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(fr) Courant Alternative #355 (OCL) - Derrière l'apparente militarisation des États-Unis
Date
Wed, 17 Dec 2025 17:18:36 +0000
Les États-Unis se trouveraient-ils en pleine militarisation? Si cette
question se pose aujourd'hui, c'est d'une part par contagion avec la
hausse des budgets en Europe et au-delà, d'autre part sous l'effet des
mesures spectaculaires et chaotiques prises par Trump, du bombardement
de l'Iran à la destruction de bateaux de pêcheurs vénézuéliens (avec 83
morts au moins) en passant par le déploiement de la Garde nationale pour
intimider la population des villes gouvernées par le Parti démocrate.
Par ailleurs, le secteur de l'armement occupe une place importante dans
l'économie américaine depuis la Seconde Guerre mondiale, à telle
enseigne que le président républicain (et ancien général) Eisenhower a
mis en garde, dans son discours de fin de mandat en janvier 1961, contre
l'emprise grandissante du «complexe militaro-industriel».
Le problème n'est donc pas nouveau, même si les anti-impérialistes
sonnent régulièrement le tocsin, citant en général les chiffres en
valeur absolue du budget de la défense nationale ou de la production
d'armes aux États-Unis. Avant donc de considérer l'influence de l'un et
de l'autre sur l'économie, les exportations ou la vie sociale du pays,
faisons un bref détour par les données historiques.
Comme part du PIB, les dépenses militaires américaines ont atteint leur
pic d'après-guerre en 1953 (guerre de Corée): 13,58%. Elles ont oscillé
par la suite entre 8% et 10% pendant plusieurs années de course aux
armements; petit tassement puis remontée à 9,42% en 1967 (guerre du
Vietnam); baisse continue jusqu'en 1978, à 4,94%; nouvelle poussée sous
Reagan à 6,81% en 1982; moyenne de 3,89% au cours des années 1990 (l'ère
Clinton); relèvement modéré dans le cadre de la «guerre contre le
terrorisme» à partir de 2002 jusqu'à un sommet de 4,9% en 2010 (sous
Obama), puis nouvel étiage notable entre 2015 et 2024, avec une moyenne
annuelle légèrement inférieure à 3,4%. À titre de comparaison, le
pourcentage du PIB consacré aux dépenses militaires en 2024 était de
plus de 7% en Russie et en Arabie saoudite (principal client des armes
américaines au Moyen-Orient, devant Israël), de 8% en Algérie, près de
9% en Israël, mais aussi de 4,2% en Pologne.
Qu'en est-il aujourd'hui? Trump procède à un rattrapage... mais à peine,
puisque le budget de l'exercice 2026 n'équivaut en termes réels qu'à
3,2% du PIB (contre 3% environ pour l'exercice précédent), compte tenu
d'une inflation tenace et aggravée par les droits de douane (1). Bien
entendu, cela n'épuise pas le sujet, d'autant que ce pays représentait à
lui seul 37% du total mondial des dépenses militaires en 2024. Qui plus
est: «Les exportations d'armement des États-Unis ont augmenté de 21%
entre 2015-19 et 2020-24, et leur part des exportations mondiales est
passée de 35% à 43% (2).» Dans ce domaine comme dans d'autres, la
continuité entre Biden et Trump mérite d'être signalée.
La taille du budget militaire américain n'a rien de mystérieux quand on
songe au poids de ce pays dans l'économie mondiale et à son rôle, depuis
les années 1940, comme centre de l'empire du capital, qui suppose
l'existence de bases militaires à l'étranger et de forces
d'intervention. Ce que l'on doit plutôt saisir, c'est son impact
démesuré sur l'industrie, la recherche fondamentale, l'emploi et la vie
sociale des États-Unis; c'est ce que d'aucuns ont pu appeler le
«keynésianisme militaire». Le puissant secteur de l'armement vient tout
de suite à l'esprit, mais sans la centralisation et la planification
instaurées par l'État pendant la Seconde Guerre mondiale et maintenues
en partie après, des secteurs comme l'électronique, surtout les
semiconducteurs, n'auraient pas non plus connu le décollage qui allait
assurer une telle avance à ce pays prétendument si libéral. Pas besoin
de chercher plus loin les origines du soutien apporté par tant de
dirigeants syndicaux américains à la croisade antisoviétique: redoutant
un retour du chômage de masse des années 1930, ils avaient compris
pendant la guerre combien l'étatisation-militarisation pouvait être
bénéfique...
