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(fr) Courant Alternative #361 (OCL) - L'université de Brest, entre apathie, répression et (petites) réactions

Date Mon, 8 Jun 2026 18:44:13 +0100


Courant Alternatif a déjà proposé un article de fond sur les universités (voir CA n° 344 "Les universités françaises à l'ère du néolibéralisme") et a rapporté le mouvement dans les universités de 2025 (CAn° 350: "(petits) Mouvements dans les universités"). ---- Je rapporte dans cet article la situation actuelle de l'université de Brest (UBO: Université de Bretagne Occidentale) qui se caractérise par une apathie générale face aux attaques subies, mais aussi par des tentatives de réactions qui s'effectuent malgré la répression existante. ---- Apathie ---- Comme exposé dans les articles de CA cités, l'UBO subit de plein fouet le désengagement de l'État. Il y a actuellement 2 500 personnels et 20 000 étudiant·es. Les personnels se répartissent entre enseignant·es (1 400 collègues dont 33 % de contractuel·les) et personnels administratifs et techniques (1 100 collègues dont près de 50 % sont contractuel·les).Bref, l'université se précarise de plus en plus et cela va s'accentuer. La présidence de l'université, menée par un président aussi autoritaire qu'acteur de la déliquescence du service public, accepte de mener la politique financière imposée par l'État: diminuer le nombre de titulaires, augmenter le nombre de contractuel·les (qui coutent moins cher), fermer des formations,...

L'opposition à la politique actuelle passe essentiellement par des syndicats qui regroupent chacun quelques dizaines de collègues au maximum. Le paysage syndical est usuel: un front qui se veut offensif mené par la CGT, SUD éducation et FO (quelques piliers de ces syndicats sont affilié·es à des organisations révolutionnaires, trotskystes ou anarchistes) et un front collaboration de classe mené par l'UNSA (majoritaire chez les administratifs/administratives et techniques), la CFDT (syndicat du Président, mais qui peut parfois s'y opposer). Enfin, un marais composé... du SNESUP, branche de l'ESR de la FSU, qui syndique beaucoup d'enseignant·es... mais ne fait jamais rien. Du côté étudiant·es, l'UBO est dominée par la FédéB (branche de la FAGE, syndicat étudiant à l'image de ce qu'est la CFDT chez les personnels) et l'Union Pirate (plutôt proche de LFI). Les syndicats des personnels offensifs essaient de mobiliser dès qu'ils le peuvent... mais avec des résultats faibles. Le 10 mars, tous les syndicats de l'ESR appelaient à une journée de mobilisation nationale. Ceci a été relayé par 5 syndicats à l'UBO (CGT, FO, SUD, CFDT et UNSA) via une AG sur heure d'information syndicale (donc sur le temps de travail): 25 collègues présent·es, dont 15 en visio (il y a beaucoup de sites distants). 1% des collègues, pathétique ne serait-ce que relativement au nombre de syndiqué·es. Bref, il y a une apathie généralisée. En conséquence, les conditions de travail se dégradent, la souffrance se généralise, les conflits inter-personnels augmentent.

Répression

Le gouvernement développe une politique d'étouffement de toute tentative de réaction: un projet de loi vise à rendre passible d'amendes la moindre tentative de mobilisation des personnels ou des étudiant·es dans les universités; une circulaire récente permet d'interdire dans les universités toute réunion "politique". Relais de cette politique, les présidences d'université n'hésitent plus à faire appel à la police pour déloger toute tentative d'occupation des universités. Rappelons que la police ne peut intervenir sur un campus qu'avec l'accord de la présidence (c'est ce que l'on appelle la "franchise universitaire"). Et donc il était rare jusqu'il y a quelques années qu'une présidence permette à la police d'intervenir sur un campus. Aujourd'hui, cela se généralise. Mais, depuis quelques mois, les présidences ne se contentent plus de faire intervenir la police dès qu'il y a une amorce de mouvement, elles ferment préventivement les sites avant toute mobilisation. Pour le mouvement du 10/09/2025, différentes universités ont fermé leurs locaux... dont Brest qui a fermé l'UFR Lettres et Sciences Humaines, campus Segalen, qui est en plein centre de Brest. Dans la même veine, ce campus fut fermé le 18/09, journée de mobilisation appelée par les syndicats, sous prétexte que la manifestation passait à côté du Campus. Pour qui connaît Brest, toutes les manifestations passent à côté de ce campus... exceptée celle du 18/09 qui avait pour une fois un parcours très éloigné du campus. Bref, l'objectif est d'étouffer tout risque de mobilisation. Plus bête, le 1er mai de cette année, le directeur de ce site a informé à 7h du matin que la faculté serait fermée (comme si on allait bosser le 1er mai) ainsi que le parking, ce qui a énervé des collègues venant à la manifestation en voiture car ce parking est bien pratique.

