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(fr) Courant Alternative #355 (OCL) - A Sainte-Soline comme ailleurs, les «violences policières» sont une violence étatique

Date Fri, 26 Dec 2025 15:37:56 +0000


Les vidéos rendues publiques par Mediapart et Libération les 5 et 6 novembre 2025 ont marqué les esprits, bien sur. Elles montrent des gendarmes «se comportant mal» (dans leurs actes et dans leurs propos) lors de la manifestation antibassines qui a eu lieu à Sainte-Soline le 25 mars 2023; et elles prouvent que les multiples tirs «non réglementaires» opérés par eux (1) l'ont été sur ordre de leurs supérieurs. La très large réprobation suscitée par le contenu de ces vidéos - impossible à démentir parce que provenant des caméras-piétons portées par les gendarmes - a obligé l'Etat à installer divers pare-feux pour se protéger du scandale... car c'est lui le responsable des violences policières. ---- La répression et l'entrave à l'arrivée des secours pendant la manifestation de Sainte-Soline avaient suscité des polémiques sitôt après. La préfète des Deux-Sèvres Dubée (ancienne chef de cabinet de Gérald Darmanin) avait ainsi soutenu que le dispositif mis en place - 3 200 policiers qui avaient lancé plus de 5 000 grenades en quelques dizaines de minutes - avait été «proportionné aux risques de violences», tandis que la LDH pointait un usage «disproportionné» de la force par les policiers.

Le gouvernement avait aussi cherché à contrebalancer le chiffre des 200 blessé-e-s, dont au moins quatre gravement, côté manifestant-e-s en avançant celui de... 45 côté forces de l'ordre - une manoeuvre d'autant moins convaincante que son comptage englobait 18 «traumatismes sonores» provoqués par les tirs des gendarmes.

Des plaintes, notamment pour tentative de meurtre et pour entrave volontaire à l'arrivée des secours, avaient été déposées concernant quatre blessé-e-s graves (2), ce qui avait obligé le procureur Philippe Astruc, en charge des affaires militaires au tribunal de Rennes, à déclencher une enquête sur les violences policières à Sainte-Soline.

Les diversions tentées par l'Etat après la diffusion des vidéos gendarmesques

L'inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN), à qui cette enquête a été confiée, a mis deux ans pour fournir le résultat de ses investigations. Elle a eu en sa possession, durant tout ce temps, les vidéos des caméras-piétons récemment mises sur le devant de la scène par Mediapart et Libération, mais n'a pas signalé dans son rapport les faits délictueux qu'elles renfermaient (3). Sa réticence à le faire se comprend d'autant mieux que leurs images annihilent l'argument de la «légitime défense» souvent invoqué par la police pour justifier des meurtres (sinon des assassinats). Enfin, toutes les personnes que cette inspection a auditionnées l'ont été en qualité de témoins, et non de suspects, ce qui a préparé le terrain pour que le procureur de la République classe l'affaire sans suite.

Comme l'a souligné le communiqué diffusé le 5 novembre par les quatre blessé-e-s graves et des proches d'eux qui avaient porté plainte au lendemain de la manifestation (4), le rapport de l'IGGN est donc «partial et lacunaire».

Confrontés aux images enregistrées le 25 mars 2023 par les caméras-piétons des gendarmes, le colonel Erwan Coiffard a parlé de «manquements à la déontologie», le ministre de l'Intérieur Nuñez de «gestes de violence qui pourraient ne pas être proportionnés», et le gouvernement s'est employé à détourner l'attention d'eux.

Nuñez a ainsi annoncé, le 6 novembre, l'ouverture d'une enquête administrative qui constitue un nouvel écran de fumée. Comme l'IGGN en a la responsabilité, il est fort probable qu'elle débouche juste, un jour lointain, sur la désignation de «brebis galeuses» identifiées à partir des vidéos, et que l'on «chassera» (définitivement ou non) des forces de l'ordre afin de blanchir celles-ci. Il est en revanche peu probable que soit jamais inquiété le général de division Samuel Dubuis, chef du commandement à Sainte-Soline: il est devenu en novembre 2024 inspecteur général des armées pour la gendarmerie sur proposition d'un ministre des Armées appelé Sébastien Lecornu.

