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(fr) Anarchosyndicalisme! n°196 (CNT-AIT) - De la guerre et des anarchistes russes...
Date
Mon, 25 May 2026 20:00:43 +0100
Un texte de mise au point de Viatcheslav Azarov, d'Odessa -
https://azarov.net/comprehension/practic/382-war-and-anarchists.html
---- Pour le deuxième jour consécutif, les médias regorgent d'articles
sur la mort de l'artiste ukrainien David Chichkan, tombé au front.
Fidèle à la règle «si on ne parle pas bien des morts, on ne parle pas du
tout», je dirai simplement qu'il repose en paix; il a défendu son pays
jusqu'à son dernier souffle. Mais, excusez-moi, l'anarchisme n'a rien à
voir avec cela, même si la plupart de ces articles insistent sur ses
convictions anarchistes. Et je ne vous mentirai pas, sa fresque de 2023
à Zaporojye, représentant Makhno sous le drapeau national ukrainien, m'a
profondément indigné. ---- age précédente 1 2 Page suivante ---- Cette
discussion aurait du commencer dès 2017-2018. J'ai déjà publié quelques
éléments épars, mais je vais tenter de les rassembler pour vous donner
une vision d'ensemble. À cette époque, les organisations anarchistes en
Ukraine avaient été complètement anéanties par des groupes d'extrême
droite bénéficiant de la protection de la police et des services de
sécurité de l'État. L'essence du conflit résidait dans le fait que,
conformément à leurs valeurs, les anarchistes idéologiques [ou
révolutionnaires, par opposition aux "anarchistes styles de vie"], après
le Maïdan, s'opposaient aux réformes néolibérales et à la
marchandisation de la sphère sociale, qui avaient plongé une grande
partie de la population ukrainienne dans la pauvreté. L'État, au
contraire, menait une politique de répression de tout mouvement de
gauche et empêchait les travailleurs et les populations les plus
vulnérables de s'organiser et de défendre leurs droits. Notre Union des
Anarchistes d'Ukaine (UAU) a elle aussi succombé dans ce combat inégal.
Immédiatement après cette défaite, des représentants des autorités ont
commencé à nous approcher avec une constance surprenante, cherchant à
nous persuader de vendre le parti ou de le confier à un haut
fonctionnaire. Le premier à se présenter fut un messager du conseiller
du ministre de l'Intérieur, qui souhaitait qu'on lui confie la direction
de notre organisation. Le cynisme de cette démarche est frappant: sans
aucun fondement juridique, ils ont détruit l'organisation, muselé ses
militants, les ont empêchés de manifester en les attaquant sans cesse,
puis leur ont proposé un rôle d'organisation satellite du ministère de
l'Intérieur. Mais les organisateurs de cette opération brutale n'ont pas
tenu compte de la différence de vision du monde: tandis que pour un
nationaliste, devenir un haut gradé de la police et recourir légalement
à la violence est l'idéal suprême, pour un anarchiste, collaborer avec
les autorités est une honte indélébile, une stigmatisation à vie d'être
un provocateur. Pourtant, depuis l'époque de Lutsenko [1], la police
ukrainienne nourrit une fascination malsaine pour Makhno, même si quoi
de plus éloigné de l'idéal anarchiste que les autorités répressives?
D'autres méthodes ont ensuite été employées, avec des offres de rançons
diverses.
À l'automne 2021, un intermédiaire représentant un général de haut rang,
nous a également proposé de le nommer président de notre Union et a
suggéré que la défense territoriale soit organisée sous l'égide de
l'Union des anarchistes d'Ukraine, en s'appuyant sur l'héritage
historique des makhnovistes. Ils étaient déjà au courant de la guerre
imminente, et les stratèges politiques de la cour comptaient visiblement
instrumentaliser ce symbole fort pour la défense de l'État: défendre
Huliaipole sous les couleurs et avec l'image des makhnovistes. De plus,
lors d'une conversation privée, un représentant compétent m'a dit
directement:
«Eh bien, décidez, nous le ferons de toute façon, avec ou sans vous.».
Leur dernière tactique a consisté à proposer la création de cellules
locales de notre parti, composées de néophytes ignorant tout de
l'anarchisme. Dans l'état où elle se trouvait à l'époque, l'Union des
anarchistes d'Ukraine était incapable de vérifier la présence éventuelle
de radicaux d'extrême droite ou d'informateurs de police parmi ses
membres, et donc de former adéquatement ces nouveaux collectifs. Nous
risquions d'être entraînés dans les jeux de l'extrême droite ou des
services spéciaux, dont il nous serait impossible de nous extraire.