«Gaspillage, fraude et abus»: cette formule lancée à tout bout de champ
par le Parti républicain pour justifier le démantèlement des services
publics ne s'applique nulle part avec plus de justesse qu'au système de
commandes militaires jusqu'aux années 1980. Appels d'offres douteux,
gonflement des prix à l'arrivée, délais non respectés, qualité
aléatoire... C'est alors que la vague de déréglementation et de «valeur
pour l'actionnaire» déferle aux États-Unis, et le secteur de l'armement
devient la proie, comme tant d'autres, des fameux raiders dans une
spirale de rachats-endettement-disparitions. En plus, avec la fin de
l'URSS et l'élection de Bill Clinton, les commandes militaires baissent
de 60% entre 1989 et 1997. On estime en 1995 que quelque 90.000
entreprises, soit les trois quarts environ du secteur, se sont évaporées
en l'espace de dix ans (3). C'est dans cette furie de consolidation que
naît le mastodonte Lockheed Martin. Même ainsi, en 1998-1999 les grands
noms du secteur voient dévisser leurs cours en Bourse et leur dette
déclassée au rang de «non investissable». Ils ne seront sauvés que par
les guerres d'Afghanistan puis d'Irak.
La vieille garde contestée par de jeunes loups
Sensible au problème des monopoles corrompus, surgonflés et atrophiés,
Obama se tourne vers le milieu de la tech, plutôt pro-démocrate et
supposé plus efficace. Dès 2014, des start-ups d'une coalition émergente
tech-défense (SpaceX, Palantir, Anduril) gagnent des procès pour appels
d'offres attribués sans concurrence réelle aux groupes dominants, ce qui
crée en plus une ouverture inespérée pour des sociétés de capital-risque
et de capital-investissement. Les entreprises de ce nouvel univers vont
bien prospérer sous Biden, mais, estimant que les poids lourds de
l'armement continuent d'emporter la part du lion des contrats, elles
vont accepter de faire allégeance à Trump, grâce à l'entremise de Peter
Thiel (PayPal, Palantir), David Sachs (responsable IA et crypto au
gouvernement actuel) et J. D. Vance.
Renouant avec une vieille obsession américaine -tout peut se régler par
une énième percée technologique-, Palantir, Anduril et d'autres
proposent donc des solutions dernier cri mais qui se révèlent décevantes
en Ukraine, où les combattants préfèrent les drones chinois ou de
construction locale, moins chers et plus fiables. Mêmes
contre-performances pour les fournisseurs établis, tristement célèbres
parmi les soldats américains pour leurs hélicoptères qui s'écrasent
souvent et leurs fusils d'assaut trop lourds à porter. Parallèlement,
Trump annonce le «Dôme d'or», futur bouclier antimissile d'un cout
estimé de 175 milliards de dollars. Bien que jugé tout aussi
irréalisable que la «guerre des étoiles» de Reagan, il devrait faire le
bonheur de la droite tech-défense.
Est-ce essentiellement à cela que sert le budget de la défense? En tout
cas, Stephen Miran, trumpiste récemment nommé à la Réserve fédérale,
plaide pour une hausse des dépenses militaires comme chemin plus sur
vers la réindustrialisation que les mesures adoptées par Biden (4).
D'accord, objectera-t-on, mais la politique étrangère, la violence
contre les «ennemis» de l'Amérique? Rappelons que Trump a du promettre
en campagne qu'il n'y aurait plus de «guerres sans fin», tant la
population -et surtout la base MAGA- en avait eu sa dose. Vietnam,
Afghanistan, Irak: les agressions américaines ont rempli le pays
d'anciens combattants démoralisés et traumatisés, ainsi que de soldats
parfois dangereux, comme le révèle une récente étude sur la plus grosse
base militaire du pays, haut lieu de trafic de drogues et de meurtres.
En plus, l'un des rares engagements armés sous Trump II s'est soldé par
une pitoyable déroute... face aux Houthis: «En l'espace d'un mois, les
États-Unis avaient épuisé le gros de leur stock de missiles guidés et
perdu nombre d'avions, sans pour autant avoir imposé leur supériorité
aérienne sur un pays au PIB par habitant six fois moins élevé que celui
d'Haïti (5).» Et le bombardement de l'Iran? Courageux mais pas
téméraire, Trump ne l'a osé qu'une fois que les Israéliens en avaient
détruit les défenses antiaériennes.
