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(fr) Socialisme Libertaire - Bakounine et la religion
Date
Sat, 4 Oct 2025 18:32:56 +0100
«J'ai dit la raison pratique principale de la puissance exercée encore
aujourd'hui par les croyances religieuses sur les masses. Ces
dispositions mystiques ne dénotent pas tant chez l'homme une aberration
de l'esprit qu'un profond mécontentement du coeur. C'est la protestation
instinctive et passionnée de l'être humain contre les étroitesses, les
platitudes, les douleurs et les hontes d'une existence misérable. Contre
cette maladie, ai-je dit, il n'est qu'un seul remède: la Révolution
sociale. ---- En d'autres écrits, j'ai tâché d'exposer les causes qui
ont présidé à la naissance et au développement historique des
hallucinations religieuses dans la conscience de l'homme. Ici je ne veux
traiter cette question de l'existence d'un Dieu, ou de l'origine divine
du monde et de l'homme, qu'au point de vue de son utilité morale et
sociale, et je ne dirai que peu de mots sur la raison théorique de cette
croyance, afin de mieux expliquer ma pensée.
Toutes les religions, avec leurs dieux, leurs demi-dieux, leurs
prophètes, leurs messies et leurs saints, ont été créées par la
fantaisie crédule des hommes, non encore arrivés au plein développement
et à la pleine possession de leurs facultés intellectuelles. En
conséquence, le ciel religieux n'est autre chose qu'un mirage, où
l'homme, exalté par l'ignorance et la foi, retrouve sa propre image,
mais agrandie et renversée, c'est-à-dire divinisée. L'histoire des
religions, celle de la naissance, de la grandeur et de la décadence des
dieux qui se sont succédé dans la croyance humaine, n'est donc rien que
le développement de l'intelligence et de la conscience collective des
hommes. A mesure que, dans leur marche historiquement progressive, ils
découvraient, soit en eux-mêmes, soit dans la nature extérieure, une
force, une qualité, ou même un grand défaut quelconques, ils les
attribuaient à leurs dieux après les avoir exagérés, élargis outre
mesure, comme le font ordinairement les enfants, par un acte de leur
fantaisie religieuse. Grâce à cette modestie et à cette pieuse
générosité des hommes croyants et crédules, le ciel s'est enrichi des
dépouilles de la terre, et, par conséquence nécessaire, plus le ciel
devenait riche et plus l'humanité, plus la terre devenaient misérables.
Une fois la divinité installée, elle fut naturellement proclamée la
cause, la raison , l'arbitre et le dispensateur absolu de toutes choses:
le monde ne fut plus rien, elle fut tout; et l'homme, son vrai créateur,
après l'avoir tirée du néant à son insu, s'agenouilla devant elle,
l'adora et se proclama sa créature et son esclave.
Le christianisme est précisément la religion par excellence, parce qu'il
expose et manifeste, dans sa plénitude, la nature, la propre essence de
tout système religieux, qui est l'appauvrissement, l'asservissement et
l'anéantissement de l'humanité au profit de la divinité.
Dieu étant tout, le monde réel et l'homme ne sont rien. Dieu étant la
vérité, la justice, le bien, le beau, la puissance et la vie, l'homme
est le mensonge, l'iniquité, le mal, la laideur, l'impuissance et la
mort. Dieu étant le maître, l'homme est l'esclave. Incapable de trouver
par lui-même la justice, la vérité et la vie éternelle, il ne peut y
arriver qu'au moyen d'une révélation divine. Mais qui dit révélation,
dit révélateurs, messies, prophètes, prêtres et législateurs inspirés
par Dieu même; et ceux-là, une fois reconnus comme les représentants de
la divinité sur la terre, comme les saints instituteurs de l'humanité,
élus par Dieu même par la diriger dans la voie du salut, exercent
nécessairement un pouvoir absolu. Tous les hommes leur doivent une
obéissance passive et illimitée; car, contre la raison divine, il n'y a
pas de raison humaine, et contre la justice de Dieu, il n'y a point de
justice terrestre qui tienne. Esclaves de Dieu, les hommes doivent
l'être aussi de l'Église et de l'État, en tant que ce dernier est
consacré par l'Église. Voilà ce que, de toutes les religions qui
existent ou qui ont existé, le christianisme a mieux compris que les
autres, sans excepter même la plupart des antiques religions orientales,
lesquelles n'ont embrassé que des peuples distincts et privilégiés,
tandis que le christianisme a la prétention d'embrasser l'humanité tout
entière; et voilà ce que de toutes les sectes chrétiennes, le
catholicisme romain a seul proclamé et réalisé avec une conséquence
rigoureuse. C'est pourquoi le christianisme est la religion absolue, la
dernière religion, pourquoi l'Église apostolique et romaine est la seule
conséquente, la seule logique.
N'en déplaise aux métaphysiciens et aux idéalistes religieux,
philosophes, politiciens ou poètes: L'idée de Dieu implique l'abdication
de la raison et de la justice humaines; elle est la négation la plus
décisive de la liberté humaine et aboutit nécessairement à l'esclavage
des hommes, tant en théorie qu'en pratique.
A moins de vouloir l'esclavage et l'avilissement des hommes, comme le
veulent les jésuites, comme le veulent les mômiers, les piétistes et les
méthodistes protestants, nous ne pouvons, nous ne devons faire la
moindre concession, ni au Dieu de la théologie, ni à celui de la
métaphysique. Celui qui, dans cet alphabet mystique, commence par Dieu,
devra fatalement finir par Dieu; celui qui veut adorer Dieu, doit, sans
se faire de puériles illusions, renoncer bravement à sa liberté et à son
humanité.
Si Dieu est, l'homme est esclave; or l'homme peut, doit être libre; donc
Dieu n'existe pas.
Je défie qui que ce soit de sortir de ce cercle, et maintenant qu'on
choisisse.»
Mikhaïl Bakounine, in Dieu et l'Etat (1882)
https://www.socialisme-libertaire.fr/2025/05/bakounine-et-la-religion.html
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