Je l'ai déjà écrit [par ailleurs], mais je le répète: des anarchistes
ont combattu dans les rangs de l'Armée rouge, et l'Armée rebelle de
Makhno a conclu un accord avec le gouvernement de l'Ukraine soviétique
contre leur ennemi commun, Wrangel. Mais dans les deux cas, les
Makhnovistes poursuivaient des objectifs anarchistes. La résolution du
1er Congrès de la Confédération des organisations anarchistes d'Ukraine
«Nabat», en avril 1919, stipulait que si des anarchistes rejoignaient
l'Armée rouge, ils devaient mener leur propagande au sein des troupes et
créer des groupes anarchistes conscients de défenseurs de la révolution
sociale en son sein. Quant à l'accord de Starobelsk, conclu en octobre
1920 entre l'Armée insurgée rebelle de Makhno/Makhnovistes et la
République Socialiste Soviétique RSS d'Ukraine, il comportait un volet
politique prévoyant que les Makhnovistes acceptaient d'aller verser leur
sang et se rendraient sur le front contre [les troupes du général blanc
] Wrangel en échange de la légalisation l'agitation anarchiste,
l'élection d'anarchistes aux Soviets à tous les niveaux et
l'instauration d'une autonomie anarchiste dans la région de
Goulyaï-Polié [la ville d'origine de Makhno et épicentre de l'influence
anarchiste en Ukraine pendant la période révolutionnaire].
Je suis pleinement conscient de l'immense différence entre les
conditions et l'état d'esprit sociopolitiques de la société actuelle et
ceux d'il y a plus d'un siècle. Je comprends aussi que le chemin qui
mène de notre réalité à l'idéal anarchiste est bien plus long qu'il ne
l'était pour Makhno. Mais je suis profondément convaincu qu'un
anarchiste idéologique [révolutionnaire] ne peut coopérer avec l'État,
en abandonnant généralement la voie anarchiste, sans exiger en retour de
la part de l'Etat la mise en oeuvre des projets anarchistes les plus
fondamentaux, à savoir: la liberté de manifestation, l'introduction de
mécanismes d'entraide, etc. Si, pour servir les intérêts de l'État, un
anarchiste idéologique se contente de mettre ses idées de côté en
attendant des jours meilleurs, s'il se débarrasse de ses symboles, comme
il se débarasserait de sa salopette de travail, il cesse tout simplement
d'être anarchiste. Pire encore, s'il conserve l'apparence d'un
anarchiste mais défend en réalité des ordres politiques antagonistes à
ses idées, un système de gouvernement répressif, il s'agit là d'une
sorte de cosplay / mascarade honteuse, d'un déguisement qui discrédite
le mouvement anarchiste.
Par conséquent, lors de ces contacts avec des représentants de l'Etat,
notre organisation a formulé des contre-propositions, sollicitant un
soutien pour ses projets en échange d'une aide à l'État qui nous soit
acceptable. Dans ce contexte, ces projets ne représentaient aucune
menace pour les autorités, notamment en ce qui concerne les structures
de base d'autonomie locale et de services sociaux autogérés, et
contribuaient même à alléger le fardeau social pesant sur le budget [de
l'Etat]. Cependant, de notre point de vue, ils jetaient les bases d'une
rupture avec le paternalisme post-soviétique au profit d'un
développement indépendant de la société civile. Aucune de nos
propositions ne fut acceptée, et les autorités persistèrent dans leurs
tentatives de pression sur notre organisation, cherchant à la mettre au
service du régime sans aucune obligation de leur part, dans l'espoir que
nous nous contenterions de quelques miettes.
Cela s'inscrit parfaitement dans le courant politique dominant actuel en
Ukraine, où, quels que soient leurs noms, les partis et les
organisations publiques promeuvent la même idéologie
national-conservatrice et la même économie néolibérale. La «fin de
l'histoire», selon Fukuyama. Mais mes compagnons et moi nous n'étions
pas intéressés par faire une carrière comme officiels [dans les
institutions] ne nous intéressons pas à la carrière des fonctionnaires,
sinon nous aurions depuis longtemps renoncé à l'anarchisme. Bref, nous
ne sommes pas parvenus à un accord.
