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(fr) Socialisme Libertaire - Portrait et itinéraire de Jean Grave (1854-1939)
Date
Sun, 7 Apr 2024 18:42:01 +0100
«Au bas de la rue Mouffetard, face à l'Eglise Saint-Médard, une haute
maison, à façade enfumée, crevassée, sordide. Un escalier obscur, dont
les marches périlleuses branlent sous le pied qui s'y pose, mène à une
mansarde où se rédige le Révolté (...). Dans le fond de la mansarde sous
l'angle surbaissé du toit, un lit de fer aux couvertures en désordre.
Près de la fenêtre, étroite à petits carreaux, une large table en bois
blanc, posée sur des tréteaux et couverte de paperasses. Trois ou quatre
chaises de paille. Sur le mur des gravures révolutionnaires dont l'une
montre accrochés à des potences, le président Carnot, Léon XIII, le Tsar
et Rothschild. En monceaux poussiéreux, dans les coins les brouillons du
journal. (...) C'est là que vit Jean Grave. (...) C'est un petit homme
trapu aux épaules massives, doté d'un ventre qui se permet de bedonner.
Sa tête toute ronde grisonne. Une moustache en brosse coupe sa face
débonnaire.»
Voici la description que donne l'écrivain Adolphe Retté[1]de Jean Grave,
qui fut, pendant près de trente-cinq ans, le responsable d'un
hebdomadaire anarchiste des plus importants au tournant du siècle.
Jean Grave est né le 16 octobre 1854 à Breuil, commune de
l'arrondissement d'Issoire, dans le Puy-de-Dôme. Son père, ayant été
tour à tour mais sans succès meunier puis cultivateur, part, comme tant
d'autres Auvergnats, tenter sa chance à Paris. Sa mère le suit et confie
ses enfants à leurs grands-parents: Jean Grave garde peu de souvenirs de
sa petite enfance en Auvergne, sinon que ses grands-parents austères et
sévères étaient bonapartistes...
En 1860, il gagne Paris et ses parents l'envoient à l'école des Frères
dans le Ve arrondissement, seule école à accueillir les enfants de son
milieu. Déjà, il se décrit comme sensible à l'injustice, sentiment «plus
inné qu'on ne le pense chez les enfants» et affublé d'une «stupide
timidité»[2]que les moqueries et réprimandes de son père ne font qu'aviver.
A onze ans et demi, «le petit bout d'homme -haut comme trois pommes-
maigriot à plaisir»[2]termine sa scolarité: il est temps qu'il apprenne
un métier. Il est tout d'abord placé comme apprenti chez un mécanicien,
mais l'expérience n'étant pas concluante, il abandonne la mécanique pour
la chaussure. Son père décide de s'établir cordonnier en le prenant avec
lui: l'expérience familiale se solde par un échec, car Jean Grave
supporte mal l'autoritarisme paternel. En dehors de son apprentissage de
cordonnier, le jeune Grave connaît une véritable boulimie de lectures:
il dévore pêle-mêle romans d'aventures, publications à bon marché qu'il
se procure avec son argent de poche...
L'épisode de la Commune va contribuer à la formation du futur militant.
L'exemple de son père, républicain et patriote fervent, va éveiller la
conscience politique de l'adolescent. Son père participe à une section
blanquiste dès la fin de l'Empire, et lors de la reddition de Sedan, il
s'engage dans la Garde nationale. Jean Grave, alors âgé de seize ans,
lui emboîte le pas, mais on refuse de l'enrôler en raison de son aspect
malingre et chétif. Il se contente alors d'assister aux réunions
blanquistes et d'être le témoin impuissant de ces événements dont
pourtant il se sent déjà un ardent partisan. Peu après. il assiste à la
dislocation de sa famille: sa mère, atteinte de tuberculose, décède:
puis c'est le tour de sa soeur atteinte de phtisie qui meurt dans ses
bras. En 1875, arrive sa feuille de route. Il rejoint le deuxième
régiment d'infanterie à Brest. Un troisième drame familial écourte son
service militaire: le décès de son père. Il reprend alors son métier de
cordonnier et simultanément commence sa «carrière» de militant.
La répression qui suivit les années de la Commune s'affaiblissant, un
réveil de l'opinion se produit, des réunions s'organisent: dès 1877,
Jean Grave s'y rend, accompagné par des compagnons de travail. Il
s'abonne au Prolétaire de Paul Brousse et à L'Egalité de Jules Guesde.
Le 30 janvier 1879, il rejoint le Parti Ouvrier, du même Guesde et fait
partie du conseil d'administration de son journal, dont il s'occupe de
l'expédition. Parallèlement à son activité aux côtés de Guesde. Jean
Grave rejoint le «Groupe d'Etudes sociales des Ve et XIIIe
arrondissements». Il y côtoie des guesdistes mais aussi des anarchistes
de renom: Cafiéro, Malatesta, Tcherkesoff, avant leur expulsion. Il
devient secrétaire du groupe et se charge de la correspondance.
