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(fr) Courant Alternative #355 (OCL) - Solidarité avec Zehra Kurtay et les réfugiés politiques turcs

Date Sat, 20 Dec 2025 18:23:04 +0000


Dans La Terrorisation démocratique (1), Claude Guillon analysait l'arsenal législatif adopté au nom de la lutte contre le terrorisme et mis en place à partir de 1986 par les gouvernements de gauche comme de droite. Il remarquait que la création en juillet 1996 du «délit d'association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste» transformait une procédure judiciaire en un mode d'intimidation de groupe visé indépendamment de la réalisation d'une infraction, créant ainsi la forme pénale du procès d'intention. Cette dynamique se doublait à l'échelon européen par l'adoption en 2001 de deux décisions-cadres (2), contraignantes pour les législations des États de l'Union européenne, définissant comme «terroriste» des infractions à partir du moment où l'autorité décide d'appliquer cette étiquette à leurs auteurs. La création du mandat d'arrêt européen, permettant à un magistrat de faire arrêter dans son lieu de résidence un ressortissant européen, parachevait le processus, et la Convention pour la prévention du terrorisme pouvait être adoptée en mai 2005 (en vigueur en France depuis aout 2008).

On l'a souvent écrit dans Courant Alternatif, les marges sont des laboratoires des pratiques de l'État, plus encore lorsqu'il s'agit de répression. La figure de l'étranger est donc au coeur des dispositifs sécuritaires, qu'ils visent le «terrorisme» extérieur ou intérieur. La sécurité s'oppose à la délinquance et au terrorisme, l'identité nationale à l'immigration, et c'est sous Sarkozy que s'incarnera le bingo réactionnaire de base: terrorisme, immigration et délinquance des jeunes.

Désormais, les mesures antiterroristes sont inextricablement liées aux dispositions réprimant l'immigration dite irrégulière.

Quatre décennies d'antiterrorisme ont donc infusé l'esprit et la pratique du droit, et débouché sur un antiterrorisme ordinaire dont on peut voir aujourd'hui les effets concrets, comme par exemple les procédures pour apologie du terrorisme.

Mais on peut encore mieux mesurer ses ravages dans les milieux de l'immigration politique. Ainsi la communauté des réfugiés politiques kurdes et turcs a été un formidable galop d'essai pour la justice antiterroriste. En octobre 2011, la signature d'un accord de sécurité entre la France et la Turquie formalisaient une «coopération opérationnelle de lutte contre le terrorisme». L'accord, selon Claude Guéant, allait «bien au-delà des accords que la France signe habituellement dans le domaine de la sécurité».

En 2010 et 2011, respectivement 38 et 32 membres du PKK (3) étaient arrêtés en France. En novembre 2012, au terme d'une instruction menée par le juge Thierry Fragnoli (4), ce sont 15 inculpés dont trois femmes qui comparaissent devant la Xe chambre du tribunal correctionnel de Paris.

La plupart bénéficie du statut de réfugié. Ils et elles ont du fuir la répression en Turquie, mais quelques-uns ont grandi en France. Pourtant, de la Française d'origine turque à qui on reproche d'avoir porté un t-shirt siglé DHKP-C (5), au «récidiviste» que l'on présente comme le «chef» d'une cellule, c'est une même responsabilité collective et morale qu'on tente de leur faire porter. Les 15 prévenus sont accusés d'appartenir à un groupement formé en vue de la préparation d'actes terroristes. À cela s'ajoute l'inculpation de financement notamment au travers d'une association culturelle et la vente d'une revue, Yürüyüs (6), pourtant légale en France... et en Turquie. La directrice de cette revue, Zehra Kurtay, sera condamnée aux côtés de ses camarades à cinq ans de prison. Militante de la gauche révolutionnaire depuis ses années de lycées, réfugiée en France depuis 2007, elle fait depuis mai dernier l'objet d'une OQTF, et ce malgré les risques encourus si elle venait à regagner son pays d'origine, la Turquie, où elle est considérée comme «terroriste» (sa tête est mise à prix par le gouvernement turc).

A propos de Zehra Kurtay

Après la fac en 1994, Zehra devient journaliste. Cette année est également celle de sa première détention. Elle sera par la suite arrêtée et emprisonnée à plusieurs reprises pour son activité de rédactrice au sein de journaux révolutionnaires, et subira la torture, ce qui la rendra handicapée. En 2000, elle est incarcérée à la prison d'Umraniye. En vue de briser tout mouvement de lutte, le gouvernement turc souhaite inaugurer des prisons de «type F», qui transforment des dortoirs collectifs en petites cellules, pouvant ainsi isoler les militants. En signe de protestation, Zehra et ses camarades entament alors une grève de la faim qui dure 181 jours, au terme de laquelle elle est nourrie de force, ce qui lui occasionnera de lourdes séquelles physiologiques et neurologiques. Libérée au vu de son état de santé dégradé, puis finalement déclarée apte à retourner en prison par le régime fasciste turc, elle s'enfuit alors vers la France, où elle sera donc de nouveau emprisonnée.

À sa sortie de prison en 2016, l'acharnement judiciaire continue: en raison des lois antiterroristes promulguées en 2015, Zehra se voit forcée de pointer au commissariat tous les 3 mois pendant 10 ans. Zehra Kurtay n'y manque pas; pourtant son statut de réfugiée politique sera révoqué à son insu par l'État français en 2018. Zehra Kurtay mène alors un double combat: la résistance politique et la lutte juridique. Elle tient une première table d'info au carrefour Strasbourg-Saint-Denis pendant 2 ans pour dénoncer l'impérialisme français, partager son combat et recueillir des signatures pour appuyer sa demande de renouvellement de carte de séjour. Suite à cette mobilisation, l'État français lui accorde un titre de séjour ordinaire et non politique: très précaire, c'est un titre provisoire à renouveler tous les 3 mois. Mais au début du mois de mai 2025, son titre de séjour est annulé par la préfecture du Val-de-Marne et fin mai, lorsqu'elle se rend à un rendez-vous administratif, Zehra est placée en garde à vue, notifiée de l'annulation de son titre de séjour, d'une OQTF, et de son renvoi vers la Turquie. Dans la foulée, elle se voit transférée au Centre de Rétention Administrative d'Oissel, près de Rouen, où elle reste 6 jours. Elle est finalement placée sous contrôle judiciaire.

Zehra Kurtay a donc entamé une nouvelle grève de la faim le 3 juillet dernier, et installé une tente de la résistance à la Porte de Saint-Denis à Paris, où un collectif de militants l'épaule, tandis que de simples passants viennent écouter l'histoire invraisemblable d'une révolutionnaire prête à mourir pour obtenir justice...

Mouloud Hollywood, envoyé spécial à Paris

Notes
(1) La Terrorisation démocratique, Claude Guillon, Éditions Libertalia, 2009.
(2) La décision-cadre est un instrument institué dans le cadre de la coopération policière et judiciaire en matière pénale dans l'Union européenne. Elle est prise par la commission. Le Parlement n'était pas associé à l'élaboration des décisions-cadres.
(3) Parti des travailleurs du Kurdistan
(4) Thierry Fragnoli s'illustrera plus tard dans le fiasco de l'affaire de Tarnac. Il finit aujourd'hui tranquillement sa carrière au tribunal de grande instance de Papeete à Tahiti.
(5) Le DHKP-C est le Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple, parti marxiste-léniniste turc
(6) «Marcher» en turc

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4584
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