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(fr) Mouette Enragée #40 - «Voisins vigilants» l'avatar d'un marché de la peur en pleine expansion

Date Sun, 28 Sep 2025 10:02:56 +0200


Le dispositif «Voisins vigilants» n'est qu'une de ces marchandises produites par un marché de la peur en pleine expansion. En 2021, en France, l'industrie de la sécurité, tous secteurs confondus, a généré un chiffre d'affaires de 23,6 milliards d'euros*. A lui seul, il témoigne de l'état de pourrissement d'un capitalisme perfusé par les marchés financiers et ceux de l'armement. Au coeur de ce secteur, des niches domestiques, comme celle qu'occupe l'entreprise «Voisins vigilants», travaillent à acclimater les populations à la surveillance de de masse et de proximité, à façonner les conduites, à inoculer des réflexes de consommation pernicieuses. ---- Nous ne prétendons pas livrer une présentation exhaustive du dispositif «Voisins vigilants», d'autres que nous s'y sont attelés et leurs écrits nous ont fourni la matière au nôtre(1). C'est en sa double qualité, à la fois de marchandise d'un marché sécuritaire en plein essor et d'accessoire démagogique des politiques locales que nous instruirons rapidement la question.

Un produit made in USA

La dénommée «surveillance de quartier» fait son apparition aux Etats-Unis dans les années soixante, dans le sillage des révoltes pour les droits civiques et la répression policière qui l'accompagne (2). Le tout premier programme est mis en place à New York en 1982, à la suite d'un fait divers criminel. Peu de temps après, en Angleterre, est lancé le programme «Neighbourhood Watch UK» qui se présente comme une réponse aux cambriolages et aux effractions de domicile. En France, s'il on en croit l'histoire brossée par les deux startupers marseillais à l'origine de la marque, une vieille tante d'Amérique leur aurait soufflé l'idée. C'est ainsi qu'une certaine Brigitte Snyder importe le concept dans la ville de St Paul de Vence où elle réside à l'époque. Avant de repartir vivre aux USA, elle aurait passé le relais à Thierry Chicha et Sébastien Arabasz...

Alimenter le marché de la peur

En France, le dispositif a une double origine: l'une d'essence politicienne baptisée «Initiative citoyenne» par son instigateur Claude Guéant, alors ministre de l'intérieur de N.Sarkozy, l'autre à visée mercantile, appelée «Voisin vigilant». En 2022, la petite entreprise de nos deux startupers déclarait un chiffre d'affaires d'un montant de 820 000 euros largement alimenté par les fonds publics(3). L'autre source de revenu de la marque provient des données des «fichiers clientèle». Ils sont stockées par une filiale d'un groupe propriété de Xavier Niel, le patron de Free... Depuis quelque temps, l'entreprise est passée sous le contrôle d'un fond de gestion et de finance baptisé Ham Finance. On retrouve au sein de ce groupe des membres de la famille Dassault, des patrons de la presse catholique, des entrepreneurs de «spectacles historiques»...

Un fond de commerce... idéologique

On l'aura compris, le fond de commerce de l'enseigne repose sur la promotion d'un «sentiment», celui de «l'insécurité», véritable marotte des démagogues de tous poils et des chaînes «d'information en continu» qui leur sont dévolues. Selon la définition que donne le dictionnaire Petit Robert du mot «sentiment», celui-ci reflète une «conscience plus ou moins claire, une connaissance comportant des éléments affectifs et intuitifs». A partir de là, quoi de plus aisé aux bonimenteurs de toutes sortes que d'exciter les émotions, flatter les préjugés, tirer parti des idées les plus embrouillées...

Mais pour que le produit soit vendable, il doit être désirable et véhiculer des valeurs positives. Celles de la «solidarité» et de «la participation citoyenne» enjolivent désormais la panoplie du discours, octroyant à la marchandise une valeur ajoutée toute Orwellienne. Dans les réunions, la plupart du temps organisées à la demande des préfectures et mises en oeuvre par les mairies en collaboration avec la police ou la gendarmerie, on insiste sur le caractère prétendument «apolitique» du dispositif. Si on décortique l'argumentaire déroulé lors de ces rencontres, on retrouve pourtant tous les truismes d'une idéologie sécuritaire et réactionnaire.

Dans chacune des ses déclinaisons, «Voisin vigilants» prétend, non pas apporter une réponse à ce qu'il dénonce comme des problèmes, mais les prévenir en amont. Produire et diffuser une rhétorique anxiogène stimule une demande à laquelle répondra une offre commerciale ou institutionnelle, parfois les deux. Derrière l'imposture d'une stratégie publicitaire ordinaire, on identifie en sous-texte la vieille rengaine d'extrême droite et ses prêches obsessionnels contre ce qui vient de l'extérieur, contre l'étranger et l'immigration.

