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(fr) Alternative Libertaire #349 (UCL) - Lire Constance Bantman: «Un premier exil libertaire. Les anarchistes français à Londres, 1880-1914»
Date
Mon, 20 May 2024 18:59:28 +0100
Après avoir été la terre d'asile des quarante-huitard·es, puis des
communard·es en exil, la libérale Angleterre a accueilli des flopées
d'anarchistes français·es. Et en particulier pendant la période de
grande répression des années 1892-1895, où la proscription a été si
nombreuse entre Soho et Fitzrovia qu'elle y formait une sorte de colonie
surnommée «la Petite France». En mai 1893, le quotidien Le Matin y
voyait carrément «un foyer de propagande internationale», une «Mecque
anarchiste» où il est «de bon ton de péleriner». ---- Pendant longtemps,
on n'a su du milieu de la proscription française à Londres que ce qu'en
avait raconté en 1897, avec son délicieux sens de l'anecdote, Charles
Malato dans Les Joyeusetés de l'exil. L'historienne franco-britannique
Constance Bantman, qui a essoré les rapports de police britanniques et
français et a même sondé les archives du Quai d'Orsay, nous en livre une
histoire bien plus complète: elle en établit les étapes, les tendances,
la géographie.
Les réfugié·es se croisaient à l'épicerie de l'ex-communard Victor
Richard et à la librairie d'Armand Lapie. On se passait «la presse de
l'exil», des feuilles de chou libertaires comme L'International, Le
Tocsin ou Le Père Peinard. On s'asseyait au restaurant des Vrais amis ou
dans les diverses colocations, et surtout les clubs - dont le plus
célèbre était le club Autonomie. Délabré, exigu, mais équipé d'une
cantine où se coudoyaient anarchistes français, italiens ou allemands,
ce club servait aussi de dortoir aux réfugiés qui ne savaient pas encore
où se loger. Évidemment, il attirait aussi les mouchards de la police et
les journalistes en mal de sensationnalisme... Grande âme, Louise Michel
prodiguait tout ce qu'elle pouvait de secours pécuniaire aux nécessiteux
- quitte à se faire exploiter par quelques escrocs. Elle ouvrit même
quelque temps une École anarchiste internationale pour instruire les
enfants des réfugié·es!
Mais globalement «la Petite France» ne laissa pas de bons souvenirs.
C'était une ambiance de survie dans la misère, dans l'attente, dans une
promiscuité assez délétère faite d'entraide autant que d'acrimonie. Un
groupe d'aigris s'intitulant L'Anonymat employa par exemple son énergie
à placarder sur les murs des affiches au vitriol - pas moins de 14 en
quatre ans! - contre les «pitres» et les «pleutres» Malato, Pouget,
Louise Michel ou Malatesta. Détestation des «pontifes» par les obscurs?
Pas seulement. Une vraie divergence politique s'affirmait. L'Anonymat
incarnait en fait la protestation outrée d'une minorité
anti-organisationnelle et individualiste contre le tournant syndicaliste
alors en train de s'opérer dans le mouvement anarchiste.
Pour expliquer ce tournant, l'historien Jean Maitron mettait le
projecteur sur le seul Pouget et son célèbre article «À roublard,
roublard et demi» dans l'édition londonienne du Père Peinard, introduit
en France par des filières clandestines. Constance Bantman rouvre le
dossier, creuse, et met en lumière le rôle de cercles de discussion
transnationaux, mêlant des anarchistes anglais (Mowbray), italiens
(Agresti, Malatesta, Merlino) et français (Pouget, Hamon, Malato) autour
de The Torch. Ce petit journal méconnu a fait vivre le débat dès 1892.
Observant l'évolution des trade-unions britanniques vers l'action
directe (on évoquait alors un «new unionism»), The Torch affirma la
nécessité d'une stratégie révolutionnaire au sein du syndicalisme fin
1893. Malato relaya ces thèses dans Le Tocsin, puis Pouget, avec son
talent propre, dans Le Père Peinard.
Il y eut par la suite bien d'autres passerelles et échanges, ce qui
conduit Bantman à nuancer le «contraste prétendument canonique entre les
syndicats britanniques bien établis et conservateurs et, d'autre part,
la CGT révolutionnaire française, puisqu'ils s'influençaient
mutuellement et présentaient tous deux des synthèses de conceptions
réformistes et révolutionnaires». C'est un des fruits - pas le seul - de
ce «premier exil libertaire» exploré par ce très bon livre.
Guillaume Davranche (UCL Montreuil)
* Constance Bantman, Un premier exil libertaire. Les anarchistes
français à Londres, 1880-1914, Libertalia, 2024, 356 pages, 12 euros.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Lire-Constance-Bantman-Un-premier-exil-libertaire-Les-anarchistes-francais-a
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