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(fr) Courant Alternative #359 (OCL) - "Esclavage des temps modernes"- Procès en appel
Date
Mon, 13 Apr 2026 18:33:38 +0100
En septembre 2023, la société Anavim - en tant que prestataire - propose
à des personnes sans emploi de venir faire les vendanges. 70 personnes
issues d'Afrique et logeant en région parisienne rejoignent la
Champagne, nombre d'entre elles sont sans-papiers. Le lendemain, une
dizaine demande à repartir, idem le jour suivant: le motif, les
conditions d'hébergement et l'absence de nourriture. ---- Suite à
l'alerte donnée par les riverains et la CGT, les vendangeurs sont
découverts par l'inspection du travail dans un logement vétuste à
Nesle-le-Repons. Pas de draps, pas d'eau chaude... Ils sont contraints
d'effectuer des journées conséquentes et n'ont pas vu un centime des 80
euros journaliers qui leur ont été promis. ---- Le procès en première
instance ---- C'est suite à un contrôle de l'inspection du travail que
le préfet de la Marne a pris un arrêté le 15 septembre pour fermer un
hébergement à Nesle-le-Repons qui ne respectait pas la règlementation en
matière d'hébergement collectif. Le compte rendu de l'arrêté préfectoral
dénonce «l'absence de déclaration d'hébergement collectif» et «la
présence de nombreuses literies de fortune, de l'état de vétusté, de
délabrement, d'insalubrité, d'absence de nettoyage et de désinfection,
d'état répugnant des toilettes, sanitaires et lieux communs,
l'accumulation de matières fécales dans les sanitaires», ainsi que
«l'existence d'un risque électrique». Les 52 travailleurs saisonniers,
pour la plupart d'Afrique de l'Ouest et sans papiers, vont être relogés
en urgence dans un hôtel à Châlons-en-Champagne, et à Reims, par l'Armée
du Salut. Le parquet de Châlons-en-Champagne ouvre une enquête pour
«traite d'êtres humains». Les plaintes des travailleurs concernés sont
enregistrées par les forces de l'ordre. La traite des êtres humains est
punie de sept ans d'emprisonnement et de 150 000 euros d'amende.
4 prévenus vont se retrouver à la barre lors du procès qui a eu lieu le
19 juin 2025, à Châlons-en-Champagne. Il a été rapidement désigné comme
celui des «vendanges de la honte» et l'affaire a connu un retentissement
international. Les prévenus sont la directrice de la société de
prestation Anavim, 2 recruteurs et le gérant de la société Cerseuillat
de la Gravelle. Cette société est aussi prestataire et a fait appel à
plus de 300 saisonniers pour la vendange 2023, dont 57 sont victimes
supposées d'esclavage moderne, pour de multiples clients. «Je suis
moi-même prestataire pour plus de 40 clients en Champagne. Je cueille du
raisin pour une partie du village, des exploitants viticoles, mais aussi
des membres du négoce. Rien que sur mon centre de pressurage, j'ai 14
maisons de champagne qui viennent chercher du jus de raisin.» Le
prestataire champenois payait ainsi les services de la société Anavim au
tarif de 0,45 € par kilo de raisin cueilli, bien en dessous des prix du
marché. Il refacturait ensuite à ses clients champenois 0,55 à 0,60 € du
kilo de raisin.
Lors du rendu du jugement, le président du tribunal a dénoncé des faits
d'«une gravité exceptionnelle» et a explicité que les trois prévenus
principaux avaient cherché à «tirer profit des personnes vulnérables». À
ce titre, ils sont tous reconnus coupables de «traite d'êtres humains
commise à l'égard de plusieurs personnes», et écopent de peines de
prison ferme. La directrice la société Anavim est condamnée à 20 000
euros d'amende et quatre ans de prison, dont deux ferme, avec mandat de
dépôt. La société est dissoute. Les 2 recruteurs sont respectivement
condamnés à trois ans d'emprisonnement dont un ferme, et à deux ans
d'emprisonnement dont un ferme. Ils se voient respectivement contraints
de payer une amende de 5 000 et 3 000 euros, sont interdits de séjourner
dans la Marne pour cinq ans et interdits de porter et détenir une arme
pendant cinq ans également. Quatrième prévenu, la Sarl Cerseuillat de la
Gravelle écope d'une amende de 75 000 euros. Pour une fois, un donneur
d'ordre est condamné, mais comme le dit secrétaire général de
l'intersyndicat CGT-Champagne, qui s'était constitué partie civile, «Le
signal envoyé aux donneurs d'ordre est fort, mais est-ce que cela va
suffire?»
