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(fr) Alternative Libertaire #349 (UCL) - Collectif Une Seule Ecole: S'engager contre la ségrégation scolaire
Date
Mon, 13 May 2024 17:25:39 +0100
Depuis des années, le gouvernement a fait de la notion d'inclusivité un
de ses éléments de langage majeur pour parler de l'école et de sa prise
en compte du handicap. Cela ne s'est pas fait sans heurt: le 25 janvier,
FO organisait une grève pour «dire non à l'inclusion systématique et
forcée». Opposé à cette position, mais également critique des discours
du gouvernement, le Collectif Une Seule École (CUSE) s'est créé pour
porter une autre voix. ---- Fiona Campbell, spécialiste en Études
critiques du handicap définit le validisme comme: «Un réseau de
croyances, de processus et de pratiques qui produit un type particulier
de soi et de corps (la norme physique) qui est projeté comme parfait,
typique de l'espèce, et donc essentiel et pleinement humain. Le handicap
est alors pensé comme un état inférieur d'humanité».
Du corps défectueux à la société défectueuse
À partir de cette définition, on comprend le lien étroit entre le
validisme et le modèle médical du handicap, qui perçoit le corps
handicapé comme un corps défectueux et le handicap comme une variation
négative, une déviation de la norme biologique qui est le fait de
l'individu. Les difficultés des personnes handicapées sont donc perçues
comme étant directement liées à leur différence physique, psychique,
cognitive, sensorielle ou intellectuelle. La logique de ce modèle a
conduit à écarter les personnes handicapées de la société et à les
institutionnaliser. On voit aussi clairement le lien que le validisme
entretient avec toutes les autres oppressions qui ont comme base commune
un processus d'infériorisation d'un groupe humain. Une infériorisation
construite à partir d'un idéal ou d'une norme: blanc, homme, cis, valide...
Il y a toujours un problème avec l'école, lorsqu'on s'intéresse aux
discriminations et aux rapports de domination: elle se pense elle-même
comme le lieu de l'universalisme républicain. Les politicien·nes, les
journalistes et les travailleur·euses de l'Éducation Nationale parlent
d'elle de cette manière. L'école ne pourrait pas être un lieu de
discriminations dans la mesure où elle serait un «sanctuaire» où l'on
enseigne le principe républicain d'égalité et de tolérance. Puisque le
principe d'égalité y est sans cesse invoqué, puisqu'il est écrit au
fronton des écoles, alors il serait déjà pleinement réalisé. Ceci est
évidemment une fiction et les rapports de dominations sont à l'oeuvre à
l'école comme dans le reste de la société.
L'école française est discriminatoire. Elle est notamment validiste
parce que la société française est validiste[1]et l'école ne se situe
pas en dehors de la société. Elle est conçue à partir de la norme valide
à laquelle tous et toutes les élèves doivent se conformer, avec de
maigres compensations qui souvent ne s'appliquent pas et à travers des
rééducations très majoritairement en dehors de l'école. Rapprocher le
plus possible l'élève «déviant» de la norme, non contestée, est
l'objectif visé.
Les élèves considérés trop «déviants», avec des handicaps trop «lourds»
(il faut comprendre par là trop éloignés de la norme valide) sont
écarté·es de l'école et renvoyés vers des structures «spécialisées». On
voit que c'est l'existence d'une norme valide qui construit le besoin
«spécial». Et lorsque les jeunes parviennent à être scolarisé·es
(souvent dans des dispositifs spécialisés type SEGPA ou ULIS, parfois
hors dispositifs), leur parcours reste extrêmement cloisonné: les
adultes les orientent très vite vers quelques CAP ou bac pro, leur
parlent à peine de voie générale, si ce n'est pour les en décourager.
L'inclusion de toutes et tous les élèves est un enjeu central de l'Ecole
d'aujourd'hui
Les représentations que se font les travailleurs et travailleuses de ce
que doit être un élève, de ce que doit être leur travail et de ce que
sont les besoins d'un·e élève handicapé·e sont erronées et peu remises
en question. L'essentialisation des élèves handicapé·es à leur handicap
constitue un des problèmes majeurs. Le validisme, comme tous les
systèmes de domination, est diffus, présent partout et toujours.
