A - I n f o s

a multi-lingual news service by, for, and about anarchists **
News in all languages
Last 30 posts (Homepage) Last two weeks' posts Our archives of old posts

The last 100 posts, according to language
Greek_ 中文 Chinese_ Castellano_ Catalan_ Deutsch_ Nederlands_ English_ Francais_ Italiano_ Polski_ Português_ Russkyi_ Suomi_ Svenska_ Türkurkish_ The.Supplement

The First Few Lines of The Last 10 posts in:
Castellano_ Deutsch_ Nederlands_ English_ Français_ Italiano_ Polski_ Português_ Russkyi_ Suomi_ Svenska_ Türkçe_
First few lines of all posts of last 24 hours

Links to indexes of first few lines of all posts of past 30 days | of 2002 | of 2003 | of 2004 | of 2005 | of 2006 | of 2007 | of 2008 | of 2009 | of 2010 | of 2011 | of 2012 | of 2013 | of 2014 | of 2015 | of 2016 | of 2017 | of 2018 | of 2019 | of 2020 | of 2021 | of 2022 | of 2023 | of 2024 | of 2025

Syndication Of A-Infos - including RDF - How to Syndicate A-Infos
Subscribe to the a-infos newsgroups

(fr) Courant Alternative #355 (OCL) - Derrière l'apparente militarisation des États-Unis

Date Wed, 17 Dec 2025 17:18:36 +0000


Les États-Unis se trouveraient-ils en pleine militarisation? Si cette question se pose aujourd'hui, c'est d'une part par contagion avec la hausse des budgets en Europe et au-delà, d'autre part sous l'effet des mesures spectaculaires et chaotiques prises par Trump, du bombardement de l'Iran à la destruction de bateaux de pêcheurs vénézuéliens (avec 83 morts au moins) en passant par le déploiement de la Garde nationale pour intimider la population des villes gouvernées par le Parti démocrate. Par ailleurs, le secteur de l'armement occupe une place importante dans l'économie américaine depuis la Seconde Guerre mondiale, à telle enseigne que le président républicain (et ancien général) Eisenhower a mis en garde, dans son discours de fin de mandat en janvier 1961, contre l'emprise grandissante du «complexe militaro-industriel».

Le problème n'est donc pas nouveau, même si les anti-impérialistes sonnent régulièrement le tocsin, citant en général les chiffres en valeur absolue du budget de la défense nationale ou de la production d'armes aux États-Unis. Avant donc de considérer l'influence de l'un et de l'autre sur l'économie, les exportations ou la vie sociale du pays, faisons un bref détour par les données historiques.

Comme part du PIB, les dépenses militaires américaines ont atteint leur pic d'après-guerre en 1953 (guerre de Corée): 13,58%. Elles ont oscillé par la suite entre 8% et 10% pendant plusieurs années de course aux armements; petit tassement puis remontée à 9,42% en 1967 (guerre du Vietnam); baisse continue jusqu'en 1978, à 4,94%; nouvelle poussée sous Reagan à 6,81% en 1982; moyenne de 3,89% au cours des années 1990 (l'ère Clinton); relèvement modéré dans le cadre de la «guerre contre le terrorisme» à partir de 2002 jusqu'à un sommet de 4,9% en 2010 (sous Obama), puis nouvel étiage notable entre 2015 et 2024, avec une moyenne annuelle légèrement inférieure à 3,4%. À titre de comparaison, le pourcentage du PIB consacré aux dépenses militaires en 2024 était de plus de 7% en Russie et en Arabie saoudite (principal client des armes américaines au Moyen-Orient, devant Israël), de 8% en Algérie, près de 9% en Israël, mais aussi de 4,2% en Pologne.

Qu'en est-il aujourd'hui? Trump procède à un rattrapage... mais à peine, puisque le budget de l'exercice 2026 n'équivaut en termes réels qu'à 3,2% du PIB (contre 3% environ pour l'exercice précédent), compte tenu d'une inflation tenace et aggravée par les droits de douane (1). Bien entendu, cela n'épuise pas le sujet, d'autant que ce pays représentait à lui seul 37% du total mondial des dépenses militaires en 2024. Qui plus est: «Les exportations d'armement des États-Unis ont augmenté de 21% entre 2015-19 et 2020-24, et leur part des exportations mondiales est passée de 35% à 43% (2).» Dans ce domaine comme dans d'autres, la continuité entre Biden et Trump mérite d'être signalée.