Le procès en appel
Les 4 condamnés avaient fait appel de leur condamnation en première
instance. Le procès en appel de l'affaire des "vendanges de la honte" de
2023 va avoir lieu les 21 et 22 janvier 2026. Devant la cour d'appel de
Reims, avant l'ouverture du procès en appel des "vendanges de la honte"
de 2023, les anciens vendangeurs, parties civiles dans ce dossier, sont
une quarantaine à être rassemblés aux côtés de la CGT Marne.
Dans le box, la directrice de la société Anavim, qui avait employé les
vendangeurs, est la seule à comparaitre en détention. L'un des deux
recruteurs est présent aussi, lui comparait libre. Tous sont accusés
d'avoir participé à de la traite d'êtres humains. Ainsi que le président
de la coopérative viticole Cerseuillat de la Gravelle, condamné, lui, à
75 000 euros d'amende pour avoir fait appel à la société Anavim, sans
observer son devoir de vigilance quant aux conditions d'hébergement et
de travail des vendangeurs.
«Les gens de couleur, ils se ressemblent tous»
Premier prévenu à être entendu, le président de la coopérative vinicole,
la SARL Cerseuillat de la Gravelle, Lors de la première audience, il lui
avait été reproché d'avoir manqué de vigilance quant aux conditions de
logement et de travail des vendangeurs, ainsi que dans la vérification
de leurs papiers d'identité, en se laissant séduire par les prix
attractifs proposés par Anavim. Il explique à la présidente "ne pas
comprendre ce qu'il fait là (...) J'ai eu les photocopies des cartes
d'identité. Mais moi, je ne pouvais pas les reconnaître. C'est pas
facile les gens de couleur, ils se ressemblent tous." "Quel reproche
pouvez-vous me faire? C'est ça que je ne comprends pas!" Son
argumentaire ce jour-là est le même, il n'était au courant de rien:
"Elle m'avait dit qu'ils seraient dans un corps de ferme, à Châlons, ou
alors qu'ils feraient des allers-retours à Paris."
"C'est un peu la pêche miraculeuse cette histoire, vous dites qu'il y a
trop de normes, qu'on a du mal à trouver de la main-d'oeuvre et là, 80
personnes tombent du ciel. Elles ont un logement? La vérité, c'est que
vous ne vous posez pas la question de l'hébergement ", attaque l'avocat
des vendangeurs. "Est ce que vous reconnaissez avoir manqué de
vigilance?", ajoute-t-il. Réponse de l'intéressé: "Non, pas du tout".
Haro sur le mari
Sur les deux recruteurs qui travaillaient pour Anavim, un seul est
présent, un homme d'origine géorgienne d'une trentaine d'années. Il a
été condamné à trois ans d'emprisonnement dont deux années de sursis en
première instance pour traite d'êtres humains. Devant la cour d'appel,
il explique cette fois avoir été trompé par la directrice de la société
et son mari et n'avoir jamais touché l'argent qui lui avait été promis.
"Je suis une victime comme tout le monde. On m'a menti ", affirme-t-il.
Il parle aussi de "menaces" de la part du couple et avoir attendu la
deuxième garde à vue "pour dire la vérité". Devant la cour, il accable
son ancienne employeuse et son mari: propos racistes, négligence. "Ils
étaient mal organisé, ils voulaient juste faire de l'argent",
affirme-t-il et elle était tout à fait au courant des conditions de
logement des 57 vendangeurs, selon lui. Cette version met à mal la
défense de la directrice d'Anavim qui affirme, elle, qu'elle n'est
"nullement à l'origine de ce drame".
La directrice d'Anavim admet des "erreurs de gestion", mais elle refuse
le reste. "Les accusations comme quoi je me moquais des gens, je
menaçais les gens, ce n'est pas vrai, il n'y a eu aucune agression
physique ou morale envers ces personnes". Elle nie avoir eu connaissance
de la présence des vendangeurs à Nesle-le-Repons. Pourtant, le
recruteur, comme les parties civiles l'affirment, c'est elle et son mari
qui étaient à la descente du bus pour les amener à Nesle-le-Repons.
"C'est faux, c'est pas possible de dire ça!". "Je sais que j'ai fait
quelque chose de grave pour ces personnes et je m'en excuse mais ça
n'était pas du tout volontaire. Ça s'est fait sous l'entête de ma
société mais ce n'est pas moi qui a organisé, planifié, voulu embaucher
et loger ici ces gens."
«D'où venez-vous?»
L'avocat de la défense qui défend le seul prévenu absent a indigné une
partie de la salle d'audience. Ses questions aux parties civiles n'ont
porté que sur leur parcours migratoire: "D'où venez-vous? "Pourquoi
avez-vous quitté le Mali? Combien vous avez payé? Êtes-vous passé par la
Libye ou le Maroc? Pourquoi n'êtes-vous pas restés en Italie? Pourquoi
êtes vous venu en France? Vous n'avez pas donné les indications sur les
passeurs à la police alors que ça intéresse les autorités françaises!"
