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(fr) Alternative Libertaire #367 (UCL) - Amar Benhamouche et Hamid Aftis (Apulivre): «Mohamed Saïl symbolise l'insoumission d'un territoire en lutte permanente»

Date Tue, 27 Jan 2026 17:38:11 +0000


Amar Benhamouche et Hamid Aftis nous présentent le projet de leur association Apulivre. Il s'agit d'un monument en mémoire d'un important militant anarchiste kabyle, Mohamed Saïl. Cette démarche artistique et politique s'inscrit dans la commémoration internationaliste du quatre-vingt dixième anniversaire de la guerre civile espagnole. ---- M.Benhamouche, pourriez-vous présenter le projet dont vous êtes porteur au sein de l'association Apulivre concernant le mémorial de Mohamed Saïl, anarchiste kabyle enterré au cimetière de Bobigny? ---- Amar Benhamouche: Cette année, l'association ­Apulivre, qui est présidée par Hacene Lefki, va rendre hommage à un important militant anarchiste, antimilitariste, anticolonialiste: Mohamed Saïl, de son nom kabyle Mohand Ameziane Saïl, est né en Kabylie en 1894 et est décédé en France, à Bobigny, en 1954. Avant d'arriver en France, il avait eu le courage, malgré le contexte de sa société kabyle cramponnée aux valeurs conservatrices, religieuses et ar­chaïques, de transgresser les codes sociaux de son époque. Il était éclairé et téméraire; refusant à la fois de se soumettre à l'ordre colonial et de se compromettre avec des guides religieux qui maintenaient leur emprise sur la population kabyle.

Concernant le projet de notre association, il porte sur la restauration de sa tombe, la mise en place d'un buste à son effigie et la demande d'une rue de Bobigny à son nom, demande déposée auprès de la mairie de cette commune de Seine-Saint-Denis. Nous envisageons aussi de lui consacrer un hommage d'une journée, en programmant des conférences, des discussions et des lectures poétiques autour de son combat et de son oeuvre.

Quelle place occupe selon vous Saïl dans la mémoire collective Kabyle en 2025?

Hamid Aftis: Comme toutes les personnalités kabyles qui sont entrées dans l'histoire, Mohamed Saïl symbolise la puissante insoumission d'un territoire en lutte permanente, et ce de génération en génération. La Kabylie a refusé la soumission face aux Romains, aux Arabes, aux Turcs, aux Français et aujourd'hui elle la refuse face au régime d'Alger. L'esprit de Saïl incarne la Kabylie. La Kabylie, c'est Saïl en collectif. Comme lui, elle porte les valeurs de la liberté, de la solidarité auxquelles Kropotkine à consacré un chapitre dans son ouvrage L'entraide, un facteur de l'évolution [1].

A.B.: Mais ce qui caractérise Saïl, au moins au sein de sa propre génération, c'est sa prise de conscience prématurée de l'universalité du combat révolutionnaire et de la nécessité de s'engager aux côtés des peuples opprimés partout dans le monde. D'ailleurs, il est resté longtemps méconnu en Kabylie, jusqu'à aujourd'hui encore. Il se trouve qu'il est plus connu en France et en Espagne, principalement du fait de son engagement syndical et antifasciste. Et puis, bien-sur, par son engagement dans la guerre civile espagnole de 1936, au sein de la célèbre colonne Durutti.

Ce fut un homme d'une grande valeur qui mérite non seulement cet hommage, mais surtout des écrits, des films et des documentaires pour faire davantage connaître son oeuvre et son combat.

M. Aftis, comment avez-vous conçu le mémorial Saïl sur sa tombe à Bobigny?

H.A.: Le projet de tombe est assez simple, il s'appuie principalement sur la sobriété. Pour le buste, il s'agit d'un travail d'après une photographie historique de Saïl, d'époque et partiellement floue qui a été retravaillée et contrastée. Le buste a été modelé sur logiciel 3D. Il a permis de modéliser la maquette officielle qui servira de copie finale. Elle devrait être livrée en bronze. Ses dimensions: 70cm de hauteur, 40cm de largeur et 30cm de profondeur. Le poids final devrait être de sept kilogrammes. C'est un projet sobre, efficace et mémoriel.

Pensez-vous que l'existence de Saïl, son engagement internationaliste, sa migration en France, ses luttes dans les quartiers populaires, soient toujours inspirantes pour les générations de la jeune diaspora contemporaine?