Jusqu'en 1880, la distinction n'est pas établie entre anarchistes et
guesdistes. Ce n'est qu'après la rencontre entre Guesde et Marx à
Londres que les divergences apparaissent: le «programme minimum» que
publie L'Egalité se prononce en faveur de l'action parlementaire. Jean
Grave refuse cette volte-face et démissionne du conseil d'administration
du journal. Cette divergence entre partisans de l'action parlementaire
et partisans des moyens révolutionnaires se transforme en scission lors
du Congrès du Centre tenu à Paris en juillet 1880. Jean Grave y
participe en tant que délégué du Groupe des Ve et Xllle arrondissements.
Il prononce un discours remarqué où il s'oppose fermement à toute action
parlementaire et déclare préférer «la dynamite au bulletin de vote!».
L'intervention de Grave ne se renouvellera pas: ses camarades lui
proposent de participer aux deux congrès suivants (au Havre en 1880, à
Londres en juillet 1881) mais se sentant incapable de parler en public,
il décline l'offre. D'une timidité maladive qui le fait bafouiller
devant un auditoire, il préfère se tourner vers l'écrit. Dès novembre
1881, il est chargé de la publication du Bulletin des groupes
anarchistes, mensuel émanant, comme le nom l'indique, de différents groupes.
Les écrits de Jean Grave se multiplient et s'affirment entre 1881-1885.
Ils paraissent dans la presse anarchiste lyonnaise, premier foyer actif
de propagande. Le Droit Social qui naît à Lyon en février 1882 insère
ses premiers articles. Ses premières brochures paraissent l'année
suivante sous le pseudonyme de Jehan Le Vagre... Enhardi par le succès
de ses écrits, il envoie des articles au Révolté dont s'occupe
Kropotkine à Genève, ce dernier les publie et les deux hommes se lient
très vite d'une solide amitié. En 1883, Elisée Reclus rend visite à Jean
Grave pour lui demander d'aller à Genève s'occuper du Révolté. N'ayant
aucune expérience, il accepte de s'engager uniquement pour six mois. Les
six mois prévus se prolongeront en fait en trente et une années. On
comprend dès lors que le nom de Grave soit étroitement lié à ceux du
Révolté, de La Révolte et des Temps nouveaux.
Le jeune militant se lance alors avec passion dans sa nouvelle fonction.
La diffusion du journal augmente rapidement grâce à son dévouement, sa
ténacité et à la qualité des rédacteurs. Le journal par son sérieux et
sa gravité, s'oppose au style, à la verve imagée et argotique du Père
Peinard d'Emile Pouget. Jean Grave et son équipe ont voulu faire un
journal «vierge de toute personnalité, pur de tous cancans (...),
consacré à la seule idée»[3]. Le titre devenant le passage obligé de la
propagande de l'époque, suscite envies et jalousies: Grave est surnommé
«le Pape de la rue Mouffetard», sa longue blouse grise de typo assimilée
à une soutane. L'hebdomadaire est qualifié du Temps ou du Journal
officiel de l'anarchisme!
Charles Malato dresse ainsi son portrait:
«Il appartenait à l'une des professions manuelles où le travailleur peut
le mieux se reconquérir et penser, l'une de celles qui fournit le plus
d'anarchistes, la cordonnerie. Effroyable logicien, tenace comme un
rocher d'Auvergne, son pays, studieux, acharné (...). La petite phalange
de La Révolte représentait dans le groupement anarchiste, le noyau
immaculé, silencieux et il faut le dire sectaire, à la fois
intransigeant en théorie et endormi en action[4]».
L'accusation de sectarisme revient souvent dans les critiques: elle
découle d'une part de l'orientation du journal et d'autre part de la
personnalité de Jean Grave. L'hebdomadaire n'entendait représenter qu'un
courant de l'anarchisme, le communisme libertaire et face à
l'individualisme, à la dispersion des tendances (néomalthusianisme,
antimilitarisme, coopératisme...) il s'est toujours voulu le gardien
vigilant de la «pure» doctrine. Quant au caractère de Grave, il serait
difficile de nier son côté entier et entêté qui frise souvent le
sectarisme. Son ami Charles Laisant déclare le considérer comme l'un des
types de probité les plus respectables, comme un «travailleur
infatigable et énergique» mais capable en même temps «d'un entêtement
terrible» et de paraître ne pas pouvoir admettre se tromper[5].
Il serait erroné de le décrire comme un personnage austère, à l'image de
son journal. Sa description, donnée par la presse, en fait un homme doux
et sensible, doté d'une «physionomie calme, éclairée d'yeux très
vif»[6], «une tête énergique et douce»[7]. Il est salué par tous comme
une forte personnalité, au caractère difficile, plein de contrastes: sa
brusquerie, son intransigeance s'accompagnent d'une grande sensibilité.
d'une extrême générosité. Envers les personnes qui méritent son amitié,
il sait faire preuve d'une grande bonté et d'un dévouement total.
