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(fr) Socialisme Libertaire - L'anthropomorphisme
Date
Sat, 25 Oct 2025 20:11:59 -0400
«Le mot «Anthropomorphisme» a reçu deux sens principaux; l'un, plus
restreint et qui appartient à l'histoire des religions: croyance à des
dieux doués de forme humaine et de passions humaines; l'autre, plus
général et qui appartient à la philosophie: tendance à attribuer à la
cause première les attributs de la nature humaine idéalisés, élevés à
leur plus haute perfection.» ---- Avant l'apparition de la philosophie
proprement dite et des conceptions générales de l'homme et du monde, les
idées de causalité et de finalité intentionnelles avaient pris
possession de l'esprit humain. ---- L'état primitif nous montre le culte
anthropomorphique s'adressant à des dieux mal définis soleil, astres,
aurore, nuit. En sortant de cet âge d'ignorance la pensée humaine prit
deux directions l'Inde transforma ce polythéisme indécis en un
panthéisme naturiste, la Perse et la Grèce tendirent à préciser de plus
en plus les mythes, à personnifier les dieux, à leur donner une
physionomie, une figure, un rôle original et distinct de la nature.
En Asie, le peuple judaïque fut le premier qui matérialisa l'objet de
son culte. Il suffit de parcourir les livres hébraïques pour se
convaincre que dieu n'y parle et n'y agit que comme un homme. Jéhovah
est le prince invisible des juifs. Dans la Bible, on ne rencontre pas
une seule allusion à la vie future. Il n'en pouvait être autrement pour
le matérialisme, la conscience, la mémoire, l'intelligence ne sont que
le résultat de l'agencement de certains organes. Quand ces organes
viennent à se dissoudre, la conscience et la mémoire doivent
nécessairement s'anéantir. C'est d'ailleurs ce qu'a formellement
enseigné Salomon, le seul recommandable des philosophes qu'ait produits
l'antiquité juive.
En Grèce, l'anthropomorphisme consista principalement dans un culte
paganiste décalqué sur les moeurs de ses habitants. Ce furent les
différences de fonctions qui distinguaient les citoyens entre eux qui
servirent de base à l'édifice religieux. Il y eut les dieux patrons de
chaque industrie Minerve pour les savants, apollon pour les poètes,
Mercure pour le commerce, etc. Les dieux furent réputés égaux et, malgré
sa prééminence, Jupiter, soumis comme eux tous aux lois du Destin ne
joua guère que le rôle d'un président de République.
Le christianisme - qui donna la plus grande extension au spiritualisme -
n'en reste pas moins entaché d'anthropomorphisme. La qualité divine
accordée à Jésus peut à elle seule justifier cette affirmation .
L'adoration de l'homme par l'homme entre dans une nouvelle phase et
trouve là sa plus large expression. -L'Arianisme même, qui ne niait la
divinité de Christ qu'à titre égal de celle de Dieu père, touche par
certains côtés aux cultes anthropomorphes.
Néanmoins, à partir de la ruine du judaïsme et du paganisme
l'affirmation matérialiste n'eut plus guère d'expression religieuse
jusqu'à Mahomet. Celui-ci édifia, sur les débris des superstitions
arabes, les croyances d'un anthropomorphisme moins grossier. Il continua
le judaïsme, mais le modifia en y introduisant la croyance à la vie
future et en substituant à l'idée étroite de race et de nationalité
celle, de communauté de croyance. Jéhovah n'était que le dieu d'Israël,
Allah devint celui de tout homme s'inclinant devant le Coran.
La religion se transforma ainsi avec les progrès de l'esprit humain.
L'homme, se développant et agrandissant ses facultés, s'éleva peu à peu
a la conception d'êtres supérieurs à ceux qu'il adorait précédemment.
Cette même évolution fit s'élever progressivement l'humanité du
polythéisme au monothéisme. - Le polythéisme fut la religion générale de
l'antiquité. Le peuple juif, considéré comme le premier peuple
monothéiste, donna naissance au christianisme. L'islamisme, à son tour,
devint un monothéisme plus pur, plus absolu, moins suspect que le
monothéisme chrétien avec sa trinité mal définie.