A.B.: Effectivement, comme toute personne porteuse d'un engagement sincère et d'un dévouement à une cause juste. Il a marqué plusieurs générations et son idéal de lutte inspire non seulement sa communauté, mais traverse et franchit les frontières étatiques et culturelles. Saïl est une référence et un idéal d'identification. Il n'est pas anodin que son nom soit encore évoqué, même si surtout dans des cercles militants restreints. Son message résonne encore, comme une belle ode à l'insurrection.

Par contre, il faut être lucide sur la réalité sociale contemporaine. Les jeunes d'aujourd'hui, qu'ils soient ou non issus de l'immigration, sont victimes du consumérisme de la société, des victimes heureuses de leur malheur, qui voient dans la lutte politique ou syndicale une perte de temps et d'énergie.

H.A.: La diaspora algérienne, et particulièrement la diaspora kabyle, récemment installée en France, est le produit d'une éducation nationale algérienne qui a instrumentalisé l'ignorance et véhiculé l'aliénation. Pour ceux et celles qui sont né·es en France, il vivent en héritiers de la déchirure et souffrent d'un manque d'informations quant à l'histoire de leur pays d'origine. Mais le fait de penser à lui rendre hommage est une preuve tangible que son combat inspire encore en 2025 et, nous l'espérons, qu'il parle encore à travers le temps, vers l'avenir.

Dans nos troubles périodes de montée des fascismes internationaux, ce projet résonne comme la volonté de détruire tous les stéréotypes politiques véhiculés dans les médias sur les communautés africaines, et sur les activistes anarchistes. Était-ce votre intention dès le départ?

A.B.: La vérité historique est au-dessus de ces stéréotypes politiques et de toute idéologie réactionnaire. Personne ne peut mettre l'expression politique en cage. Mais si nous restons juste sur le terrain kabyle, que je maîtrise mieux, nous pouvons dire que l'essence même du mouvement national algérien, durant les années 1920, avait été amorcée par des syndicalistes, ouvriers et politiques très présents dans le mouvement syndical et politique français.

Étant présente en masse en France très tôt, quittant une Kabylie montagneuse et peu généreuse en ­termes de travail, la diaspora kabyle a su profiter d'un climat social propice pour intégrer les organisations syndicales et politiques françaises. En corollaire, une conscience politique anticoloniale naquit, celle qui allait proposer le projet d'un futur État algérien indépendant pluriel et démocratique. Nos espaces politiques sont interdépendants depuis longtemps. Ils se nourrissent l'un l'autre.

H. A.: De même pour une classe intellectuelle brillante d'écrivains et de journalistes d'alors, pour citer entre autres: Jean Amrouche, Taos Amrouche, Kateb Yacine, Mohmed Dib, Malek Ouary, Mouloud Mammeri, Mouloud Feraoun. Ils marquèrent par leur littérature et réflexions l'Histoire de leur peuple et étaient très influents et respectés dans les grands cercles littéraires et intellectuels français et internationaux. Nous nous plaçons, modestement, dans le sillage internationaliste de ces intellectuels qui savaient dépasser les particularismes et les communautarismes pour penser le monde.

A.B.: Notre asso­ciation, créée et lancée par des membres originaires de Kabylie, se donne pour mission aujourd'hui de dépasser ces stéréotypes qui polluent les médias de notre temps et de bâtir des ponts de fraternité et de respect mutuel entre les peuples du monde. L'hommage qui sera rendu à l'Espagne et le 90eanniversaire de la révolution anti-franquiste n'en est qu'un exemple. Mohamed Saïl sera à l'honneur en avril 2026, dans sa complexité historique kabyle, française et espagnole.

Cette année 2026 commémore les 90ans de la guerre d'Espagne. Quel éclairage ce moment clé de l'anarchisme européen vous semble t-il porter sur notre réalité politique?

A.B.: C'est pour cette raison que l'Histoire devrait être lue, étudiée, apprise et comprise par les peuples du monde, pour parer le risque de reproduire les erreurs du passé. La Révolution espagnole, malgré les dommages collatéraux et regrettables pertes humaines, fut une vraie leçon d'Histoire.

