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(fr) Courant Alternative #340 (OCL) - L'économie de guerre selon Macron, ou produire au son des canons ...
Date
Tue, 7 May 2024 19:20:56 +0100
La guerre a été un auxiliaire indispensable du développement
capitaliste, avant d'en devenir une de ses maladies (1). Dans la fleur
de l'âge, il s'agissait encore d'exporter sur d'autres continents les
antagonismes européens. Coup sur coup, deux guerres mondiales l'ont fait
reparaître au coeur du vieux centre historique et boucler le cycle.
Serions-nous à la veille d'en clore un nouveau? ---- Plusieurs
événements récents témoignent de vives tensions entre puissances
impérialistes. Cependant, la guerre froide est définitivement derrière
nous et il serait hasardeux d'échafauder un scénario pour le temps
présent tant les alliances se nouent et se dénouent au rythme d'une
crise ponctuée de coups de théâtre à mesure qu'elle s'aggrave. Une chose
est certaine, la sainte alliance des industriels, des politiciens et des
militaires demeure plus que jamais d'actualité. A fortiori quand
simultanément ou à tour de rôle ils flairent une opportunité à saisir.
Et pour l'heure, c'est de cela dont il semble être question.
L'économie de guerre selon Macron
Qui se souvient encore de Montebourg et son «Redressement Productif»? La
«Start-up Nation» semble, elle aussi, être tombée aux oubliettes. Rien
d'étonnant à cela depuis le discours performatif de Macron à Eurosatory
qui, de facto, aurait fait entrer la France en «économie de guerre» (2).
Martiale, s'il en est, la formule interpelle. Pour autant, quelle
réalité et quels enjeux recouvre-t-elle réellement?
La définition communément admise de «l'économie de guerre» est celle
d'un Etat qui réoriente par la planification la production de ses
industries dans le but de remporter une victoire militaire. Le
corollaire en est l'accroissement de la pression fiscale et de la
création monétaire, l'inflation et la dette publique. Autant dire la
combinaison parfaite de tout ce que l'équipe gouvernementale en place
affirme vouloir combattre pied à pied.
En vérité, le défi auquel sont confrontées toutes les majorités
politiques quelles qu'elles soient demeure la crise de reproduction
élargie qui mine depuis plusieurs décennies l'économie capitaliste
mondialisée. Celle-ci se caractérise par une surcapacité de production
manufacturière, la chute de l'emploi industriel, la saturation des
marchés et la baisse des taux d'investissement en capital fixe (3).
Enchaînés à la logique du profit, politiciens et magnats n'ont
jusqu'alors rien entrepris qui n'ai exacerbé davantage les antagonismes
entre zones d'influences rivales: développement de la finance et
explosion de bulles à répétition; transfert massif de main d'oeuvre vers
le secteur tertiaire, faible moteur de croissance et générateur
d'emplois peu qualifiés et mal payés; montée des tensions
internationales et renouveau protectionniste ...
La quête du Graal industriel ...
Au vu de la situation, la réindustrialisation est devenue le mantra de
certains décideurs, tout particulièrement en France. C'est ainsi que la
fraction du patronat qui marquait le pas au sein du Medef, celle de
l'UIMM (4) dont le président n'est autre que le PDG de Dassault,
accueille le climat géopolitique actuel comme une aubaine. En premier
lieu, elle y voit l'occasion de redorer son blason et reprendre la main
après des années de ringardisation de son image et la révélation
d'affaires délicates, véritables secrets de Polichinelle (5) ...
Surtout, elle peut s'afficher comme le maître d'oeuvre du projet
gouvernemental de moderniser non seulement l'activité militaire, mais le
secteur industriel dans son ensemble. Ainsi, le tour est joué, et
l'industrie militaire se trouve l'instigatrice d'une réindustrialisation
fantasmée. Pour asseoir sa position, le patron de l'UIMM met dans la
balance la seconde place acquise par la France devant la Russie de
Poutine dans la vente d'armes sur le marché mondial. Il est vrai que
depuis la guerre en Ukraine les actions en bourse des fabricants de
matériel militaire, toutes catégories confondues, ont augmenté de plus
de 35 %.