En Europe, le christianisme incarna bientôt, grâce à sa prépondérance,
le monothéisme général. Pour réprimer les tentatives faites par les
schismes au nom de la religion et de la libre pensée, la chrétienté eut
recours aux persécutions. Ses férocités et ses dépravations firent alors
naître dans les esprits une réaction contre cette idée de Dieu au nom
duquel les crimes étaient commis. Cette réaction aboutit, à un théisme
informe qui fut le sentiment religieux de la Révolution, dont les
bénéficiaires sont devenus les athées modernes.
L'athéisme est la religion de ceux qui n'en ont pas.
Les divinités célestes détrônées, l'idée d'adoration qui gisait encore
au fond de toutes les consciences devait fatalement procréer des
divinités nouvelles la patrie fut déclarée dieu. Les oppresseurs du
peuple ayant jusqu'à ce jour trouvé dans les cultes de puissants
auxiliaires, la nouvelle religion devint l'appui et la sauvegarde du
gouvernement démocratique bourgeois. Drapeau, famille, rang, honneur et
propriété devinrent les saints nouveaux. Aujourd'hui c'est pour eux,
c'est en leur nom que se commettent les crimes, que se produisent les
plus odieuses monstruosités. Les premiers socialistes qui s'élevèrent
contre la nouvelle religion athéistique tombèrent eux-mêmes dans la
routine ancienne: Saint-Simon rétablit, dans son rêve, l'organisation
théocratique, Pierre Leroux proclame la religion de l'humanité et
Fourier celle de la fraternité. Dans leur utopie égalitaire, les
communistes actuels sont, eux aussi, plus ou moins imprégnés des
sentiments religiosâtres.
L'évolution anthropomorphe s'est caractérisée, de nos jours, dans la
religion du grand homme.
Un être humain sort-il un peu de l'ordinaire? Vite, il est mis sur le
pavois, idéalisé. L'engouement populaire ne connaît plus de bornes:
c'est une adulation malsaine dont les effets toujours, et à tous les
points de vue, ont eu sur la marche ascendante de l'humanité vers la
liberté les plus contraires résultats. Bonaparte, Louis Blanc, Gambetta
et tant d'autres, sont de frappants exemples qui viennent appuyer cette
critique.
La Bourgeoisie, d'ailleurs, a su profiter de cette nouvelle phase
anthropomorphique de l'humanité. La statuomanie et les emblèmes de
toutes sortes ont puissamment contribué à la perpétuation de l'étape
religiosâtre que nous traversons. Les athées en ont fait les sujets
d'idolâtrie du culte nouveau.
Et si des critiques, parfois, s'élèvent contre ces ridicules imagés de
la part de ceux mêmes qui se disent les pionniers de l'avenir, ce n'est
jamais contre la malsanité, de leur idiote implantation, mais sur la
plus ou moins injuste répartition qu'on en fait. Eux-mêmes acceptent la
hiérarchie, l'autorité et leur représentation anthropomorphe. La
décoration n'est pas une distinction discutée: ils passent leur temps à
batailler sur le mérite que possèdent ceux qui la portent; le drapeau
n'offre pas prise à la moindre querelle: on ergote sur ses couleurs;
quant aux statues: il n'en faut élever qu'aux dieux de la religion qu'on
professe!
Une religion, quelle qu'elle soit, sera toujours l'expression de la
superstition, de la routine et des préjugés, une source d'inégalités et
d'injustices. Et tant qu'une bribe de ces égarements de l'esprit humain
cherchant à s'orienter subsistera, elle fera surgir des secousses
révolutionnaires que, seule, pourra annihiler l'iconoclaste An-archie.»
Albert Carteron, in L'Autonomie Individuelle n°8 (janvier/février 1888)
SOURCE: La Presse Anarchiste
https://www.socialisme-libertaire.fr/2025/04/l-anthropomorphisme.html
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