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(fr) Courant Alternative #354 (OCL) - Sortir la dette publique de l'emprise du capitalisme
Date
Fri, 28 Nov 2025 17:50:13 +0000
Nous proposons ci-dessous un article écrit par un économiste qui ne se
positionne pas sur une critique radicale de l'État, car cet article
apporte des informations intéressantes et permet, même d'un point de vue
réformiste, de comprendre que le capitalisme est une lutte de classe.
---- Chaque année à la même période, le débat public se cristallise
autour des questions du budget de l'Etat. L'occasion pour le camp du
capital de réaffirmer sa volonté d'écraser le camp du travail. ----
Ainsi, de François Fillon à la «tête d'un Etat en faillite» à Emmanuel
Macron qui s'inquiète pour les inégalités transmises aux générations
futures, en passant par l'éphémère Premier ministre François Bayrou qui
nous enjoint de trouver «40 milliards» - forcément par des coupes
sociales -, l'automne nous rappelle que la lutte des classes n'est pas
morte.
C'est donc un rouage bien ficelé: la dette publique augmentant
inlassablement, le camp du travail se doit d'accepter des «efforts» à la
hauteur des événements. Le discours se veut tantôt alarmiste, tantôt
angoissant, mais toujours violent à l'égard des conquis sociaux qui
matérialiseraient la propension de la France à vivre «au-dessus de ses
moyens».
Certes, les chiffres de la dette publique brandis par le camp du capital
ont de quoi faire peur aux néophytes. En 2024, la dette publique de
l'ensemble des administrations publiques françaises s'élevait à 3 228,4
milliards d'euros et représentait 112 % du PIB. Mais une exploration
fine des mécanismes de la dette publique française nous permet
d'aisément contrer l'offensive néolibérale.
En effet, deux conclusions émergent de cette analyse. La dette publique
est le résultat de la politique néolibérale. Elle constitue surtout un
moteur du capitalisme financiarisé. Ensuite, cristalliser les peurs
autour de la question de la dette publique permet au camp du capital de
justifier ses politiques de destruction et d'asservissement des
travailleuses et travailleurs.
La dette: une nécessité du capitalisme
Le capitalisme a besoin de la dette publique. L'augmentation de la dette
publique depuis les années 2000 est expliquée par trois phénomènes. Dans
un premier temps, les crises économiques: le capitalisme étant facteur
d'instabilité, il accouche régulièrement de crises économiques ou
financières qui pèsent sur les finances publiques. Celles-ci sont
toujours l'occasion pour l'État de sauver (sans contreparties) le camp
du capital à grands coups de dépenses publiques qui alourdissent la
dette publique. Dans un deuxième temps, une partie de la dette actuelle
résulte de la pression exercée par les marchés financiers sur nos
conditions d'endettement. Les États ayant décidé de se financer auprès
des marchés financiers, il en résulte un «effet boule de neige»: les
marchés financiers imposent des taux d'intérêt plus élevés que les
capacités de remboursement des États. Enfin, la politique d'allégement
de l'imposition des plus riches et des plus grandes entreprises génère
elle aussi une dette publique de plus en plus lourde.
Si nous faisons les comptes, en 2012, 59 % de la dette publique était la
conséquence de ces trois variables. Pour le dire autrement, la dette
publique qui représentait 91 % du PIB en 2012 se serait élevée à 43 %
sans les crises, l'effet boule de neige ou la politique fiscale.
Et la politique d'E. Macron pousse à son paroxysme cette logique. Le
«quoi qu'il en coute» a fait grimper la dette de 353 milliards d'euros.
Selon l'OFCE, 48 % de cette hausse provient de décisions politiques (et
fiscales) non liées à la crise. Pire, la politique fiscale du Président
Macron depuis 2017 a conduit à une hausse de la dette publique de
l'ordre de 110 à 170 milliards d'euros, et amputé le budget de l'État de
près de 64 milliards d'euros par an de cadeaux fiscaux.
La dette: une nécessité pour la bifurcation
Le camp des travailleurs est alors face à un dilemme. La dette publique
est nécessaire pour mener la bifurcation écologique et sociale, mais
cette dernière doit être utile. La dette actuelle est une «mauvaise
dette» car elle est le résultat d'un système économique en perdition et
de mesures fiscales qui n'ont pour effet que l'augmentation des
inégalités et l'écrasement des travailleuses et travailleurs. Comment
dès lors envisager une «bonne» dette?
Déjà, sur le constat. L'objectif d'une économie climatiquement neutre
nécessiterait un effort budgétaire de l'ordre de 25 à 34 milliards
d'euros par an et un surplus annuel d'investissement de 70 milliards
d'euros. Cela ne pourra passer que par un endettement supplémentaire.
Pour cela, plusieurs pistes sont envisageables et souhaitables.
Dans un premier temps, il est nécessaire de retrouver une fiscalité
juste et progressive. L'État dépense sans compter pour soutenir
l'initiative privée: l'aide publique aux entreprises (les plus grosses,
bien entendu) s'élève à près de 210 milliards d'euros par an, sans
contreparties et pour un résultat économique inexistant. Au rang des
dépenses inutiles se trouvent aussi les niches fiscales, qui coutent
chaque année plus de 90 milliards d'euros de recettes à l'État. Selon la
Cour des comptes, 37 % de ces niches sont «inefficaces» et 29 % «peu
efficaces». Côté recettes, il y a là aussi de quoi financer la
bifurcation si on veut bien s'en donner les moyens. Comme nous l'avons
dit, la politique fiscale du Président Macron nous coute chaque année un
manque à gagner fiscal de près de 64 milliards d'euros, auquel s'ajoute
l'évasion fiscale (80 à 112 milliards d'euros par an, selon les
estimations).
Dans un second temps, il est nécessaire de sérieusement s'émanciper des
marchés financiers pour le financement de notre dette publique. Pour
rappel, c'est une décision politique qui, au tournant des années
1960-1970, a imposé à l'État de se financer via les marchés financiers.
Le camp du capital a donc remplacé un financement décidé par l'État par
des emprunts dont les conditions sont décidées par les marchés
financiers et les agences de notation.
La reprise en main démocratique de nos conditions de financement est une
nécessité. Non seulement la bifurcation écologique et sociale ne se fera
pas si on laisse les marchés libres mais, surtout, le système n'a que
trop pesé sur le camp du travail, qui ne doit plus accepter les efforts
supplémentaires qu'on lui demande.
La lutte des classes a de beaux jours devant elle, à nous de
(re)conquérir notre avenir.
Joan Agliyer, économiste
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4569
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