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(fr) Courant Alternatif #339 (OCL) - Révolte et grève des sans-papiers dans les communautés Emmaüs du Nord
Date
Tue, 9 Apr 2024 19:13:26 +0100
Nous en sommes à plus de 250 jours de grève! Des sans-papiers
travaillant dans une communauté Emmaüs à Saint-André-lez-Lille (Nord)
s'organisent contre leur condition de travail et de vie abjectes. Ils
sont exploités par leur direction, à travailler 5 jours par semaine, 8
heures par jour avec seulement 2 semaines de congés par an pour
seulement 150 euros par mois après le paiement de redevances pour leur
logement et leur colis alimentaire. Pendant ce temps, le chiffre
d'affaire de la Halte-Saint-Jean (nom de la communauté) augmente
fortement, avec plus de 30 000 euros mensuels en 2022. On le voit, le
travail dissimulé de sans-papiers pratiqué par cette structure
«humanitaire» n'a rien à envier aux pires conditions du capitalisme.
L'interview ci-dessous donne la parole à un soutien de cette lutte qui
suit le mouvement depuis le début. On retrouve d'autres informations et
récits contre les pratiques d'Emmaüs envers les sans-papierssur le site
Streetpress.
1) Peux-tu rappeler les causes du mouvement de grève à la Halte
Saint-Jean de Saint-André-Lez-Lille? On parle de travail dissimulé et de
traite d'être humain, peux-tu préciser?
La grève des compagnons de la Halte Saint Jean a été lancée le 1er
juillet 2023, quelques jours après la perquisition de la communauté par
la gendarmerie, dans le cadre d'une enquête préliminaire ouverte par le
procureur de Lille pour traite des êtres humains et travail dissimulé.
Plusieurs mois plus tôt, six compagnons avaient porté plainte contre
leur responsable pour dénoncer des conditions de vie et de travail
indignes, des humiliations racistes et de fausses promesses de
régularisation au moment du recrutement. Les 21 compagnons sans-papiers
de la Halte travaillaient depuis parfois plus de six ans à raison de 40
heures par semaine pour une rémunération d'environ 150 euros après le
paiement d'une redevance pour leur hébergement. En février, ils avaient
découvert lors d'une réunion avec la directrice qu'ils n'étaient en
réalité pas compagnons mais simples bénévoles et qu'ils n'étaient pas
déclarés à l'Urssaf.
2) Dans les faits, ça fonctionne comment une communauté Emmaüs? Quels
sont les statuts des travailleurs? Pourquoi des sans-papiers font le
choix de devenir compagnons?
Il existe 123 communautés Emmaüs en France. L'accueil se veut
inconditionnel et les compagnons sont nourris et hébergés en échange
d'une participation à l'activité solidaire de la communauté (réception
et tri des dons, entretien, réparation, vente...). Aucun lien de
subordination n'est censé exister entre les salariés, les bénévoles et
les compagnons. Ces derniers bénéficient d'un ensemble de droits
inscrits dans un décret conclu en 2008 et appelé OACAS - Organismes
d'Accueil Communautaire et d'Activité Solidaire. Il leur garantit une
protection sociale, une cotisation à l'Urssaf et à la retraite, une
allocation de 350 euros. Depuis la loi asile immigration de 2018, les
compagnons peuvent prétendre à un titre de séjour s'ils justifient de
trois ans de travail en communauté Emmaüs et de sérieuses perspectives
d'intégration.
Ces dernières années, les personnes sans-papiers, souvent exclues du
droit commun et parfois menacées d'expulsion par les préfectures,
trouvent refuge dans ces communautés. Le statut OACAS est souvent leur
dernier recours pour obtenir un hébergement stable et une
régularisation. Ils représentent aujourd'hui plus de 70% des compagnons
en France.
En réalité les droits des compagnons semblent rarement respectés. Dans
de nombreuses communautés, le travail est imposé aux compagnons qui
n'ont pas le choix d'obéir aux injonctions par peur d'être remis à la
rue ou de voir leur demande de régularisation retardée. Le lien de
subordination réside dans cette toute puissance laissée aux
responsables. Aucun texte ne vient réglementer par exemple les
expulsions de communautés. Certains responsables tolèrent les arrêts de
travail, d'autres les déchirent.
3) Combien de jours va durer la grève à Saint-André? Comment se
structure-t-elle? Quels sont les soutiens?
