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(fr) Alternative Libertaire #366 (UCL) - Soudan: L'Europe complice d'une guerre
Date
Tue, 16 Dec 2025 17:36:29 +0000
Depuis plus de deux ans, le Soudan vit un conflit entre deux forces
armées soutenues par des intérêts étrangers. Des centaines de milliers
de morts et mortes, des millions de déplacé·es et une militarisation de
la région à laquelle ont contribué des politiques européennes. ---- En
avril 2023 éclatait à Khartoum le conflit entre la Sudan Armed Forces
(SAF) -armée régulière- et les Forces de soutien rapide (FSR) -groupe
paramilitaire. Le général AlBurhan et le général Hamdan Dagalo «Hemetti»
avaient, main dans la main, maté dans la plus grande violence la
révolution de 2019 qui avait mené à la chute du dictateur islamiste Omar
el-Bechir, au pouvoir depuis plus de 30ans. Autrefois fidèles alliés du
dictateur, puis complices d'un temps pour mater les révolutionnaires et
accéder au pouvoir grâce à un putsch en 2021 ayant marqué la victoire de
la contre-révolution, c'est désormais l'un contre l'autre que les deux
hommes et leurs groupes se battent pour le pouvoir et l'accaparement des
ressources. Le soutien extérieur économique, matériel, technologique et
humain reçu par les deux parties (principalement des Émirats Arabes Unis
et de Libye pour les FSR et d'Égypte, d'Iran et de Turquie pour les SAF)
a largement permis l'enlisement du conflit.
En deux ans et demi, le conflit s'est étendu à toutes les parties du
pays, entraînant la population soudanaise dans une spirale d'une
violence inouïe. On estime à 150 000 le nombre de décès (chiffre
impossible à confirmer, probablement beaucoup plus élevé), avec
12millions de personnes déplacées de force (4,2millions de réfugié·es à
l'extérieur du pays et 7,2millions de déplacé·es internes) et 30millions
de personnes en besoin d'assistance humanitaire -soit plus de 50% de la
population [1]: le conflit est considéré actuellement comme la plus
grande crise humanitaire au monde.
Le Darfour: région martyre qui a vu naître les FSR
Dans la continuité de la guerre du Darfour (2003-2020), la région est de
nouveau le théâtre d'accusations de génocide et de nettoyages ethniques,
notamment à Geneina et Ardamatta (en 2023) au Darfour Occidental et à
Zamzam et El Fasher (en 2025) au Nord. El Fasher, capitale historique du
sultanat du Darfour et dernier bastion de l'armée, est tombée aux mains
des FSR en octobre. Cette région d'une superficie équivalente à celle de
la France, berceau historique des milices devenues les FSR, a longtemps
été marginalisée par le pouvoir central et fut secouée par des
rébellions dans les années 2000. Pour les écraser, le régime d'el-Bechir
avait déployé les milices Janjawid, appuyées par l'armée régulière
(SAF), menant à des massacres, bombardements, destructions de villages
et déplacements forcés et massifs de populations. De nombreux chefs des
milices d'alors et el-Bechir lui-même sont «recherchés» par la Cour
pénale internationale (CPI) pour des crimes de guerre et crimes contre
l'humanité (meurtres, déplacements forcés, viols...) commis.
Depuis le début du conflit actuel, le Darfour est l'une des zones les
plus touchées du pays. Les Darfouris vivent depuis plus de 2ans sans
services publics, sans électricité, sans eau courante, sans réseau
téléphonique ou internet (hors satellitaire). La région concentre à elle
seule environ 4millions de déplacé·es internes et reste accablée par des
campagnes de nettoyage ethnique, des destructions de villages, pillages,
déplacements forcés, viols de masse utilisés comme arme de guerre, ainsi
que par le recrutement forcé, notamment d'enfants.
Le «Khartoum process»
En 2014, l'Union européenne (UE) signe avec des pays de la corne de
l'Afrique, un accord pour «une meilleure coopération sur les migrations,
le trafic d'êtres humains». Cet accord, intitulé «Khartoum Process», a
pour objectif affiché d'«améliorer les conditions de vie des migrants et
migrantes sur les routes migratoires» et surtout de «renforcer les
capacités» des États de transit, comme le Soudan dans la «lutte contre
l'immigration». Dans ce cadre, l'UE a déboursé, au travers du EU
trustfund for Africa, 30millions d'euros pour le Better migration
management program principalement dédié au contrôle des frontières et à
la gestion des migrations.
À la même période, les milices Janjawid étaient progressivement
réorganisées et renommées FSR. Elles sont intégrées en 2017 à l'armée
régulière SAF avec un statut particulier. Or, aux différentes frontières
particulièrement «sensibles» du Soudan (Tchad, Égypte, Libye), ce sont
précisément les FSR qui sont la force principale déployée pour «lutter
contre le trafic d'être humain» pour le compte de l'UE à partir de
2015-2016. À ce titre, les FSR bénéficient d'un soutien comprenant
notamment la provision de matériel de sécurité et de surveillance aux
frontières (livrés à un régime dictatorial connu pour systématiquement
contrôler, surveiller et mater sa population), mais aussi de formations
de «renforcement de capacités» en tant que Border guards [2].
Les fonds européens ont notamment transité par des agences des Nations
unies (en particulier le Haut Commissariat aux réfugiés et
l'Organisation internationale des migrations), qui peuvent financer en
direct certains ministères soudanais. L'UE a donc financé le
renforcement du contrôle aux frontières dirigé par un dictateur
recherché par la CPI et alors qu'il était clairement établi et affiché
que les FSR étaient en charge de ce contrôle aux frontières. C'est en
grande partie à l'aune de cet accord qu'Hemetti a pu monter en puissance
grâce à la provision de matériel, de formations et de rétributions
financières. Par exemple, des bons de commande de plusieurs centaines de
pick-up Toyota ont été soumis à l'UE. Il a également pu gagner en
envergure politique. À plusieurs reprises en 2016, il a d'ailleurs
menacé l'UE de rouvrir les frontières si les fonds européens n'étaient
pas augmentés. Des mises en scène dans les médias soudanais de capture
de migrants et migrantes par les FSR [3] ont provoqué une certaine gêne
au niveau de l'UE, n'entraînant néanmoins aucune suspension des
financements. Les FSR se livrent à une véritable traite humaine: d'abord
les migrants et migrantes et désormais les Soudanais et Soudanaises des
zones sous leur contrôle sont capturé·es et leur famille rançonnées sous
la menace de la torture ou de l'assassinat que le paiement ne suffit
généralement pas à éviter.
Les politiques migratoires de l'Europe forteresse concoctées froidement
à Bruxelles sont directement responsables des processus de
militarisation et de miliciarisation de toute une région, tout comme de
la déstabilisation de toute une société. Elles constituent un véritable
dispositif de guerre aux peuples, dans lesquelles les vies de millions
d'individus sont considérées comme des simples variables d'ajustement
dans la défense des intérêts des États européens. Il nous incombe plus
que jamais de les combattre jusqu'à les avoir intégralement défaites.
Camille (UCL Paris Nord-Est) et Boggy
Notes:
[1] Données du Haut Commissariat aux réfugiés de l'ONU.
[2] Suliman Baldo, « Border Control from Hell: How the EU's migration
partnership legitimizes Sudan's "militia state" », The Enough Project, 2017.
[3] « Human rights impacts and risks associated with the Khartoum
process », Amnesty, 2016.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Soudan-L-Europe-complice-d-une-guerre
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