L'intimidation comme mode de gouvernance
Cela nous entraîne vers une dimension clé de la «méthode Trump»:
l'intimidation tous azimuts. Consciente d'une perte progressive de
l'hégémonie américaine d'autrefois, l'équipe au pouvoir cherche à faire
peur, à faire illusion, tout en se repliant sur l'hémisphère occidental,
chasse gardée historique (à interdire désormais à l'influence chinoise).
D'où la fixation sur le Venezuela, qui dure à vrai dire depuis un quart
de siècle et qui donne actuellement la concentration la plus importante
des forces aéronavales américaines depuis la guerre du Golfe. Au moment
où nous écrivons ces lignes, celle-ci ressemble plutôt à une nouvelle
démonstration de force en vue d'arracher des concessions sur
l'exploitation du pétrole et, si possible, un changement de
gouvernement, d'autant que l'invasion de ce pays demanderait le
débarquement de 50.000 soldats et risquerait de provoquer un désordre
ingérable (y compris pour Exxon, Chevron et consorts). Le tout à un
moment où les soutiens jusque-là indéfectibles de Trump commencent à
quitter le navire qui coule (6).
Reste à considérer un aspect frappant de la «militarisation»: l'envoi
des forces armées pour faire marcher au pas les habitants de villes
gouvernées par les Démocrates et l'utilisation des services de
l'immigration et du contrôle des frontières (ICE et CBP), au budget
colossal, comme une sorte de gestapo aux ordres de la Maison-Blanche.
Les expulsions d'étrangers depuis janvier dépassent déjà les 500.000,
mais ce n'est pas évident qu'elles satisfassent une population
préoccupée par l'insécurité économique et de plus en plus choquée par la
brutalité des agents fédéraux (7).
Domination sans mettre les formes à l'extérieur, régime policier à
l'intérieur: la force est devenue une fin en soi; nul projet d'envergure
ne sous-tend son usage. Si militarisation il y a aujourd'hui aux
États-Unis, elle semble surtout performative. Derrière, on devine tout
au plus le besoin d'entretenir un secteur précis de l'économie et de la
bureaucratie étatique, le fantasme de restaurer la gloire d'antan du
pays, le délire d'un chef d'État semi-mafieux et de son entourage, qui
aspirent à un pouvoir sans bornes et sans contestation. Les
manifestations massives en juin puis en octobre, et surtout les actions
quasi quotidiennes de solidarité avec les immigrés, expriment une
réaction vigoureuse et salutaire. Mais tant que l'ordre social ayant
produit ces dérèglements n'est pas remis en question, on voit mal sur
quoi cela débouchera.
Larry Cohen, 24 novembre 2025
Notes
(1) La loi de réconciliation budgétaire votée en juillet 2025 permet
toutefois de compléter considérablement ce budget, et avec bien moins de
contrôles sur les dépenses.
(2) Communiqué de presse, SIPRI, 10 mars 2025.
(3) Voir, sur ce point et la suite, Susannah Glickman, "The War Over
Defense Tech", New York Review of Books, 4 octobre 2025. On est très
loin du lieu commun sur une industrie de l'armement faisant la pluie et
le beau temps aux États-Unis.
(4) D'aucuns y voient même un moyen de contrer la «crise de la
masculinité», puisqu'on passerait d'une économie féminisée fondée sur
les services à une économie plus virile structurée autour de l'industrie
manufacturière...
(5) Seth Harp, The Fort Bragg Cartel, Penguin Random House, 2025, résumé
dans son article «Mission Impossible. The sad state of the American
armed forces», Harper's Magazine, 17 septembre 2025.
(6) Aux abois, il pourrait certes opter pour la guerre dans l'espoir de
redorer ainsi son blason. Pari aventureux, mais vu le personnage, ce
n'est pas à exclure.
(7) Voir notre article dans CA n° 353, «La situation aux États-Unis»,
notre article «États-Unis: révolution politique et réorganisation
chaotique au sommet du capitalisme», in Temps critiques n°23, et, dans
le même numéro de cette revue, J. Wajnsztejn, «Puissance et déclin: la
fragile synthèse trumpienne».
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4581
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