Par ailleurs, la répression dans les universités en France a pris une forme plus radicale pour essayer de briser toute solidarité avec le peuple palestinien. Des dizaines d'étudiant·es se retrouvent accusé·es de complicité de terrorisme, notamment à Science Po Paris. A Brest, il n'y a eu aucun mouvement dans ce sens, donc aucune répression. Cependant, la CGT et SUD ont essayé de faire voter une motion en Conseil d'Administration qui dénonçait les partenariats de recherche entre l'UBO et Thalès (accusé par différentes ONG de complicité de crime contre l'humanité) et dont le directeur local n'hésite pas à dire dans la presse "Il y a des guerres, et ces conflits nous ramènent de l'activité, de l'emploi": refus de la présidence de mettre la motion au vote sous prétexte que l'UBO ne fait pas de politique. Le Poing Levé, branche étudiante de Révolution permanente, s'est vu retirer tous ses droits d'association (plus le droit d'organiser des réunions, d'envoyer des messages aux étudiant·es),... car cette organisation a publié un article dans le même sens: critique des partenariats de l'UBO avec des entreprises guerrières. Répression justifiée pour "atteinte à l'image de l'UBO ". Ceci a été dénoncé (par CGT, SUD et FO) mais sans réussir à amorcer ne serait-ce qu'un début de mobilisation.

Il y a quelques semaines, un collectif autonome, RESSAC, s'est fait expulser manu militari de l'université (vigiles, directeur de Segalen et directeur du cabinet présidentiel). Légalement, il faudrait faire des demandes officielles plusieurs semaines à l'avance pour pouvoir se réunir dans l'université et attendre l'accord officiel car l'objet de la réunion doit être en phase avec "les valeurs de l'UBO". Or, le campus, en plein centre-ville,est usuellement utilisé depuis toujours par des groupes ou collectifs se servant de salles de l'université pour se réunir. A l'ENIB, petite école d'ingénieur qui vient d'intégrer l'UBO (via ce que l'on appelle un EPE, établissement public expérimental), des étudiant·es ont sorti un journal satirique l'été dernier pour dénoncer le directeur de l'INP (Institut National Polytechnique dans lequel l'ENIB se retrouve aujourd'hui). Bilan: 1 procès contre le directeur de publication de ce journal (un ancien étudiant de l'ENIB). Tout ceci caractérise un glissement de plus en plus autoritaire dans les universités dont les présidences se font les relais avec zèle. Ceci dit, ce ne sont pas ces formes de répression qui expliquent l'apathie collective car on est encore loin de formes de répression que connaissent les militant·es de certains groupes industriels. Ce sont juste des coups de pression et la communauté universitaire aurait largement encore les moyens d'organiser une vraie riposte sans craindre de se faire réprimer.

Réactions

Il y a de-ci de-là des réactions. Un premier exemple: le président de l'UBO qui réprime toute expression critique sous le prétexte que l'UBO ne fait pas de politique, s'est autorisé à un message dans la presse locale entre les deux tours des municipales pour dénoncer la liste de fusion PS-LFI (et donc appeler à voter pour la liste de droite). Des collègues non syndiqués ont lancé une pétition dénonçant cela, relayés par des syndicats dans les médias et auprès des collègues. Le nombre de signatures fut de 300, ce qui est pas mal mais montre la frilosité des collègues: beaucoup dans les couloirs se disaient "choqués" du message du président... mais sans oser signer la pétition (de peur d'apparaître publiquement opposants et de subir ensuite les foudres du président sur leur carrière). Mais le plus drôle fut que cette affaire a été exposée dans les médias nationaux (France Inter, France Info, Le Figaro,...)car un président d'université n'a pas le droit d'utiliser sa fonction pour donner des consignes de vote. Et donc, notre président fut grognon car il n'aime pas être maltraité par les médias. Ceci est apparu comme une petite victoire pour les signataires.