De son côté, le procureur de la République Frédéric Teillet (successeur d'Astruc au tribunal de Rennes) a fait savoir dans un communiqué, le 6 novembre également, qu'il lui fallait... du temps pour décider de poursuivre ou non les investigations. Il a expliqué ce choix par la «complexité» d'un dossier dont il dispose pourtant depuis six mois, et par la «densité» de la note qu'a rédigée l'avocate des quatre plaignant-e-s en réponse à l'enquête de l'IGGN, alors que les questions soulevées dans cette note portent beaucoup sur les «zones d'ombre» laissées par son enquête.

Les blessé-e-s qui ont porté plainte ne demandent pas l'ouverture d'une procédure judiciaire parce qu'ils croient en la neutralité des tribunaux ou en attendent une «justice», mais pour que des investigations supplémentaires soient menées et qu'elles échappent à l'IGGN en étant placées sous l'égide d'un juge d'instruction. Car la «police des gendarmes» n'a pas plus examiné les conditions d'intervention des secours à Sainte-Soline qu'elle n'a auditionné les gendarmes présents sur les vidéos, ou leurs supérieurs hiérarchiques. Elle a signalé quelques «dysfonctionnements» dans l'organisation de ces secours, mais sans les traiter. Elle n'a par exemple pas cherché à savoir pourquoi le PC des pompiers ne répondait pas aux appels à l'aide pendant la manifestation. De même, quoique les secours n'aient pas été autorisés à accéder sans escorte de la police aux blessé-e-s se trouvant près de la mégabassine, l'IGGN n'a pas interrogé des motards de la gendarmerie qui ont mis un temps «inexplicable» à rejoindre une ambulance et l'ont abandonnée en route (5).

Qu'il s'agisse des mégabassines ou des retraites, l'Etat mène une guerre de classe

Dénoncer, comme s'y ingénie la gauche (6), le «système policier» tel qu'il existe aujourd'hui en France est un leurre qu'il importe de dissiper. On cherche par là à nous persuader que la police agit indépendamment du pouvoir; ou encore qu'il pourrait y avoir une «bonne» répression, une violence «correcte» de l'Etat si la couleur politique de ses représentant-e-s changeait... alors que quand la gauche a gouverné, elle aussi a laissé/autorisé les forces de l'ordre avoir des pratiques coercitives réputées illégales (7).

A la vérité, si les violences policières ont bien un «caractère systémique», ce n'est pas parce que la «doctrine du maintien de l'ordre actuelle a pour pivot l'usage des armes (8)», mais parce que ces violences mêmes font partie de la panoplie répressive dont dispose l'Etat pour défendre l'ordre établi quand il le juge nécessaire. L'utilisation à des fins létales de lacrymos censées être «dissuasives» n'a donc pas été à Sainte-Soline - ou en d'autres lieux - une initiative de Robocop «fachos» ayant pété les plombs, mais une consigne arrêtée et soigneusement planifiée dans les hautes sphères. De plus, les violences policières du 25 mars 2023 ne peuvent être tenues pour «exceptionnelles» que si l'on considère les seules dernières décennies. Pendant la guerre d'Algérie, de nombreux militaires français ont fait largement pires - et c'est avec la bénédiction officieuse des pouvoirs publics qu'ils ont pratiqué la torture et les assassinats (9).

L'Etat a traité la manifestation de Sainte-Soline comme une situation de guerre, et a organisé ses troupes sur cette base. Darmanin (ministre de l'Intérieur à l'époque) avait annoncé dans les médias, la veille, que «les Français [allaient] voir des images très violentes» - mais les images diffusées ensuite ont évidemment visé pour l'essentiel à présenter des «écoterroristes», et non des gendarmes procédant à des tirs «strictement prohibés» par la loi dans l'intention délibérée de blesser, voire tuer des manifestant-e-s.

Bref, regarder par le petit bout de la lorgnette ce qui s'est passé ce jour-là, sans prendre en compte les enjeux économiques ou les préoccupations politiciennes en arrière-fond, conduit à focaliser l'attention sur des sous-fifres et à préconiser, pour «arrêter l'escalade de la violence», des mesures qui confortent le système en lui donnant une allure plus respectable (10).

