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(fr) Alternative Libertaire #363 (UCL) - Industrie musicale: Fuck Spotify
Date
Sun, 28 Sep 2025 10:03:10 +0200
Poids lourd du streaming musical, Spotify brille depuis des années par
son mépris des artistes, ses tactiques capitalistes abjectes et les
intérêts particuliers de son PDG milliardaire. Petit tour d'horizon des
milles raisons de fuir comme la peste la plateforme de streaming musical
la plus utilisée de France. ---- Lancé en 2009, Spotify, le leader du
streaming, est aujourd'hui un mastodonte de l'industrie musicale. La
notion d'industrie prend ici tout son sens avec 9000 salarié·es et plus
de 15milliards d'euros de chiffre d'affaire annuel. L'entreprise
suédoise a grandement participé à l'essor du streaming, devenu en 15ans
le support dominant de l'écoute musicale: en France, c'est le mode
d'écoute principal des trois quarts de la population [1].
Naissance d'un monstre
Dans ce marché, Spotify se taille historiquement la part du lion: 34%
des utilisateur·ices en 2025 [2]. Et encore, ce chiffre dépassait
auparavant les 40%, la baisse n'étant dut qu'à l'arrivée ces dernières
années des géants Google -via Youtube Music- et Amazon dans le secteur
du streaming musical. À la tête de l'entreprise, on trouve son
cofondateur et actuel PDG Daniel Ek, rendu multimilliardaire par les
profits générés: quelques 9,2milliards de dollars de fortune personnelle
en 2025.
Ce capital ne s'est évidement pas construit par magie: Spotify est
notoirement connu comme étant la plateforme de streaming payant le plus
mal les artistes. Actuellement, la rémunération moyenne semble se situer
entre 0,003 et 0,005 dollar par écoute: des fractions de centimes. En
conséquence, les revenus sont insignifiants pour toutes et tous les
artistes n'atteignant pas plusieurs millions d'écoutes mensuelles. Une
situation qui a régulièrement été dénoncée par des artistes. En tout
cas, celles et ceux qui peuvent se le permettre. Car c'est la
particularité de ce système: si la rémunération n'est pas précise, c'est
parce qu'elle est négociée artiste par artiste, une véritable attaque
néo-libérale face aux organisations de gestion collective (voir encadré).
Mais ce n'est pas la seule façon qu'a trouvée Spotify de s'attaquer aux
revenus des artistes. On ne détaillera que la tactique ayant fait le
plus parler récemment: le recours à de faux artistes, dont la musique
est composée anonymement par des ghost writers. L'objectif? Remplir les
playlists de titres n'ayant pas d'ayant-droits. Ainsi, si vous écoutez
tranquillement une playlist «Lo-Fi beats» pendant quelques heures, il se
pourrait que Spotify y ait glissé des dizaines de morceaux «fantômes»,
composés à sa demande, et représentant autant de pourcentage du temps
d'écoute dont l'entreprise conservera la part de royalties au lieu de
les reverser à des artistes.
Si la rumeur de cette pratique court depuis des années, elle a été
réactivée récemment par la découverte sur la plateforme de plusieurs
artistes fictifs dont les morceaux ont visiblement été créés à l'aide
d'IA génératives. Une façon d'abaisser encore davantage les couts, ces
outils pouvant littéralement générer des albums entiers en quelques
minutes [3], et amenant dans la musique le rêve de tous les patrons:
produire sans travailleurs et travailleuses.
Quelle surprise, encore un patron d'extrême droite
Au mépris des artistes s'ajoutent les choix éditoriaux et financiers de
son PDG. En effet, en 2020 Spotify a négocié un contrat d'exclusivité
avec Joe Rogan pour son podcast The Joe Rogan Experience. S'il est moins
connu en France, ce dernier est une figure de proue de l'alt right
américaine. Libertarien, soutien de Trump en 2024, on trouve dans ses
invités de nombreuses figures du complotisme ou de l'extrême droite,
avec de nombreuses célébrités: Donald Trump et Elon Musk ont chacun eu
leur épisode.
Loin d'être marginal, le podcast est suivi par des dizaines de millions
d'abonné·es, qu'il abreuve d'une dizaine d'heures de discussions chaque
semaine. Une audience faramineuse pour laquelle Spotify était cette
fois-ci prêt à mettre le prix: 200millions de dollars pour trois ans en
2020. En 2024 un nouvel accord, non exclusif cette fois-ci, a été signé
avec Joe Rogan pour la somme de 250millions de dollars.