Et donc vous avez été régularisés depuis cette histoire, c'est ça?" Face
à une autre partie civile, il lance: "Des gens comme vous payent les
passeurs qui financent le terrorisme."
"On méprise les victimes"
"On n'a pas tellement avancé, la prise de conscience des prévenus, on
l'attend encore", regrette l'avocat des parties civiles. "C'est
Mississipi Burning, c'est une poubelle dans laquelle on a fait vivre ces
gens! Quand on doit dormir à même le sol, comme un chien... Je ne
comprends même pas comment on conteste la traite d'être humain",
ajoute-t-il. "On méprise les victimes. Il y a une dimension abominable
de racisme là dedans" plaide-t-il, rejoint par son confrère avocat de la
CCEM (comité contre l'esclavage moderne), partie civile: "Dans la
manière dont on les recrute, dont on les dispatche, dont on les
alimente, on voit qu'on ne traite pas les gens de la même manière y
compris dans la misère la plus ultime, selon leur origine. Tous ceux sur
le banc sont responsables à leur niveau".
Les zones d'ombre
Et puis, dans ce dossier, il y a aussi ceux qui ne sont pas entendus: en
premier lieu le mari de la directrice d'Anavim (ils sont depuis séparés)
qui lui avait demandé de trouver du monde pour les vendanges et qui
avait contacté lui-même l'un des deux recruteurs qui ont été condamnés.
Son ombre plane sur l'entièreté du dossier. À l'audience, la directrice
le décrit comme un homme violent, "qui abuse de la gentillesse des autres."
Il y a aussi ce chauffeur de bus qui se serait montré agressif à l'égard
des vendangeurs et qui avait un couteau dans sa poche selon le recruteur
présent. Enfin, les gendarmes qui ont contrôlé le bus au départ de Porte
de la Chapelle à Paris et qui l'ont laissé partir avec, à son bord, une
cinquantaine de personnes sans-papiers.
"Ils obéissaient tous aux ordres de la patronne"
À la barre, trois anciens vendangeurs font le même récit de leur
embauche: les modes de recrutement diffèrent légèrement, mais on leur a
tous promis la même chose: un logement et un salaire de 80 euros minimum
par jour. C'est comme ça qu'ils ont été attirés à Porte de la Chapelle
et qu'ils sont montés dans un bus pour atterrir dans le local de
Nesle-le-Repon où ils ont vécu le calvaire qu'ils racontaient déjà
devant le tribunal correctionnel de Châlons-en-Champagne.(1)
Peine de prison ferme requise
Le ministère public représenté par l'avocate générale près la cour
d'appel de Reims, a requis les mêmes peines que celles déjà prononcées
en première instance: 4 ans d'emprisonnement dont deux ans ferme avec
maintien en détention pour la directrice et la dissolution de son
entreprise de prestations Anavim, trois ans dont un ferme et deux ans
dont un ferme pour les 2 recruteurs. Il a également été demandé la
confirmation de l'amende de 75 000 euros infligée à la SARL de
Cerseuillat de la Gravelle.
L'avocate de la directrice a émis le souhait d'un aménagement de la
peine de prison en cas de condamnation de sa cliente,.
L'affaire a été mise en délibéré, le verdict a été rendu le 4 mars 2026.
Poursuivie pour travail dissimulé, emploi d'étrangers sans autorisation
de travail salarié, «soumission de personnes vulnérables ou dépendantes
à des conditions d'hébergement indignes» et avec une «rétribution
inexistante ou insuffisante», la gérante de la société de prestations
viticoles Anavim voit sa peine confirmé ainsi que la dissolution de son
entreprise. Chacune des 53 victimes recevra par ailleurs 4 000 euros de
dommages et intérêts. Les deux autres prévenus, les recruteurs présumés,
écopent d'une peine moins sévère: un an de prison avec sursis. la
société Cerseuillat de la Gravelle, mise en cause pour avoir eu recours
aux services d'une personne exerçant un travail dissimulé, a été relaxée
en appel.
La CGT accompagne les victimes
La CGT Champagne a accompagné les victimes de cette affaire afin de ne
pas les laisser seules. "On les a accompagnés déjà au niveau de la
régularisation, parce que vous savez que quand on est victime de
traîtres d'êtres humains, on est régularisé d'office, donc le préfet de
la Marne, à l'époque, le préfet Prévot avait fait un très très bon
travail, très rapide, je crois qu'il y en a trois ou quatre qui
devraient avoir des soucis sur Paris, mais bon, ils vont être en marge
de la régularisation, donc nous, on les accompagne au niveau de tout ce
qui est papier, et aussi beaucoup psychologiquement, parce qu'ils ont
été marqués par cette histoire-là." (2)
Camille, mars 2026
1) Voir le témoignage des vendangeurs dans CA 334 Novembre 2023
2) Voir CA 353 0ctobre 2025
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4676
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