeil, un
journaliste matraqué alors qu'il filmait, brassard «Presse» au bras.
Deux récits, deux camps, et chacun parfaitement vrai - à condition de ne
regarder que sa moitié.
Car les deux moitiés ont eu lieu. Il y a bien eu des tirs de mortier sur
les forces de l'ordre, des vitrines brisées, des pillages, 178 policiers
blessés. Et il y a bien eu un gamin de treize ans éborgnés par un tir de
LBD, un reporter à terre, des passants gazés à bout portant. Le réel ne
tient dans aucune des deux cases. Mais le débat n'en offre que deux. Et
à la première question posée à l'Assemblée, la gauche entre dans la
sienne - la dénonciation - comme on enfile un costume taillé d'avance.
Je ne dis pas qu'elle a tort sur les faits. Je dis qu'elle accepte le
piège. On lui tend une case, elle s'y installe, et en s'y installant
elle confirme ce qui la disqualifie: l'idée qu'elle ne sait voir dans la
police qu'un adversaire. Le réflexe est moral, il ne coute rien dans
l'opposition. Mais il instruit d'avance le procès de 2027: comment
confier la maison à ceux qui n'ont jamais su en parler autrement qu'en
la pointant du doigt?
Alors faisons l'hypothèse inverse. La gauche gagne. Cette nuit-là, ce
n'est plus elle qui dénonce: c'est elle le ministère de l'Intérieur.
C'est sa préfecture qui décide de déployer, ou non, vingt-deux mille
hommes. C'est sa doctrine qui dit s'il faut quadriller, disperser,
charger - ou tenir autrement.
C'est son procureur qui requiert. La dénonciation, d'un coup, ne sert
plus à rien: il faut commander.
Dénoncer un éborgné, nous savons tous le faire. Empêcher qu'il y en ait
un sans renoncer à tenir la rue, c'est un autre métier. C'est celui
qu'on n'apprend jamais dans l'opposition, et qu'on découvre le matin où
les compagnies attendent un ordre - le nôtre.
On me dira que la gauche a un programme. C'est vrai. Sur la police, elle
n'est pas démunie: proximité, contrôle démocratique, refonte de la
doctrine de la force, formation. Des idées, il y en a. Mais un programme
est une promesse, et le commandement est un acte. Et le seul précédent
que nous ayons est mauvais: la dernière fois que nous avons tenu le
ministère, nous avons installé l'état d'urgence, et envoyé sur un
mouvement social un maintien de l'ordre que nous dénoncions ailleurs.
La droite n'a eu qu'à hériter de nos outils. Rien ne garantit qu'au
pouvoir nous ferions autrement - et c'est cette absence de garantie, pas
un procès d'intention, qui devrait nous inquiéter.
Le plus troublant, c'est la case que personne n'occupe. Pendant que l'un
crie au chaos et l'autre aux violences, presque personne ne parle de ce
qui marche ailleurs. À Londres, un titre de champion, des centaines de
milliers de personnes dans la rue, cinq cents policiers, neuf
interpellations. Pas un miracle: une doctrine. Traiter une fête comme un
événement à organiser, pas comme un problème de police. Cette case-là -
celle de l'organisation plutôt que de la morale - est vide. Une gauche
prête à gouverner s'y précipiterait. Elle préfère la nôtre, plus
confortable, où l'on a raison sans avoir à réussir.
Reste la question que je garde pour la fin, parce que c'est la mienne.
Pour diriger une institution, il faut un point d'appui dedans. Des voix
de gauche qui portent encore à l'intérieur de la police, combien
sommes-nous? Une poignée. Je le sais, j'en suis. Et cet isolement n'est
pas un accident de parcours: c'est peut-être la mesure exacte du
problème. Si la gauche gagne et tend la main vers la police, elle ne
trouvera, à l'intérieur, presque personne pour la saisir - et le peu qui
reste, elle a passé des années à ne pas l'écouter.
Je n'ai pas la réponse. J'ai une crainte. La question n'est peut-être
pas de savoir si la gauche peut diriger la police. C'est de savoir si
elle sait encore en parler autrement qu'avec les mots qu'on lui glisse
dans la bouche le soir d'une émeute. Car on ne dirige bien que ce qu'on
a d'abord su penser. Et ça, pour l'instant, nous ne le savons plus.
https://www.communisteslibertairescgt.org/La-police-et-la-gauche.html
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