D'un côté, elle nous a montré la volonté d'un peuple mené par une inébranlable et une ardente volonté de s'épanouir et de s'affranchir de la royauté et de la dictature militaire. L'esprit démocratique, qui gagna les masses populaires espagnoles, réussit à triompher, même si ce fut pour une courte durée.

Mais la primauté des intérêts politiques et la peur du vrai pouvoir du peuple freinèrent cet élan révolutionnaire, que ce soit par des forces intérieures en Espagne ou extérieures en Europe, laissant ainsi les portes ouvertes à Franco et ses alliés fascistes européens, qui matèrent et réprimèrent dans le sang le peuple espagnol. L'Espagne fut, par la suite comme on le sait, plongée dans la dictature militaire franquiste, et ce jusqu'à la fin des années 1970.

H.A.: Aujourd'hui, les peuples européens et du monde entier devraient tirer des leçons de cette expérience révolutionnaire et démocratique muselée pour éviter des guerres et conflits qui n'arrangent que des hommes politiques et leurs partis; vendeurs d'illusions qui ne servent que leurs profits.

«Civilisation! Civilisation! Que signifie ce mot? L'histoire de toutes les colonisations nous l'apprendra sans conteste: elle se résume à un servage intensif; c'est le vol, la piraterie, le viol qui l'accompagnent toujours! [...] Tout cela est appris, imposé aux vaincus coloniaux. Les indigènes soumis sont des enfants, de grands enfants qui vivaient librement et simplement, avec leurs traditions. Le soldat arrive: il détient la force, il définit le droit, il dédie aussi toutes les vérités.» Ainsi écrit Saïl dans son pamphlet politique Civilisation! Quel regard portez-vous aujourd'hui sur sa pensée anti-coloniale?

A.B.: L'histoire de l'humanité est une lutte permanente entre les dominants et les dominé·es. Chaque période de l'histoire a connu l'avènement ou le maintien d'une forme de discrimination, d'exploitation et de violence. Depuis la révolution néolithique, l'Homme chercha à conquérir des territoires et imposer sa suprématie sur la nature, sur l'animal et sur ses semblables humains. La logique de domination est en perpétuel mouvement, seulement manifesté sous différentes formes selon le contexte historique et géographique.

Le XXe siècle avait connu un nouvel ordre mondial et l'émergence de mouvements de luttes indépendantistes donnant naissance à de nouveaux États indépendants. Et de nos jours, des peuples se battent toujours pour leurs indépendances et leur émancipation. Malheureusement, l'ordre mondial n'est équitable que lorsque l'intérêt se présente aux premières puissances mondiales.

Saïl c'est la voix de tous les hommes et toutes les femmes libres qui se battent contre le colonialisme et la soumission des peuples. Nous (les héritiers, héritières et ami·es de Saïl) sommes la radicalité subversive. Lui fut ­aussi la voix de sa Kabylie natale, ostracisée et victime d'un régime algérien oppressif qui, encore aujourd'hui, emprisonne des innocent·es, muselle la parole, pousse les militant·es et les intellectuel·les à l'exil, ce qui est notre cas.

Avez-vous d'autres projets artistiques et politiques dans le cadre de cette année 2026, dédiée à la commémoration de la guerre civile d'Espagne?

A.B.: Pour l'année 2026, l'association Apulivre envisage de rendre hommage aux Mujeres libres [2], le samedi 7mars 2026 à Paris 15earrondissement. Un hommage à Saïl aura lieu fin avril 2026. Une rencontre en mai ou en juin présentera les artistes exilé·es espagnol·es. Et nous conclurons ce chemin militant et artistique avec la cinquième édition du festival de poésie La Tour poétique, en septembre 2026, qui portera un hommage à la poésie espagnole à travers la poète féministe Lucia Sanchez Saornil. Pour plus d'informations, vous pouvez consulter la page de notre association Apulivre [3], sur laquelle nous diffusons régulièrement nos événements et activités culturelles.

Propos recueillis par une sympathisante de l'UCL

Notes:
[1] Pierre Korpotkine (1842-1921), important théoricien de l'anarcho-communisme, écrit L'entraide, un facteur de l'évolution en 1902.
[2] Les Mujeres Libres sont une organisation non-mixte de femmes active pendant la guerre d'Espagne et la Révolution espagnole.
[3] « Association Apulivre » sur Facebook.

https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Amar-Benhamouche-et-Hamid-Aftis-Apulivre-Mohamed-Sail-symbolise-l-insoumission
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