La taille du budget militaire américain n'a rien de mystérieux quand on songe au poids de ce pays dans l'économie mondiale et à son rôle, depuis les années 1940, comme centre de l'empire du capital, qui suppose l'existence de bases militaires à l'étranger et de forces d'intervention. Ce que l'on doit plutôt saisir, c'est son impact démesuré sur l'industrie, la recherche fondamentale, l'emploi et la vie sociale des États-Unis; c'est ce que d'aucuns ont pu appeler le «keynésianisme militaire». Le puissant secteur de l'armement vient tout de suite à l'esprit, mais sans la centralisation et la planification instaurées par l'État pendant la Seconde Guerre mondiale et maintenues en partie après, des secteurs comme l'électronique, surtout les semiconducteurs, n'auraient pas non plus connu le décollage qui allait assurer une telle avance à ce pays prétendument si libéral. Pas besoin de chercher plus loin les origines du soutien apporté par tant de dirigeants syndicaux américains à la croisade antisoviétique: redoutant un retour du chômage de masse des années 1930, ils avaient compris pendant la guerre combien l'étatisation-militarisation pouvait être bénéfique...

«Gaspillage, fraude et abus»: cette formule lancée à tout bout de champ par le Parti républicain pour justifier le démantèlement des services publics ne s'applique nulle part avec plus de justesse qu'au système de commandes militaires jusqu'aux années 1980. Appels d'offres douteux, gonflement des prix à l'arrivée, délais non respectés, qualité aléatoire... C'est alors que la vague de déréglementation et de «valeur pour l'actionnaire» déferle aux États-Unis, et le secteur de l'armement devient la proie, comme tant d'autres, des fameux raiders dans une spirale de rachats-endettement-disparitions. En plus, avec la fin de l'URSS et l'élection de Bill Clinton, les commandes militaires baissent de 60% entre 1989 et 1997. On estime en 1995 que quelque 90.000 entreprises, soit les trois quarts environ du secteur, se sont évaporées en l'espace de dix ans (3). C'est dans cette furie de consolidation que naît le mastodonte Lockheed Martin. Même ainsi, en 1998-1999 les grands noms du secteur voient dévisser leurs cours en Bourse et leur dette déclassée au rang de «non investissable». Ils ne seront sauvés que par les guerres d'Afghanistan puis d'Irak.

La vieille garde contestée par de jeunes loups

Sensible au problème des monopoles corrompus, surgonflés et atrophiés, Obama se tourne vers le milieu de la tech, plutôt pro-démocrate et supposé plus efficace. Dès 2014, des start-ups d'une coalition émergente tech-défense (SpaceX, Palantir, Anduril) gagnent des procès pour appels d'offres attribués sans concurrence réelle aux groupes dominants, ce qui crée en plus une ouverture inespérée pour des sociétés de capital-risque et de capital-investissement. Les entreprises de ce nouvel univers vont bien prospérer sous Biden, mais, estimant que les poids lourds de l'armement continuent d'emporter la part du lion des contrats, elles vont accepter de faire allégeance à Trump, grâce à l'entremise de Peter Thiel (PayPal, Palantir), David Sachs (responsable IA et crypto au gouvernement actuel) et J. D. Vance.

Renouant avec une vieille obsession américaine -tout peut se régler par une énième percée technologique-, Palantir, Anduril et d'autres proposent donc des solutions dernier cri mais qui se révèlent décevantes en Ukraine, où les combattants préfèrent les drones chinois ou de construction locale, moins chers et plus fiables. Mêmes contre-performances pour les fournisseurs établis, tristement célèbres parmi les soldats américains pour leurs hélicoptères qui s'écrasent souvent et leurs fusils d'assaut trop lourds à porter. Parallèlement, Trump annonce le «Dôme d'or», futur bouclier antimissile d'un cout estimé de 175 milliards de dollars. Bien que jugé tout aussi irréalisable que la «guerre des étoiles» de Reagan, il devrait faire le bonheur de la droite tech-défense.

Est-ce essentiellement à cela que sert le budget de la défense? En tout cas, Stephen Miran, trumpiste récemment nommé à la Réserve fédérale, plaide pour une hausse des dépenses militaires comme chemin plus sur vers la réindustrialisation que les mesures adoptées par Biden (4).

D'accord, objectera-t-on, mais la politique étrangère, la violence contre les «ennemis» de l'Amérique? Rappelons que Trump a du promettre en campagne qu'il n'y aurait plus de «guerres sans fin», tant la population -et surtout la base MAGA- en avait eu sa dose. Vietnam, Afghanistan, Irak: les agressions américaines ont rempli le pays d'anciens combattants démoralisés et traumatisés, ainsi que de soldats parfois dangereux, comme le révèle une récente étude sur la plus grosse base militaire du pays, haut lieu de trafic de drogues et de meurtres. En plus, l'un des rares engagements armés sous Trump II s'est soldé par une pitoyable déroute... face aux Houthis: «En l'espace d'un mois, les États-Unis avaient épuisé le gros de leur stock de missiles guidés et perdu nombre d'avions, sans pour autant avoir imposé leur supériorité aérienne sur un pays au PIB par habitant six fois moins élevé que celui d'Haïti (5).» Et le bombardement de l'Iran? Courageux mais pas téméraire, Trump ne l'a osé qu'une fois que les Israéliens en avaient détruit les défenses antiaériennes.