Cependant, même sans notre participation, après trois ans de guerre,
force est de constater que les autorités n'ont pas réussi à développer
un mouvement sérieux en faveur de leur son soutien, fondé sur les idées
anarchistes et se réclamant de la Makhnovchtchina. Bien que nous ne
soyons pas les seuls au monde, et que la présence d'anarchistes dans les
rangs des forces armées ukrainiennes soit encouragée par plusieurs
acteurs occidentaux du mouvement anarchiste, malgré les ressources
considérables dont dispose l'État grâce au soutien occidental, celui-ci
n'a pas réussi à rallier à sa cause un nombre significatif de personnes
se déclarant anarchistes. Plusieurs campagnes d'information ont été
menées, comme celle de la fresque de David Chitchkan, mais elles ont été
extrêmement maladroites, témoignant d'une méconnaissance des fondements
de l'idéologie et du système de valeurs anarchistes, et ont donc échoué.
Certes, une certaine frange a émergé au sein du camp nationaliste, se
réclamant du national-anarchisme. Mais leurs écrits contredisent souvent
les principes fondamentaux de l'anarchisme et ne sont donc pas pris au
sérieux par le mouvement.
Je ne mettrai pas d'étiquettes sur mes vieux amis anarchistes ni les
nouveaux venus dans notre mouvement qui ont décidé, d'une manière ou
d'une autre, de soutenir d'abord le gouvernement post-Maïdan puis de
défendre l'État dans ce conflit. Ils peuvent s'expliquer s'ils le
souhaitent, à l'exception, bien sur, des provocateurs déclarés, dont les
légendes n'intéressent plus personne. J'ai simplement exposé ma position
et celle de mes compagnons qui, durant cette décennie difficile, ne se
sont pas lassés et n'ont pas renoncé face à l'absence de droits à
l'émigration interne, là où le régime post-Maïdan nous a poussés.
Mais j'insiste sur le fait que la défense de l'État, devoir
constitutionnel des citoyens et obligation que sont contraints d'assumer
même les personnes aux convictions anarchistes lorsqu'elles sont
mobilisées et ne sont pas entrées dans la clandestinité, ne doit pas
être présentée comme la défense d'idéaux anarchistes. Nombre de
commandants de l'armée de Makhno étaient des vétérans de la Première
Guerre mondiale, à l'image de Vdovichenko, commandant du 2e corps Azov
de l'armée de Makhno et qui était déjà membre d'un groupe anarchiste
avant la mobilisation de 1914. Pourtant, aucun d'entre eux n'a déclaré
défendre des idéaux anarchistes dans une guerre impérialiste au service
de l'autocratie. Dans de tels cas, ils combattent en tant que citoyens,
et non en tant qu'anarchistes. Cela est d'autant plus vrai aujourd'hui,
où les autorités, même sur des points mineurs, refusent de faire des
concessions à notre idée, cherchant simplement préférant
instrumentaliser notre étendard et notre histoire à des fins de
propagande afin de mobiliser la société en faveur de et de servir leurs
intérêts corporatifs étroits, qui sont par ailleurs destructeurs pour
l'immense majorité de la population ukrainienne.
Mais toute guerre a une finit tôt ou tard. Et tôt ou tard, nous aurons
une occasion unique de mettre les méthodes / techniques technologies
anarchistes d'autogestion et d'autonomie universelle au service de nos
concitoyens. Le processus de reconstruction du pays après la guerre doit
impérativement inclure la reconstruction des relations sociales, leur
humanisation et la modernisation du contrat social. Dans les conditions
de ruine économique et de budget public exsangue, nos projets d'entraide
et de solidarité peuvent aider les Ukrainiens à surmonter ces temps
difficiles et à devenir des citoyens nouveaux et indépendants.
Parallèlement, ils ne constitueront en aucun cas une forme de
coopération entre anarchistes et État, ce qui nous discréditerait et
violerait nos principes. Dans ce travail important et nécessaire, nous
sommes prêts à soutenir tous les défenseurs des idées anarchistes et de
l'héritage de Makhno qui ont persévéré et enduré avec constance les
épreuves de la dernière décennie, qui n'ont pas persécuté leurs
compagnons camarades en se mettant au service des élites et qui n'ont
pas troqué notre rêve contre les miettes tombées de la table de ceux qui
sont au pouvoir.
Viatcheslav Azarov
[1] Note des Traductrices: Iouri Loutsenko Il a été ministre de
l'Intérieur dans les gouvernements de Ioulia Tymochenko, Iouriï
Iekhanourov et Viktor Ianoukovytch entre le 18 décembre 2007 et le 11
mars 2010, puis Procureur général d'Ukraine entre 2016 et 201
https://cntaittoulouse.lautre.net/spip.php?article1507
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