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(fr) Courant Alternative #355 (OCL) - MADAGASCAR Les espoirs des manifestants suspendus au bon vouloir des militaires
Date
Sat, 20 Dec 2025 18:23:06 +0000
Madagascar, ancienne colonie française située dans l'océan Indien
occidental, a connu, une nouvelle fois, un processus de destitution du
pouvoir en place. Entraînés par la vague mondiale de la «GenZ», les
manifestants malgaches ont pris la rue fin septembre pour contester les
conditions de vie que leur impose le pillage des ressources orchestré
par les groupes affairistes à la tête du pays. Rejointes trois semaines
plus tard par les militaires de la CAPSAT (Corps d'administration du
personnel et des services administratifs et techniques), les
manifestations ont conduit à la fuite du Président malgache, Andry
Rajoelina, et donc à sa destitution. ---- Rajoelina a d'abord été
héliporté sur l'île Sainte-Marie, puis rapatrié (il est aussi français)
sur l'île de la Réunion par un avion de l'armée française. Il aurait
ensuite rejoint Dubaï, où il possède plusieurs biens immobiliers. En
parallèle, l'ancien Premier ministre Christian Ntsay et l'homme
d'affaires très puissant Mamy Ravatomanga se sont également échappés en
direction de l'île Maurice. De nombreuses figures du pouvoir sont
actuellement poursuivies par la justice.
Mais est-ce à dire que la victoire est acquise? C'est toujours
réjouissant de voir des puissants en sueur sur le tarmac avant le
décollage, poursuivis par des masses révoltées, mais la reprise en main
par l'armée n'augure jamais rien de bon dans cette configuration. Il
nous faut donc nous poser la question du contenu de la victoire visée.
Pour tenter de comprendre ce qui se joue, je propose un bref retour
historique depuis la colonisation de l'île pour identifier le type
d'Etat qu'on retrouve à Madagascar et évaluer ce qu'un changement de
régime signifie pour la population malgache.
Un système de pillage des richesses institué depuis la colonisation
Madagascar est une grande île (l'équivalent de la France métropolitaine
et du Benelux réunis) dont la connexion avec le monde occidental remonte
au XVe siècle. C'est à partir du XVIIIe siècle, dans le cadre du
commerce d'esclave pour l'industrie sucrière, que l'île rentre dans le
système impérialiste occidental des empires français et britannique. Au
XIXe, ces empires se partagent l'océan Indien occidental et la France
hérite de Madagascar. D'abord établie sous la forme d'un «protectorat»,
la présence française se transforme en colonisation, à la veille du XXe
siècle (1896). A mi-chemin selon les endroits entre une colonie
d'exploitation et une colonie de peuplement, l'administration française
inscrit le nouveau monde capitaliste en lettres de feu et de sang. La
répression de l'insurrection de 1947 est encore vive dans les mémoires
malgaches.
Après un peu plus d'un demi-siècle de présence, la France décolonise
Madagascar en 1960. L'ancienne force coloniale opte pour un contrôle
économique du pays, grâce aux structures de traite qu'elle a mises en
place. La décennie 1960 est ainsi marquée par la persistance des grands
empires commerciaux issus du temps colonial, notamment les compagnies La
Marseillaise, La Lyonnaise ou encore l'Emyrne, chacune positionnée en
monopole sur un territoire et/ou un produit manufacturé à vendre aux
Malgaches ou un produit brut à exporter à l'étranger comme le café.
En 1972, une révolte paysanne d'une ampleur inédite éclate et rencontre
un mouvement étudiant puissant forgé notamment par les luttes étudiantes
des quatre coins du monde de la fin des années 1960. Le Président
Tsiranana, positionné par la France, tombe. Les réseaux d'affaires
coloniaux s'effondrent et la France perd une partie de son influence. En
réalité, la structure économique du pays, qui a été forgée par l'Etat
colonial pour drainer les marchandises malgaches de la terre aux bateaux
commerciaux, s'est maintenue. Elle a simplement été réappropriée par les
forces politiques fraîchement arrivées au pouvoir. C'est le début d'un
cycle de prises de pouvoir et de coups d'Etat qui vient de connaître un
nouvel épisode en ce mois d'octobre 2025. En effet, depuis 1975 et
l'arrivée de Ratsiraka au pouvoir, le petit livre vert à la main
(version malgache du petit livre rouge), l'Etat en tant que tel est
devenu une ressource âprement disputée parmi les groupes bourgeois
malgaches. Depuis 1972, nous pouvons identifier quatre coups d'Etat à
Madagascar (1991, 2002, 2009, 2025).
L'intervention du FMI dans les années 80, pendant la vague des
«ajustements structurels», n'a fait que renforcer la collusion entre
fonction politique et opportunité économique puisque les organisations
internationales ont incité le pouvoir en place à privatiser des pans
entiers de la sphère publique malgache. L'Etat est devenu, un peu comme
partout, mais peut-être un peu plus que partout, un arbitre qui joue en
même temps qu'il juge. L'enjeu, en tant que chercheur de rente, est de
s'approprier les aides internationales mais aussi de maîtriser les
circuits commerciaux ou toute autre manne financière.
Un pouvoir d'Etat qui ne connait que la prédation
Tout au long du développement de cette extraversion (1), le fossé s'est
creusé entre ces groupes de politiciens et le reste de la population.