Les forces de l'ordre frappent de plus en plus lourdement en France, depuis le mouvement contre la «loi travail» (2016), les mobilisations environnementales mais aussi sociales - des gilets jaunes (2018-2019) aux émeutes déclenchées par la mort de Nahel (2023), ou provoquées à Nouméa par le «dégel» du corps électoral calédonien (2024), en passant par le mouvement contre la réforme des retraites (2023). On le constate à la gravité des blessures infligées, au nombre des arrestations préventives, interpellations, condamnations, etc. Les quartiers populaires et les «territoires» des anciennes colonies françaises sont le laboratoire de la violence étatique. Dans une Europe qui se remilitarise, les moyens de la police et les commandes d'armes ne cessent d'augmenter.

On n'aura cependant garde d'oublier que le contrôle social ne passe pas uniquement par la répression policière.

D'une part, la répression judiciaire de manifestant-e-s sévit toujours. Le 3 décembre se tiendra ainsi à Poitiers le procès en appel de quatre des neuf porte-parole de collectifs et syndicats accusés d'avoir «organisé des manifestations illégales» à Sainte-Soline en 2022 et 2023 (les Soulèvements de la Terre, Bassines non merci, Solidaires, la Confédération paysanne et la CGT).

D'autre part, avec l'essor du numérique (et de son rejeton l'intelligence artificielle), le flicage des individus dans leurs moindres gestes, voire pensées, et la propagande insidieuse, notamment via les réseaux sociaux, s'accroissent constamment afin d'empêcher toute contestation potentiellement problématique pour le système capitaliste et de maintenir l'illusion d'institutions «démocratiques».

En conclusion, la lutte antibassines n'est pas plus terminée que celle contre la réforme des retraites: de nouvelles mégabassines sont prévues et la retraite à 64 ans est seulement suspendue jusqu'en 2028. L'étalage au grand jour des vidéos sur les violences policières à Sainte-Soline a un peu fait bouger les lignes par rapport à la répression. La CGT s'est par exemple élevée, dans son communiqué du 7 novembre, contre la «doctrine du maintien de l'ordre» et contre «la criminalisation des mouvements sociaux, syndicaux et environnementaux». Il faut néanmoins s'employer à convaincre que le meilleur moyen de s'y opposer ne passe pas par les urnes ou par une réforme de la police, mais par des mobilisations massives contre les institutions et contre le système économique qu'elles défendent.

OCL-Poitou, le 24 novembre 2025

Notes
1. Au moins neuf escadrons, sur les 15 mobilisés, ont pratiqué ces tirs. Parmi les six autres escadrons, un n'a pas répondu à l'ordre de remettre les vidéos de ses troupes, un autre a déclaré avoir détruit les siennes par erreur.
2. 73 blessé-e-s avaient par ailleurs saisi la défenseure des droits, qui devrait rendre en février 2026 un avis sur les violences policières à Sainte-Soline. Voir, sur le site de Bassines non merci, le communiqué du 5 novembre «Sainte-Soline: la violence était bien du côté de la police».
3. C'est pourtant ce que stipule l'article 40 du code de procédure pénale pour tout fonctionnaire ayant connaissance de tels faits.
4. Lire sur oclibertaire.lautre.net «Il importe de faire la lumière sur les violences policières à Sainte-Soline et ailleurs».
5. Ce véhicule devait évacuer Serge, qui se trouvait en état d'urgence vitale.
6. Voir par exemple Libération le 7 novembre.
7. Voir le massacre des indépendantistes kanak à Ouvéa sous la présidence de Mitterrand; ou encore le «nassage» des manifestant-e-s instauré sous la présidence de Hollande. Le silence du PS concernant les vidéos de Sainte-Soline, aussi profond que celui du RN, est... parlant.
8. Selon le politiste Sebastian Roché dans un entretien accordé au Monde le 6 novembre.
9. Par ailleurs, 45 condamnés à mort algériens ont été guillotinés durant les seize mois où Mitterrand a été garde des Sceaux (février 1956 - mai 1957).
10. Pour la France insoumise qui a demandé une commission d'enquête sur Sainte-Soline, «il s'agit désormais de refonder notre service public de la police»: «réorganiser le recrutement, la formation et la gestion des effectifs de police et de gendarmerie» (voir le site L'Insoumission, le 14 novembre 2025).

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4592
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