Si l'industrie ne représente plus que 10 % du PIB de la France, celle de
l'armement vient de réaliser 30 milliards de chiffre d'affaires dont 10
milliards à l'export. En comparaison des 2096 milliards accumulés par
l'industrie manufacturière allemande en 2020, cela parait assez
dérisoire (6). Mais c'est aussi de l'équilibre ou plutôt du déséquilibre
au sein du «couple franco-allemand» et de l'UE dont il est question. La
volonté affirmée par la France de construire l'Europe de la Défense ne
s'entend qu'en termes de bénéfices qui lui échappent encore sur un
marché dont elle tire l'une de ses principales sources de revenus. A
titre d'exemple, l'UE dépense 60 milliards pour acheter des avions à
Lockheed Martin, les polonais s'équipent auprès des coréens et les
allemands continuent de prendre leurs consignes à Washington... Un
retour sur investissement d'autant plus attendu par l'UIMM qu'elle verse
chaque année plus de 400 000 euros afin d'obtenir l'écoute bienveillante
de la Commission Européenne.
Dérouler le tapis rouge au patronat
A la veille du premier conflit mondial, R.Luxemburg affirmait que pour
la classe capitaliste le militarisme est devenu indispensable à un
triple point de vue: «1° défendre des intérêts nationaux, (...) 2°
constituer un domaine d'investissement privilégié tant pour le capital
financier que pour le capital industriel(...) 3° assurer sa domination
de classe sur le peuple travailleur...»
A la lecture du numéro de la Revue Nationale Stratégique de 2022(7), on
notera qu'aucun de ces trois points ne manque à l'appel d'un programme
qu'incarne idéalement le nouveau Délégué Général pour l'Armement,
Emmanuel Chiva, à la fois business man, haut fonctionnaire et officier
de réserve.
Sur le thème de la défense des intérêts nationaux, on n'observe rien de
réellement nouveau. La surveillance et le développement de la
cybersécurité figurent à l'ordre du jour, mais ce sont avant tout les
partenariats entre gouvernements associés au ventes d'armes qui
intéressent l'Etat. Ces contrats lui permettent de garder des positions
stratégiques à l'international ainsi que son statut de «puissance
d'équilibre».
Le second point de la feuille de route éveille, lui, un intérêt plus
marqué. «Remettre la capacité de produire au coeur des préoccupations»,
en produisant plus, plus vite et surtout moins cher implique de
simplifier et optimiser l'outil industriel. L'objectif poursuivi vise
ainsi à «réduire de 20 % le niveau d'exigence afin de simplifier le
travail». En exigeant moins de justification, l'Etat assume de partager
les risques induits avec le patronat, entendez de le couvrir en cas de
problème.
On mesure déjà ce que ce programme renferme d'atteintes aux conditions
de sécurité et de travail des personnes affectées aux tâches de
production des secteurs concernés. Et plus avant, à l'ensemble du monde
du travail car Macron et sa troupe insistent sur la nécessité
d'impliquer dans le projet les milliers de PME et ETI qui travaillent
déjà à cheval entre le civil et le militaire. Recourir aux «sociétés
duales» est une vieille pratique dont l'industrie nucléaire demeure en
France un cas d'école. Dans le cas présent, les innovations et les
retombées sont attendues essentiellement sur les produits de haute
technologie et à forte valeur ajoutée. D'une pierre, deux coups...
Enfin, après celui des travailleurs, viendra le tour des jeunes et en
priorité ceux des milieux populaires. Ils feront l'objet d'une reprise
en main par le travail, la discipline et l'idéologie. Un responsable de
la DGA affirmait à la presse que l'industrie - de défense - est
essentielle pour mettre «des gens derrière les machines.» Pour y
parvenir il entend «communiquer auprès des jeunes» afin de recruter un
certain nombre d'entre eux sur des postes de soudeur ou d'ajusteur en
mécanique fortement demandés par les industriels. Bientôt, le ministère
de la défense entamera des démarches dans ce sens auprès de celui de
l'Education Nationale.