Les conditions de vie se sont fortement dégradées. Madagascar est
d'ailleurs le seul pays au monde à connaître une trajectoire descendante
du PIB par tête sans avoir connu de catastrophes ou de conflits majeurs.
La catastrophe pour les Malgaches, c'est le pillage par un groupe
bourgeois de tout ce qui peut permettre de vivre décemment. Depuis 1960,
Madagascar a vu tout ce qui correspond à la reproduction de la
population chuter: les infrastructures sanitaires, éducatives,
routières, etc. Tout est laissé à l'abandon, à l'auto-organisation, dans
des conditions de plus en plus déplorables, notamment dans le monde
rural, soit 80 % de la population malgache. Pendant ce temps, des
milliardaires font fortune dans la vente des terres à des groupes
étrangers, dans la fabrication de monopoles commerciaux, dans
l'exploitation de paysans, de prolétaires du numérique et d'ouvrières
textiles, dans la marchandisation de tous les pans de la reproduction
mais aussi dans le vol pur et simple de l'argent «public», laissant, de
fait, l'écrasante majorité de la population malgache sur le bas-côté.
Le cas de la JIRAMA est à ce titre exemplaire. Régie d'électricité à
Madagascar, la compagnie fait face au pillage de ses ressources par les
différents administrateurs qui passent. Malgré un potentiel hydraulique
gigantesque, la seule façon plébiscitée de faire de l'électricité à
Mada, c'est de faire tourner les groupes électrogènes et de grassement
payer les compagnies pétrolières qui fournissent le carburant au
passage. Mais à force de se servir dans la caisse, l'outil de production
d'électricité en a pris un coup. Les délestages à Madagascar sont
constants, mais la situation avait atteint son paroxysme à la veille des
manifestations.
Une lutte à peine démarrée, aussitôt confisquée
Les conditions de vie déplorables n'empêchent pas les jeunes urbains des
générations Y et Z d'être ultra-connectés, notamment les classes
moyennes prolétarisées qui bénéficient encore d'un certain capital
scolaire. On a d'ailleurs pris l'habitude d'exposer le cas des
travailleurs malgaches afin d'illustrer l'exploitation des forçats du
numérique pour fabriquer la fameuse «intelligence artificielle» (2).
C'est précisément ce groupe social qui est parvenu à organiser les
premières manifestations avec pour égérie Luffy de One Piece, héros
anti-élite qui portait pour l'occasion un chapeau traditionnel malgache.
Les demandes des manifestants n'ont au début rien de très
révolutionnaire. Ils veulent de l'eau et de l'électricité, pouvoir vivre
décemment, se soigner et aller à l'école. Les manifestants sont ignorés
et un scénario à la népalaise se profile dans les imaginaires. Le ton se
durcit, le chef d'Etat tente des concessions, limoge le gouvernement,
mais rien n'y fait. Le pouvoir répond par la force aux revendications,
avec 22 personnes tuées au cours des manifestations. Les manifestations
se poursuivent et demandent la chute du Président. Mais ce qui est
paradoxal, c'est que c'est au moment où l'intensité des manifestations
semble retomber que la CAPSAT intervient et lance son appel à la
mutinerie. Les choses vont ensuite très vite. Le Président disparu
depuis plusieurs jours apparaît dans une vidéo, cadre serré, déplorant
un complot qui veut attenter à sa vie. Les forces armées laissent les
manifestants, escortés par les militaires mutins, accéder aux abords des
lieux de pouvoir. Le colonel Michaël Randrianirina prend la pause dans
le palais présidentiel. Il assure vouloir porter les préoccupations de
la «GenZ» au coeur des institutions politiques. En réalité, la «GenZ»
s'est fait littéralement confisquer la lutte sans que cette dernière ait
pu transformer le quotidien.
Tout changer pour ne rien changer? Malheureusement, le scénario est déjà
bien connu. Les réseaux se reforment, le président de l'Assemblée
nationale a passé cinq jours en Russie début novembre, signalant par-là
de potentielles extraversions à venir. Le Président destitué de 2009,
Ravalomanana, plutôt proche des intérêts américains, a fait lui aussi
savoir qu'il restait disponible. Bref, pas de révolution à l'horizon.
Ce qui est étonnant, c'est la facilité avec laquelle on fait tomber un
pouvoir dans la «grande île». Les positions faiseuses de fortune se
perdent aussi vite qu'elles s'acquièrent. Cette caractéristique témoigne
du caractère hors sol du pouvoir, et du fossé dont on parlait en début
d'article. La question qui n'a pour le moment pas trouvé de réponse,
c'est comment on rend l'abolition momentanée d'un pouvoir irréparable?
Si le mouvement de la «GenZ» a permis de redistribuer les cartes, et de
distribuer quelques baffes aux bourges au passage, il n'a
malheureusement nulle part mis feu au jeu pervers qui oblige les prolos
et les paysans, de Madagascar et d'ailleurs, à subir les actions des
puissants. En attendant, il y a de nouveau des coupures d'électricité à
Madagascar.
Mich
Notes
1. Doctrine politique qui consiste à vendre à des puissances étrangères
des pans entiers de l'économie - malgache ici - tout en se servant au
passage.
2. Voir le documentaire d'Arte sur les petites mains de l'IA de
septembre 2025:
https://www.arte.tv/fr/videos/126831-000-A/madagascar-les-petites-mains-de-l-ia/
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4586
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