Du reste, l'acte de surveiller implique et réclame, de fait, un prolongement, un dénouement, celui de dénoncer. La dénonciation est en France une pratique bien ancrée. Elle se répand lors de périodes troubles, souvent encouragées par l'Etat lui-même, comme ce fut le cas sous le régime de Vichy ou plus près de nous, lors du confinement lié à l'épidémie de Covid.

Des citoyens au dessus de tout soupçon

Derrière le vocable «citoyenniste et solidaire» supposé figurer l'intérêt général, se dissimule en réalité des méthodes d'exception. Un petit nombre d'individus investis par les services de l'Etat d'une prérogative particulière à l'égard de leurs «égaux en droit», reçoivent la mission de les surveiller. On assiste en fait à une prise de pouvoir, à la fois réelle et symbolique sur un territoire et ses habitants.

Aux yeux des services de l'Etat, ces citoyens au-dessus de tout soupçon, répondent aux critères exigés de «l'enquête de bonne moralité: bénéficier de la confiance des autorités de la gendarmerie et en être animé.» Parmi eux, on retrouve des «référents» désignés par les services de police ou de la gendarmerie afin d'échanger de parts et d'autres des «informations». Formés en quelques heures ou sur le temps d'une réunion, ils se sentent «en confiance et soutenus, certains groupes de ces citoyens vigilants patrouillent à pieds ou en voiture et parfois «mènent l'enquête», alors qu'il leur est interdit d'intervenir»(4) ...

S'en tenir à la production d'un contre-discours contre ce genre de dispositif ne produira que peu d'effets. Il est indispensable d'y recourir, au moins pour ne pas laisser le champ de l'expression aux réactionnaires portés par le vent médiatique(5). Mais c'est avant tout sur le terrain bien réel de la lutte de classe et de la solidarité active entre exploités de toutes origines qu'on déjouera la progression de l'idéologie sécuritaire. C'est lorsqu'on se réapproprie l'espace perdu, qu'on y élabore de nouveaux rapports sociaux contre ceux qui exploitent les peurs et notre force de travail, car ceux sont évidemment les mêmes - patrons et politiciens - que l'on fera reculer les idéologies et les pratiques mortifères.

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* Source: Observatoire de la Filière Industrielle de Sécurité: http://www.decision.eu/wp-content/uploads/2023/05/Observatoire-Industries-de-Sécurité-DECISION-2022.pdf
(1) Pour établir notre synthèse, nous avons consulté les titres de la presse suivants: StreetPress, Basta Media et La Marseillaise.
(2)A l'époque le dispositif est appelé «Town Watch»
(3) Un maire à la tête d'une ville de 10. 000 habitants versera à l'entreprise «Voisins Vigilants» 7 000 par an, en échange d'un accès à un service d'applications: «réseau social de quartier» sur lequel sera publié des alertes et des informations. En résumé, il s'agit de payer un certain nombre de SMS qui seront envoyés sur le réseau et d'acheter la signalétique aujourd'hui bien connue panneaux, autocollants ...
(4)Ibid: StreetPress, Basta Media et La Marseillaise.
(5)Soulignons qu'un rapport de la Statistique de la Sécurité Intérieure ainsi qu'un autre émanant de l'Insee témoignaient tous deux d'une diminution des vols physiques entre 2008 et 2019...

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Encadré: Les dégâts collatéraux...

En France, les promoteurs du dispositif insistent sur l'encadrement des «voisins vigilants» par les forces de répression de l'Etat, en particulier la gendarmerie. Celles-ci seraient une garantie contre tout débordement ou dérapage potentiel.

Aux Etats-Unis, il n'a pas fallu attendre bien longtemps pour que la violence émaille les pratiques des surveillants de quartiers. Plusieurs affaires en témoignent dans lesquelles le racisme et la discrimination sont le plus souvent au rendez-vous (1)... Quelques exemples parmi d'autres: en 2010, dans le Maryland, un voisin vigilant est reconnu coupable d'avoir arrêté et battu un adolescent qu'il jugeait suspect. En 2012, un «coordinateur de surveillance de quartier» assassine un autre adolescent qui rentrait chez son père. En Géorgie, un groupe de vigilants est reconnu coupable d'avoir «photographié, surveillé et établi des rapports» sur certaines familles des alentours... En Californie, le comité de surveillance du quartier d' Oak Creek fomentait des campagnes de harcèlement et d'intimidation à l'encontre d'autres résidents. Plusieurs autres cas témoignent de provocations et de violences provoquées par des «patrouilles de rue». Enfin, Le Ku Klux Klan a créé son propre «groupe de surveillance de quartier» dans le Missouri. Les flyers du KKK affirment: «Vous pouvez dormir ce soir en sachant que le Klan est réveillé!»

(1) «Neighborhood Watch est davantage présent dans les quartiers où vit majoritairement une population blanche issue des classes moyennes».

https://lamouetteenragee.noblogs.org/
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