La grève est toujours en cours à Nieppe, Grande-synthe et
Saint-André-Lez-Lille. Ils reconduisent aujourd'hui leur 258eme jour de
grève à Saint-André! Du lundi au samedi, de 6h à 18h, ils installent
leur piquet de grève devant la communauté avec des banderoles, des
tables, des barnums et du café. Depuis juillet dernier, ils multiplient
les rassemblements et les manifestations à Saint-André, Lille ou encore
Paris. Ils demandent à être reconnus comme des travailleurs et à être
régularisés au titre du préjudice subi. Chaque soir, les grévistes se
rassemblent en assemblée générale et prennent les décisions qui
concernent leur lutte, et votent sa reconduction.
La grève est soutenue depuis le début par la CGT et le Comite des
sans-papiers 59. D'autres soutiens autonomes ou non, viennent
régulièrement sur les piquets comme par exemple le syndicat étudiant
FSE, la France insoumise, la jeunesse communiste. Mais le manque de
soutiens dans cette lutte a été criant. Les grévistes ont souvent du
compter sur eux-seuls que ce soit sur les piquets, dans les actions,
dans le financement de leur lutte, dans le suivi de leurs démarches
juridiques. Cette limite est sans doute révélatrice de conflits
idéologiques qui résident dans les structures syndicales ou associatives
autour des luttes de travailleurs sans-papiers. Elle montre aussi le
soutien et l'impunité dont bénéficie Emmaüs par son histoire et ses
actions de solidarité, édulcorant ainsi systématiquement les violences
capitalistes reproduites dans ses communautés.
4) C'est un mouvement qui dure depuis des mois avec des hauts et des bas
dans la mobilisation, c'est normal. Quelles sont les grandes étapes de
la lutte selon toi?
Fin juin, quelques jours après la perquisition de la gendarmerie,
l'ensemble des compagnons sont convoqués et intimidés par Pierre
Duponchel le président de la Halte-Saint-Jean. Il refuse d'entendre
leurs revendications et organise même un rassemblement de soutien à la
directrice, devant les compagnons en activité. C'est la provocation de
trop et la grève est lancée.
Fin juillet, la directrice est toujours en poste malgré la grève. Elle
continue de faire sortir des dons pour les revendre. Le 28 juillet, les
grévistes demandent à vérifier son véhicule, ce qu'elle refuse. La
directrice est alors empêchée de sortir pendant plus de trois heures. La
police intervient pour tenter une médiation, sans succès. A minuit, la
directrice est contrainte de sortir de la communauté à pied, sous
escorte policière et sous les huées des grévistes. Elle ne remettra plus
jamais les pieds à la Halte Saint Jean.
Le 23 novembre, une quarantaine de flics interviennent au petit matin
dans la Halte Saint Jean et confisquent le matériel de grève. Les
compagnons ont résisté collectivement et plusieurs ont été victimes de
violences policières. Cet acte de résistance collective et spontanée a
donné un nouveau tournant à leur lutte. Le slogan «la lutte jusqu'à la
victoire» prenait tout son sens. Ils ne pouvaient plus reculer désormais.
Le 1er février 2024, Emmaüs France organisait à Paris une marche pour
commémorer les 70 ans de l'appel de l'Abbé Pierre. Les grévistes du Nord
se sont invités à cette marche pacifique et ont interpellé directement
le président et le délégué général de Emmaüs France, devant une foule
médusée: «Emmaüs y'en a marre, l'esclavage c'est fini!».
5) Ce n'est pas qu'un mouvement lillois, ça va se généraliser dans le
Nord notamment au niveau de Grande Synthe et de Tourcoing. Comment cette
extension de la lutte s'est faite? Concrètement sur le terrain de la
lutte, ça a donné quoi?
La révolte des compagnons de Saint-André a rapidement donné de l'espoir
aux autres compagnons du Nord qui ont rejoint le mouvement. La CGT a
accompagné les nouvelles révoltes qui avaient toutes des revendications
différentes mais partageaient celle d'une amélioration de leurs
conditions de travail. Tous dénonçaient aussi une forme de racisme ancré
dans les communautés. À Tourcoing, la grève s'est interrompue après
l'intervention de Emmaüs-France qui a proposé un protocole de fin de
conflit à quelques représentants des grévistes. La difficulté a toujours
résidé dans le manque de soutiens présents sur ces différents piquets de
grèves.