Nous avons grandi dans une société validiste, le validisme nous a en
partie façonné, tous et toutes. Il a façonné nos imaginaires et nos
représentations; il a façonné également celui des travailleurs et
travailleuses de l'Éducation Nationale qui, dans leur grande majorité,
pensent sincèrement que si les élèves handicapé·es doivent être mis·es à
l'écart, c'est pour leur bien, qu'ils et elles relèvent du soin et pas
de l'école, qu'un·e élève qui ne peut pas suivre le programme n'a pas sa
place en classe.
Remettre en cause les normes scolaires
L'école est le lieu d'une grande normativité. Ses normes sont celles de
la réussite scolaire, de la productivité, de la bienséance par exemple.
Elle intime aux élèves présentant un écart à la norme de manière
générale - élèves allophones, en grande difficulté, trans, pauvres... -
et aux élèves handicapé·es en particulier de se conformer à ces normes.
Le rôle de l'école n'est pas de permettre à tous et toutes de s'épanouir
depuis les singularités propres à tout individu, ni de s'émanciper. Les
élèves doivent pouvoir suivre les programmes, le rythme, le groupe. Qui
ne peut le faire n'y a pas sa place.
Enfin, l'école française est l'école d'une société capitaliste. Elle est
conçue comme un levier de la compétitivité économique. L'école
capitaliste valorise l'efficacité, la performance, la productivité et
exclut par là un nombre important de ses élèves, dont les élèves
handicapé·es. De la même manière qu'une fois adulte il ou elle aura à
s'adapter au monde du travail, c'est à l'élève de se conformer à
l'école. C'est une condition pour accéder aux apprentissages. Une partie
des élèves sont toujours exclu·es de l'école ordinaire pour être
placé·es dans des institutions (Institut thérapeutique, éducatif et
pédagogique - ITEP, Instituts médico-éducatifs - IME...) qui sont
définies par l'ONU comme des lieux de ségrégation.
Entre validisme assumé et antivalidisme timide
Nous avons assisté récemment à un appel du syndicat Force Ouvrière
contre «l'inclusion systématique à l'école» qui est un appel à
l'exclusion et à la ségrégation. Écarter un enfant de l'école c'est
l'écarter de la société à vie. Mais il n'y a pas que FO qui ait fait des
appels actifs au maintien de la ségrégation en raison du handicap. La
Fédération d'Action sociale de la CGT a émis récemment un communiqué
pour s'opposer à l'octroi du statut de salarié aux travailleurs et
travailleuses handicapé·es des ESAT[2]. Ces personnes proviennent en
bonne partie des IME et sont les enfants qui ont été écartés de l'école
ordinaire.
Il faut distinguer deux positions syndicales. D'un coté celle des
syndicats corporatistes qui ont abandonné la double besogne comme FO et
ne s'intéressent pas aux luttes contre les discriminations. Comme les
questions pédagogiques et éthiques, elles ne constituent pas le point de
départ de leurs réflexions et orientations. De ce fait, ils envisagent
la présence des élèves handicapé·es dans l'école ordinaire comme une
dégradation des conditions de travail des travailleurs et travailleuses
de l'Éducation Nationale.
De l'autre coté on trouve les positions des syndicats de transformation
sociale pour qui la lutte contre les discriminations relève bien de la
lutte syndicale. Il convient alors de s'interroger sur les raisons qui
font que ces syndicats ne s'engagent pas pleinement dans la lutte
antivalidiste. Au sein de SUD Éducation ou de la CGT Educ'action (dont
un certain nombre de militant·es sont par ailleurs engagé·es au sein du
CUSE), le mouvement est lancé mais se confronte encore à la difficulté
de passer d'un modèle médical à un modèle social du handicap.
De même, aucun parti politique en France ne s'est clairement prononcé
pour la désinstitutionnalisation, condition sine qua non d'une école
inclusive. Il y a eu des déclarations de façade à gauche mais aucun
parti n'a engagé une réflexion sur la planification du processus de
désinstitutionnalisation. Il y a aussi des militant·es antivalidistes au
sein des partis de gauche mais ils et elles sont très isolé·es.
Les syndicats et les partis politiques pensent qu'il faut choisir entre
les personnes handicapé·es et les personnes travaillant dans les
institutions. Ils pensent que choisir de défendre la
désinstitutionnalisation reviendrait à trahir les personnes qui
travaillent dans les institutions. Or au CUSE, nous souhaitons leur
intégration au service public d'éducation, dans une logique de travail
collectif au service du plus grand nombre d'élèves. Il n'y a pas de
«concurrence» entre le droit des travailleuses et travailleurs et le
droit des personnes handicapées.
