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(fr) Courant Alternatif #339 (OCL) - Une lutte anti aéroport en Corée
Date
Wed, 17 Apr 2024 18:20:00 +0100
Sur l'île de Jeju, au sud de la Corée, depuis 2015 le gouvernement
sud-coréen veut construire un deuxième aéroport, un Grand Projet Inutile
Imposé. À la recherche d'un second souffle, le mouvement local
d'opposition résiste à l'Etat un peu comme à Notre Dame des Landes...
---- Jeju, une géographie remarquable, une histoire douloureuse ----
Située dans le détroit de Corée à 85 kilomètres du continent, entre
Japon et Corée, Jeju compte aujourd'hui prés de 700 000 habitants sur
une superficie d'environ 1800 kms carrés. Avec un climat subtropical,
l'île d'origine volcanique compte encore une biodiversité remarquable et
un relief contrasté, avec en son centre un volcan éteint culminant à
2000 m, ce qui a joué dans son histoire récente (cf encart ). ---- Une
île très convoitée ---- L'île a un statut de province autonome spéciale,
censé favoriser son développement économique, mais les capitaux investis
à Jeju viennent de la capitale Séoul et les bénéfices éventuels, tirés
du tourisme... y retournent, sans profiter aux populations locales.
En 2007, l'armée US impose une base navale sur la côte sud de Jeju près
de Gangjeong, (le détroit de Corée est stratégique pour le containment
US de la Chine) contre l'avis de la population, invitée pourtant à
participer «démocratiquement» à des réunions publiques d'information (en
France, on connaît bien la démocratie participative de l'état-EDF sur le
nucléaire...). Au cours des manifestations, il y a de nombreuses
arrestations, avec des procès et des amendes lourdes; heureusement une
solidarité financière importante s'exprime dans tout le pays. Cette
expérience des populations sur l'inutilité des réunions publiques de
pseudo-concertation (la construction commence en 2011 et finit en 2016)
les amènera à boycotter les réunions publiques officielles autour du
projet de nouvel aéroport.
En novembre 2015, Séoul annonce aux populations de Jeju le projet
d'aéroport. En effet la fréquentation touristique explose: 5 millions/an
en 2000, 15 millions en 2024, et le gouvernement vise les 40 millions
dans quelques décennies. Un sondage à Jeju en 2016 donne 68,5 % pour et
16 % contre le projet. Le dossier chemine lentement jusqu'en octobre 2017.
Un paysan déclenche la résistance ouverte
Kim Kyum Bae, un petit paysan, mène alors une grève de la faim pendant
42 jours pour protester contre le projet. Le gouverneur de Jeju qui veut
désamorcer l'affaire se rend à son chevet mais fait preuve d'un tel
mépris à son égard (tel Macron?) qu'il met le feu aux poudres. Des camps
de tentes sont dressées devant le siège du gouverneur à Jeju et aussi à
Séoul, les politiciens qui tentent des visites se heurtent au refus des
manifestants. Le diagnostic pour choisir le lieu d'implantation de
l'aéroport est rejeté par le ministre de l'environnement, puis par le
mouvement d'opposition en 2019, puis en 2021 pour des raisons
écologiques (un sondage donne alors 44 pour l'aéroport, 47 % contre)..
En 2020, un débat télévisé confronte le gouverneur et le leader des
opposants au projet. Secrètement le gouverneur a mandaté une entreprise
étrangère spécialisée pour un audit du projet, entreprise qui lui rend
un bilan négatif. Le dossier qui a fuité est révélé en direct pendant le
débat mais le politicien, informé, esquive le bilan négatif du rapport.
En 2021, une consultation officielle de la population de Jeju sur le
projet aéroportuaire donne 51 °/° contre et 43 °/° pour le projet. Le
gouverneur qui promettait pourtant l'abandon à partir d'une majorité et
un seul point de plus contre le projet, renie sa promesse en s'appuyant
sur le résultat d'un deuxième sondage simultané, cette fois de la seule
population habitant la zone immédiate du projet qui le plébiscite à 70
°/° pour, contre seulement 30 °/° de refus. C'est connu, un bon sondage
dépend de la question posée, de la zone choisie, du moment, et s'il est
encore mauvais... on peut s'assoir dessus.
En 2022, le mouvement anti aéroport regroupé autour d'une plate-forme,
Jeju Gachi (les valeurs de Jeju) présente un candidat à l'élection de
gouverneur de Jeju, pour donner plus de visibilité à la lutte contre
l'aéroport. Il est soutenu par des spécialistes de l'aviation civile et
d'anciens membres du gouvernement de Séoul. Mais les différents partis
de gauche ont des positions qui fluctuent, l'adhésion autour d'un
candidat unique ne se fait pas et les scores sont défavorables.