L'intimidation comme mode de gouvernance

Cela nous entraîne vers une dimension clé de la «méthode Trump»: l'intimidation tous azimuts. Consciente d'une perte progressive de l'hégémonie américaine d'autrefois, l'équipe au pouvoir cherche à faire peur, à faire illusion, tout en se repliant sur l'hémisphère occidental, chasse gardée historique (à interdire désormais à l'influence chinoise). D'où la fixation sur le Venezuela, qui dure à vrai dire depuis un quart de siècle et qui donne actuellement la concentration la plus importante des forces aéronavales américaines depuis la guerre du Golfe. Au moment où nous écrivons ces lignes, celle-ci ressemble plutôt à une nouvelle démonstration de force en vue d'arracher des concessions sur l'exploitation du pétrole et, si possible, un changement de gouvernement, d'autant que l'invasion de ce pays demanderait le débarquement de 50.000 soldats et risquerait de provoquer un désordre ingérable (y compris pour Exxon, Chevron et consorts). Le tout à un moment où les soutiens jusque-là indéfectibles de Trump commencent à quitter le navire qui coule (6).

Reste à considérer un aspect frappant de la «militarisation»: l'envoi des forces armées pour faire marcher au pas les habitants de villes gouvernées par les Démocrates et l'utilisation des services de l'immigration et du contrôle des frontières (ICE et CBP), au budget colossal, comme une sorte de gestapo aux ordres de la Maison-Blanche. Les expulsions d'étrangers depuis janvier dépassent déjà les 500.000, mais ce n'est pas évident qu'elles satisfassent une population préoccupée par l'insécurité économique et de plus en plus choquée par la brutalité des agents fédéraux (7).

Domination sans mettre les formes à l'extérieur, régime policier à l'intérieur: la force est devenue une fin en soi; nul projet d'envergure ne sous-tend son usage. Si militarisation il y a aujourd'hui aux États-Unis, elle semble surtout performative. Derrière, on devine tout au plus le besoin d'entretenir un secteur précis de l'économie et de la bureaucratie étatique, le fantasme de restaurer la gloire d'antan du pays, le délire d'un chef d'État semi-mafieux et de son entourage, qui aspirent à un pouvoir sans bornes et sans contestation. Les manifestations massives en juin puis en octobre, et surtout les actions quasi quotidiennes de solidarité avec les immigrés, expriment une réaction vigoureuse et salutaire. Mais tant que l'ordre social ayant produit ces dérèglements n'est pas remis en question, on voit mal sur quoi cela débouchera.

Larry Cohen, 24 novembre 2025

Notes
(1) La loi de réconciliation budgétaire votée en juillet 2025 permet toutefois de compléter considérablement ce budget, et avec bien moins de contrôles sur les dépenses.
(2) Communiqué de presse, SIPRI, 10 mars 2025.
(3) Voir, sur ce point et la suite, Susannah Glickman, "The War Over Defense Tech", New York Review of Books, 4 octobre 2025. On est très loin du lieu commun sur une industrie de l'armement faisant la pluie et le beau temps aux États-Unis.
(4) D'aucuns y voient même un moyen de contrer la «crise de la masculinité», puisqu'on passerait d'une économie féminisée fondée sur les services à une économie plus virile structurée autour de l'industrie manufacturière...
(5) Seth Harp, The Fort Bragg Cartel, Penguin Random House, 2025, résumé dans son article «Mission Impossible. The sad state of the American armed forces», Harper's Magazine, 17 septembre 2025.
(6) Aux abois, il pourrait certes opter pour la guerre dans l'espoir de redorer ainsi son blason. Pari aventureux, mais vu le personnage, ce n'est pas à exclure.
(7) Voir notre article dans CA n° 353, «La situation aux États-Unis», notre article «États-Unis: révolution politique et réorganisation chaotique au sommet du capitalisme», in Temps critiques n°23, et, dans le même numéro de cette revue, J. Wajnsztejn, «Puissance et déclin: la fragile synthèse trumpienne».

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4581
_________________________________________________
A - I n f o s
informations par, pour, et au sujet des anarchistes
Send news reports to A-infos-fr mailing list
A-infos-fr@ainfos.ca
Subscribe/Unsubscribe https://ainfos.ca/mailman/listinfo/a-infos-fr
Archive: http://ainfos.ca/fr
A-Infos Information Center