Ses plus proches amis lui rendent souvent hommage. Camille Pissarro
parie du «bon et brave Grave»; Nadar, le célèbre photographe, lui écrit:
«Si vous étiez parfois dans un petit coin à quelques instants trop
rares, vous verriez comme c'est bon d'entendre notre si grand Elisée
(Reclus) dire son amitié et son estime pour vous!»[8]. Des liens
profonds l'unissent à la famille de sa première femme, qu'il a perdu
avec l'enfant qu'elle allait lui donner en 1885. Dans des lettres qu'il
leur écrit en prison, on découvre un autre homme, plein d'humour et de
fantaisie. Il déborde d'affection pour ses neveux et sa nièce
Alexandrine, qui remplacent dans son coeur les enfants qu'il n'a pas
eus. Car Jean Grave sait être gai et faire preuve d'humour: «Et le beau
rire, s'écrira Séverine, le large rire silencieux qui, illuminant
soudain la mélancolie du visage. y fait rayonner la droiture, la
loyauté, la candeur dont déborde cette âme»[9].
Jean Grave, entouré de ses fidèles collaborateurs, a réussi l'exploit de
faire paraître pendant plus de trente ans un hebdomadaire anarchiste. Il
sut s'entourer de militants précieux: l'infatigable Charles Benoît, le
syndicaliste Paul Delesalle, le docteur Pierrot... mais aussi d'artistes
et d'écrivains dont certains resteront fidèle à la cause libertaire
jusqu'au bout, ne ménageant pas leurs contributions financières ou
artistiques: les célèbres lithographies de Maximilien Luce, Paul Signac,
Camille Pissaro égayeront souvent les pages austères du journal; il
faudrait citer beaucoup d'autres personnalités: Octave Mirbeau, le
photographe Nadar, le poète et avocat Ajalbert, l'architecte Francis
Jourdain... qui d'une manière ou d'une autre aidèrent Jean Grave dans
son entreprise. C'est en grande partie grâce à eux que le journal put
survivre, en effet, Jean Grave dut souvent faire appel à leur générosité
pour boucler les fins de mois difficiles. Dans les situations les plus
désespérées, il eut aussi recours aux tombolas, remède miracle à cette
maladie commune aux journaux révolutionnaires, à savoir l'incapacité à
s'auto-financer. Ces véritables «spectacles» qui alliaient la propagande
à l'intérêt financier sauvèrent bien souvent le journal de la
catastrophe. La survie du journal fut en tout cas, pour Jean Grave, une
lutte constante, et sans son courage et sa terrible obstination le
journal n'aurait pas eu si longue vie.
Doté d'une instruction modeste, c'est grâce à une volonté de fer, grâce
à toute son ardeur qu'il mit au service de la véritable passion qui
l'animait, que le petit cordonnier, fils d'immigré auvergnat, put se
hisser aux côtés des deux grands savants: Kropotkine et Reclus. Ses
écrits sont nombreux: outre ses articles dans la presse, ses brochures
et cinq volumes consacrés à la doctrine anarchiste, il s'essaie à des
contes pour enfants, à des romans sociaux, à une pièce de théâtre.
Il fut à deux reprises condamné par la justice française, à six mois de
prison en juin 1891, en tant que gérant de La Révolte pour un article
sur les événements de Fourmies. En 1894, il fut impliqué dans deux
procès: lors du premier, le 24 février, pour son livre La Société
mourante et l'anarchie, il est condamné à deux ans de prison; en aout à
l'issue du «procès des Trente», il est acquitté.
Certes, la guerre de 1914-18, qui verra son ralliement à l'Union sacrée,
ternira grandement son image et c'est isolé qu'il finira sa vie.
Néanmoins, comme l'a souligné Jean Maitron: «s'il n'a pas été un
créateur de système, il n'en reste pas moins un des quatre ou cinq
hommes de valeur qu'a compté le mouvement anarchiste français
antérieurement à la Grande Guerre»[10].»
Notes:
[1]Adolphe Retté, Au pays du lys noir, Paris, P. Téqui, 1934, 317 p. p.85.
[2]J. Grave, Quarante ans de propagande anarchiste, annoté par Mireille
Delfau et préfacé par Jean Maitron, Paris, Flammarion, 1971.
[3]Jean Grave, TN. N-43, 22-28/02/1896.
[4]Charles Malato, De la Commune à l'Anarchie, Paris, P. V. Stock, 1894,
296p., p.265.
[5]Lettre à J. Grave, 11/01/1913, Institut Français d'Histoire Sociale
(IFHS).
[6]L'Éclair, 13/04/1895.
[7]Le Matin, 09/08/1895.
[8]Lettre à J. Grave, s.d.. IFHS.
[9]«Un homme», Le Journal, 22/08/1896.
[10]Article de J. Maitron dans le Dictionnaire biographique du mouvement
ouvrier.
SOURCE: Partage Noir
https://www.socialisme-libertaire.fr/2023/10/portrait-et-itineraire-de-jean-grave-1854-1939.html
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