En 2023, le diagnostic d'implantation du projet, refusé déjà deux fois,
est validé par le ministre de l'environnement malgré l'avis négatif de
spécialistes, les fameux «experts». Un nouveau sondage confirme la
polarisation négative de l'opinion: 41 % pour, 53 contre.
Un bilan d'étape...
Après le référendum et la douche froide du maintien du projet, la
mobilisation citoyenne a subi une baisse d'enthousiasme. Jeju n'a pas un
tissu social de militant-e-s qui permet de tenir dans la durée face à un
gouvernement qui a le temps et les médias pour lui.
Le troisième diagnostic d'implantation du projet devait provoquer un
rejet officiel, basé sur l'avis négatif de spécialistes reconnus, mais
le pouvoir l'a approuvé contre toute attente... Le pôle d'opposition
Jeju Gachi n'a pas réussi à fédérer les divers collectifs locaux,
centrés géographiquement sur leurs villages autour de l'île, ni les
petits partis de gauche ou écolo. Pour le moment la construction n'a pas
commencé, aucune entreprise n'est officiellement en charge du projet
(comme pouvait l'être la multinationale Vinci à Notre Dame des Landes,
offrant une cible de choix).
Les politiciens, en Corée comme en France, ont démontré qu'ils ne
tiendraient aucun engagement à la suite d'un référendum, ni aucun cas
d'une cohérence technique à la suite d'une consultation d'experts,
allant contre les intérêts des investisseurs. Pour le moment, le projet
stagne. La situation coréenne est bien plus complexe, notamment du fait
du contexte international (l'aéroport intéresse probablement les USA),
mais les deux luttes présentent beaucoup de similitudes; petits paysans
mobilisés, rejet du leurre de la démocratie participative, des
politiciens et des pseudo consultations.
Article écrit grâce à la patiente collaboration de deux camarades de
Jeju, de passage à l'Ambazada pour connaître l'histoire de la lutte anti
aéroport- ZAD NDDL- Vend. 8 mars 2024.
UN PEU D'HISTOIRE
La Corée située au carrefour de trois empires (Chine, Japon, Russie) a
subi une occupation japonaise, allant du protectorat - encouragé par les
USA pour contrer la Russie - jusqu'à l'annexion coloniale (1910) pendant
près de 40 ans, qui a mis fin à un régime féodal de plusieurs siècles
sous la dynastie Joseon. Pour ses besoins militaires le Japon crée un
réseau routier et ferré inexistant dans ce territoire au relief
accidenté et lance l'industrialisation pour disposer d'une production
d'armement.
Après la défaite nippone de 1945, l'armée US installe un dictateur
coréen venu dans ses fourgons (l'armée de Staline n'est pas loin, celle
de Mao non plus...). Sur l'île de Jeju le 1er mars 48 - date
traditionnelle de protestation contre la présence japonaise - une
manifestation essuie des tirs de la police coréenne (qui servait encore
le Japon peu de temps auparavant); le 3 avril la révolte détruit
plusieurs commissariats, des flics sont tués. La motivation est la
réunification du pays. La répression est brutale: 30 000 morts (10 % de
la pop.), prison, torture... Sur le continent une grève massive de
protestation est réprimée. L'armée américaine pourchasse les opposants
de l'île de Jeju jusqu'en 1953 (toute personne capturée à plus de
quelques kilomètres de la côte, dans la montagne, est considérée hors la
loi et communiste). Cette répression américaine reste dans la mémoire
collective et de nombreuses personnes âgées pensent impossible de
résister à l'Etat...
Il y aura d'autres révoltes, sur le continent, notamment étudiante et
populaire à Gwangju en 1980, réprimée dans le sang avec les chars de
l'armée et la bénédiction américaine du démocrate Carter... Bien sur la
dictature stalinienne nord-coréenne ne facilite pas la construction
d'une résistance populaire. Le régime coréen (du Sud) se démocratise au
tournant des années 90, instaurant un bi-partisme à l'américaine façon
républicains versus démocrates, avec une dose de corruption
régulièrement dénoncée. Il existe des petits partis de gauche au
positionnement diversifié: sociaux démocrates du Parti de la Justice (6
députés en 2024), nationalistes de gauche du Parti Progressiste, Parti
du Travail et un petit parti Vert sans élu. Cette fragmentation
complique toute tentative de recomposition unitaire dans le cadre d'une
lutte.
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4146
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