Mais ce n'est pas tout: en juin, le Financial Times révélait que Daniel
Ek, par l'intermédiaire de sa compagnie d'investissement Prima Materia,
a financé à hauteur de 600millions de dollars l'entreprise allemande
Helsing. Spécialisée dans les technologies militaires, elle se dédie
particulièrement au développement d'IA à des fins de surveillance et
d'espionnage, mais aussi de drone miliaires autonomes. Tout un
programme, dystopique à souhait.
Partir un jour, sans retour
Face à ces constats, quelques artistes ont commencé à annoncer leur
départ de la plateforme: on peut entre autre citer les groupes Xiu Xiu,
Deerhoof ou King Gizzard and the Lizzard Wizard. Mais ces départs
restent anecdotiques et cantonnés à deux catégories d'artistes: celles
et ceux qui évoluent dans des sphères suffisamment alternatives pour
être relativement indépendant·es de Spotify, et celles et ceux dont la
notoriété est suffisante pour se passer de la plateforme.
Pour les autres, le pari est extrêmement risqué: Spotify ne représente
pas qu'une part de revenus. De part sa place prédominante, la plateforme
sert aujourd'hui de métrique principale dans l'industrie musicale pour
mesurer la notoriété. Avant de programmer un artiste, le nombre
«d'auditeurs mensuels» sur Spotify est un des chiffres que les salles de
concert et les festivals ont le plus à l'oeil. Un zéro de plus ou de
moins peut faire la différence entre le bas et le haut de l'affiche, et
se priver de cette métrique est un pari très risqué pour un nombre
considérable d'artistes.
Reste le boycott des utilisateur·ices: les alternatives à Spotify n'ont
jamais été aussi nombreuses, et s'il y a quelques années leurs
catalogues étaient inégaux, aujourd'hui elles se valent largement, et
proposent même généralement des services équivalent voire supérieurs à
leur concurrent suédois. On recommandera évidement d'éviter les géants
Amazon et Google. Et gardons en tête que pour soutenir les artistes et
éviter les «Big Tech», l'achat direct des musiques, en physique comme en
numérique, reste la meilleure option.
N. Bartosek (UCL Alsace)
++++
Encadré: Qui négocie la rémunération des artistes?
La SACEM réunit l'immense majorité des artistes musicaux français·es, et
négocie pour elles et eux, à titre collectif, la rémunération de
l'utilisation de leurs répertoires. C'est ce que l'on appelle un
Organisme de gestion collective (OGC). D'autres organisations similaires
existent à l'étranger, comme la GEMAen Allemagne ou BMIet l'ASCAP aux
États-Unis. Lorsqu'une musique passe à la télévision ou à la radio,
celles-ci ne rémunèrent pas directement l'artiste, mais les OGC, avec
qui les chaînes et les stations négocient une redevance annuelle,
ensuite répartie entre les artistes au prorata de leurs audiences.
Si ce système est loin d'être parfait -on reviendra peut-être plus en
détail sur les affres de la SACEM dans un autre article- il a l'avantage
de permettre un rapport de force favorable aux artistes: en négociant
collectivement face aux groupes audiovisuels, ils et elles pèsent bien
plus lourd pour négocier les prix.
C'est le tour de passe-passe de Spotify: si la rémunération directe des
artistes était à l'origine un argument face à la baisse des ventes des
supports physiques, elle est vite devenue un argument face aux OGC, pour
négocier des redevances à la baisse. Ce système lui permet de
privilégier une négociation individuelle avec chaque artiste, largement
à son avantage. Car si des géantes internationales comme Taylor Swift ou
Adele ont pu jouer le bras de fer pour arracher de meilleurs revenus,
pour l'immense majorité des artistes l'exercice est inenvisageable. Ce
nouveau modèle participe à développer chez les artistes émergent·es une
méfiance envers les organisations collectives, et un espoir dans un
modèle d'artiste «self-made» illusoire.
Notes:
[1] « Baromètre des usages de la musique en France », CNM, octobre 2023.
[2] « Tendances audio-vidéo 2025 », Arcom.
[3] Sur tous ces sujets, voir le travail de la journaliste Liz Pelly: «
The Ghosts in the Machine », Harpers, janvier 2025 (en anglais) ; «
Spotify considère la musique davantage comme un outil que comme une
forme d'art », Les Jours, février 2025 (en français) ; le livre Mood
Machine.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Industrie-musicale-Fuck-Spotify
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