Les organisations de gauche les plus radicales dénoncent et veulent la
fermeture de tout ce qui représente un enfermement et une privation des
libertés, des CRA aux prisons: la logique voudrait qu'elles s'opposent
également aux institutions spécialisées.
L'antivalidisme, un outil pour l'émancipation
La lutte antivalidiste est particulièrement peu développée et visible en
France, alors qu'elle possède une radicalité profonde. Le handicap
interroge l'injonction au darwinisme social, à la performance et à la
productivité dans le capitalisme néolibéral. Les salarié·es se doivent
d'être les plus performant·es possibles dans un système de concurrence
où seuls les plus aptes méritent un travail. Le validisme est un système
de sélection sociale qui distingue des «valides» et des «non-valides».
Le système capitaliste est structurellement validiste car il est un
système productiviste: la personne dite «valide» est d'abord celle qui
peut produire et servir l'économie nationale. La personne «non-valide»
est assignée à l'improductivité, et donc à l'inutilité. Mais nul n'est
inemployable non plus, si les conditions de salaire sont réduites: en
ESAT il n'y a pas de salaire mais des indemnités calculées en fonction
des allocations déjà perçues. Le travailleur ou la travailleuse
handicapée devient rentable et peut être usée au travail, sans les
quelques droits protecteurs octroyés aux valides.
Les institutions contre l'école non validiste
Il ne peut pas y avoir une école non validiste tant qu'il existe un
ailleurs où renvoyer celles et ceux que l'école considère indésirables.
Tant qu'existent des structures différentes, spécialisées, des enfants y
seront déplacé·es, exclu·es et enfermé·es. Aussi ces institutions
légitiment l'exclusion et déresponsabilisent les équipes dans leur
devoir d'accueil de tou·tes les jeunes: pourquoi rendre accessible les
apprentissages en classe si des structures sont là pour accueillir les
enfants qu'on juge inadapté·es à l'école?
Le CUSE, un collectif de luttes
Le Collectif Une Seule École rassemble des militant·es handicapé·es, des
parents expert·es des questions d'inclusion, des ancien·nes élèves
discriminée·es et institutionnalisé·es, des professionnel·les du
médico-social et de l'Éducation Nationale[3]. Nous sommes toutes et tous
convaincu·es que l'école doit accueillir tous les enfants de manière
inconditionnelle et dans les classes ordinaires.
Nous pensons que l'avènement d'une école pour toutes et tous passera
forcément par un changement dans les pratiques médicales, éducatives et
pédagogiques et dans les lieux où elles s'exercent. Nous pensons que des
moyens humains, matériels et financiers doivent être mobilisés mais
qu'ils doivent s'accompagner d'une prise en compte politique de la
question du handicap qui passe par la désinstitutionnalisation.
Les organisations syndicales politiques et militantes doivent prendre
position sur la question de la scolarisation de tous les enfants dans le
cadre ordinaire de l'école. Nous souhaitons accompagner les
organisations qui veulent prendre en compte cette question, participer à
des formations, construire des outils et des ressources. Mais nous
souhaitons aussi montrer les conséquences graves que peuvent avoir des
positions politiques floues sur les existences des enfants handicapé·es
envoyé·es en institutions ségrégatives.
Elena Chamorro, Odile Maurin, Thomas Lecherbault, Jacqueline Triguel,
Renaud Guy (membres du CUSE)
Notes:
[1]«Les personnes handicapées sont plus souvent victimes de violences
physiques, sexuelles et verbales», 22 juillet 2020, DREES.
[2]Établissement et Service d'Aide par le Travail, structure faisant
travailler des travailleur·euses handicapé·es. Si depuis le 1er janvier
2024, ils et elles bénéficient enfin du droit de grève et du droit
syndical, les travailleur·euses en ESAT n'ont toujours pas le statut de
salarié·es, et ne sont donc pas couvert par le code du travail et
peuvent être rémunéré·es en dessous du SMIC.
[3]Retrouvez le texte «Tribune du Collectif Une Seule École» actant la
création du collectif, sur Infolibertaire.net.
https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Collectif-Une-Seule-Ecole-S-engager-contre-la-segregation-scolaire
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