6) Il y a eu de la répression de la part de la direction mais aussi de
l'État via la préfecture. Peux-tu développer ces points? Quelles ont été
les pratiques répressives?
Les directions ont assigné les compagnons en justice quelques semaines
après le début de la lutte et obtenu la levée du blocage de l'activité,
sous peine d'amendes ou d'intervention policière. Elles leur ont coupé
leurs maigres allocations qui leur permettaient jusqu'à alors de
survivre (entre 150 et 380 euros par mois). À Saint-André, la direction
a refusé durant tout l'hiver d'allumer le chauffage dans les logements
malgré les températures négatives, mettant gravement en danger les
quelques 50 habitants de la communauté, dont plusieurs enfants en
bas-âge, des personnes âgées ou gravement malades. À Dunkerque, la
directrice a décidé de confisquer tout le matériel qui permettait aux
compagnons de se divertir: jeux, matériel de musculation, thé.
Le 23 novembre, une quarantaine de policiers sont intervenus sans mandat
dans la communauté de Saint-André pour terroriser les grévistes et les
empêcher d'installer leur piquet en confisquant leur matériel. Plusieurs
grévistes ont été tabassés et gazés avant d'être empêchés de sortir par
les policiers à l'intérieur de la communauté pendant plus de 10h. Des
plaintes ont été déposées par les victimes de ces violences policières.
Le 14 février dernier, deux grévistes de Saint-André étaient placés en
garde à vue suite à un rassemblement devant la mairie de la ville. Ils
seront jugés en juillet prochain et sont sous contrôle judiciaire.
7) Quelles sont les issues du mouvement? Visiblement, il y a eu du
ménage de fait dans les équipes dirigeantes par Emmaüs France et les
sans-papiers viennent d'être régularisés annonce la CGT. Quelles sont
les réalités derrière ses effets d'annonce?
Dans un communiqué de presse, la CGT déclare avoir été reçue pour
Darmanin, le 29 février dernier et elle aurait obtenu l'ouverture d'un
processus de régularisation pour l'ensemble des travailleurs
sans-papiers en grève. Cela concernerait les 502 travailleurs
franciliens en grève depuis le 17 octobre dans l'intérim, les 51
grévistes du Nord travaillant à Emmaüs, les 60 saisonniers agricoles de
la Marne, les 7 grévistes d'Amazon en Seine-Maritime en grève depuis mai
2023. Le ministre se serait engagé aussi à la réintégration des
grévistes dans leur emploi. Attention, cela reste pour le moment des
promesses.
Pour le moment, il n'y a eu aucune régularisation! Les responsables de
Saint-André et Grande-Synthe sont en retrait mais toujours en poste. A
Nieppe, le conseil d'administration a démissionné pour faire réagir
Emmaüs France. En juin prochain, les responsables de la Halte-Saint-Jean
et de Nieppe seront jugés pour travail dissimulé et harcèlement moral.
8) Quel est ton regard sur Emmaüs France et la gestion de leur salarié?
Publiquement, ils disent que ce sont des brebis galeuses à Saint-André
mais est ce que le travail dissimulé et l'exploitation au travail est
une pratique plus courante?
Je viens de publier sur Streetpress trois enquêtes sur différentes
communautés de France dans lesquelles les compagnons dénoncent
l'exploitation, des violences racistes et sexuelles. A chaque fois,
Emmaüs France avait été alerté sur ces dérives mais n'avait pas demandé
la démission des responsables mis en cause. Il y a donc une vraie omerta
sur certains dysfonctionnements.
Le statut OACAS doit être remis en question et repensé pour que les
compagnons puissent bénéficier d'une réelle protection en termes de
droits au regard du travail, du logement, et de leur situation
administrative.
9) Quelles sont les leçons à tirer de ce mouvement selon toi?
C'est bien le non-respect par l'état du droit à l'hébergement
inconditionnel qui a permis à Emmaüs de se développer et de proposer ces
conditions d'accueil indignes à des personnes exilées exclu du droit
commun. On peut supposer que les autorités ont fermé les yeux sur ces
agissements car les actions alternatives d'Emmaüs leur permettent de se
soustraire à leurs responsabilités et d'économiser beaucoup d'argent.
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4127
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