A son tour, l'école sera mise à contribution afin de promouvoir le SNU
et oeuvrer à «renforcer et enraciner au plus tôt l'esprit de défense
dans la jeunesse et l'attractivité du métier des armes, afin de bâtir un
socle de résilience collective».
Où trouver l'argent?
Comme le dit le proverbe, le papier ne refuse jamais l'encre, et de la
plume à l'usine, il reste de la marge... En premier lieu, l'Etat se doit
d'assurer le financement de ce scénario. Les 413 milliards annoncés n'y
suffiront pas et les banques y regarderont à deux fois avant de s'engager.
Soucieuses de leur image, elles pourraient perdre l'accès aux
financements à taux réduits si tout à coup elles se mettaient à investir
fortement dans la production et le commerce des armes. Pour le moment
encore, la taxonomie (8) pratiquée par la Banque Européenne
d'Investissement les en dissuade, à moins qu'elle aussi ne change son
fusil d'épaule sous la pression des états membres. On apprenait
récemment que le ministère des armées travaille à la mise en place d'un
réseau de référents bancaires en France mais aussi en Europe ...
Il existe bien sur le marché financier européen, en particulier Euronext
où le cours des actions des fabricants d'armes a doublé sous l'effet
conjugué de la guerre en Ukraine et des menaces lancées par Trump. Dans
l'hypothèse de sa réélection, celui-ci annonce retirer son soutien
financier à l'Europe si certains états membres ne subventionnent pas
davantage l'OTAN...
Il reste évidemment le bas de laine des épargnants français d'un montant
de 2 500 milliards d'euros sur lequel l'Etat lorgne avec convoitise.
Enfin et surtout, le déficit public savamment entretenu par les droits
de tirage sans limite accordés au patronat occasionnera de nouvelles et
juteuses coupes budgétaires au détriment de la santé, de la culture et
de la protection sociale. Il ne fait aucun doute que de coquettes sommes
ainsi générées trouveront acquéreurs auprès des favoris du prince ...
Et maintenant?
L'hypothèse de la guerre ne doit jamais être considérée avec légèreté.
Pour le capitalisme, celle-ci a une fonction précise: détruire du
capital en excès et relancer un nouveau cycle d'accumulation. Pour
autant, nous nous garderons d'affirmer catégoriquement comme certains le
font que nous sommes à la veille d'une nouvelle déflagration mondiale.
Nous devons nécessairement redoubler de vigilance et nous opposer à
toute forme d'embrigadement. Pour cela, il nous faut combattre tous les
discours patriotiques, nationalistes, militaristes et impérialistes d'où
qu'ils viennent et sans exclusive. Le refus du SNU et de la propagande
d'Etat à l'adresse des plus jeunes, la lutte contre les coupes
budgétaires dans les secteurs vitaux de la société et surtout le combat
de classe au quotidien contre le patronat et le capital sont les seules
armes dont nous disposons, il ne tient qu'à nous de les employer à dessein.
Xavier, Boulogne-sur-mer, le 14/04/2024.
Notes
1. Il n'est jamais inutile de revisiter ses classiques. Les principaux
textes de R. Luxemburg sur le militarisme et l'impérialisme apportent
aujourd'hui encore un point de vue éclairant sur la question.
2. Eurosatory est un salon international qui réunit tous les deux ans à
Paris les principaux industriels de l'armement.
3. «Karl Marx à Pékin», l'ouvrage de Mylène Gaulard, édité en 2014,
offre un tour d'horizon dont les conclusions sur «Les dangers de la
suraccumulation en Chine» - et au-delà - se sont confirmées depuis.
4. L'Union des Industries et Métiers de Métallurgie (UIMM). On ne
présente plus le patronat français de la métallurgie, il existe une
littérature fournie sur son compte...
5. L'affaire des caisses noires de 2007 n'est qu'une péripétie parmi la
longue liste de celles qui jalonnent son histoire.
6. PIB de l'Allemagne: 4500 milliards en 2020. PIB de la France: 2304
milliards en 2020.
7. Document à retrouver sur le site du Secrétariat Général de la Défense
et de la Sécurité Nationale.
8. Taxonomie: à l'origine une branche des sciences naturelles détournée
afin de verdir certaines pratiques bancaires et/ou productives.
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4155
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