Une autre réaction plus importante a été le rassemblement en faveur de l'étudiant de l'ENIB lors de son procès. Cette affaire est arrivée au moment où les étudiant·es de l'ENIB se mobilisaient contre la dégradation de leurs conditions d'études. L'ENIB a été bloquée trois jours, chose historique (par contre, pas de police pour les déloger car on n'envoie pas la police contre des étudiant·es en école d'ingénieur) et un rassemblement avec 120 personnes s'est tenu le jour du procès. Le dynamisme des étudiant·es de cette école d'ingénieurs faisait plaisir à voir.

Enfin, notre président a accepté qu'une réunion se tienne dans les locaux de l'université, intitulée "Les Finistériens face à la guerre: rapprocher les citoyens des enjeux de Défense à l'heure des nouvelles conflictualités", animée par une députée PS du coin et le secrétaire général de la Défense et de la Sécurité nationale du Finistère. Il y a un petit bloc militant anti-guerre à l'UBO. CGT, SUD éducation, FO et l'Union Pirate ont appelé à un rassemblement devant le lieu de la réunion sous le mot d'ordre "Nous affirmons notre opposition à toute collaboration guerrière de l'UBO, en premier lieu à toute propagande dans ce sens". En effet, la propagande guerrière touche aussi les universités: l'Université Aix-Marseille donne 0,5 point de plus à la moyenne générale aux étudiant·es qui suivent des "séminaires" organisés par les militaires ou associés; l'université de Lorraine a signé une convention de soutien aux politiques de réserve opérationnelle avec les ministères de l'Intérieur et de la Défense.

Ce rassemblement a réuni très peu de monde de l'UBO (7 militant·es) mais a réuni 35 autres personnes (militant·es politiques ou dans des collectifs de Brest). Nous avons commencé par une présence devant la salle de la réunion, où la députée PS a essayé de venir discuter mais a refusé de dire ce qu'elle voterait le lendemain pour la loi de la programmation militaire... générant moquerie. Puis nous sommes rentré·es dans l'amphithéâtre remplit de 40 (vieux) militaires (tout décorés de leurs médailles) et quelques élu·es parfois de droite dure. Mélangeant slogans et interventions antimilitaristes, nous avons fait craquer la députée qui est partie, et son public avec, au bout d'une heure alors qu'elle n'avait pas pu placer un mot malgré ses tentatives, toutes couvertes par nos slogans. Tout le monde était très content car c'était devenu une réunion d'opposition à la guerre et à l'armée devant des militaires et autres réac médusé·es. Comme le dit le titre du journal local, reprenant les propos d'une étudiante: «Vous vouliez un débat avec la jeunesse, vous l'avez eu». Au moins, on espère que le PS et le président de l'université réfléchiront à deux fois avant de venir faire de la propagande pro-guerre à l'université, mais il ne faut cependant pas ignorer la très faible mobilisation des collègues et étudiant·es.
Conclusion

Depuis des années les universités subissent le rouleau compresseur de la politique capitaliste. Pourtant, dans une ville de 150 000 habitant·es, les 2 500 agents et surtout les 20 000 étudiant·es auraient de quoi peser politiquement si un mouvement émergeait. De plus, l'hôpital est à deux pas de la faculté Segalen, la fameuse convergence des luttes pourrait facilement se faire si l'énergie était là.

On n'en est pas là, et c'est plutôt l'apathie qui domine. Mais essayons d'être optimiste: les mini-réactions de ces dernières semaines peuvent laisser l'espoir d'une remobilisation car la crise du capitalisme et climatique, la propagande guerrière, la montée des idées réactionnaires ne rendent pas insensibles les collègues et étudiant·es, et au-delà dans les réseaux militants brestois (même s'il y a encore un fossé pour que cela devienne une mobilisation physique). Les prévisions pour les universités sont catastrophiques en termes de moyens. A défaut de le vivre maintenant, on garde l'espoir que la colère, individualisée actuellement, se transforme ici comme ailleurs en une vague collective contre la barbarie du monde actuel.

Un lecteur de CA, agent de l'UBO

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4724
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