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(fr) Socialisme Libertaire - L'adoration des choses
Date
Fri, 1 Mar 2024 17:37:48 +0000
Voltairine de Cleyre: L'Adoration des choses (1910) ---- Le texte que
nous proposons ici est peut-être la première critique apparue de la
société de consommation. On ne soutiendra pas qu'il s'agit d'un texte
célèbre, en France en tout cas, puisque le nom de Voltairine de Cleyre
était à peu près inconnue ici il y a une dizaine d'années. Il est paru
d'abord, en 1910, dans le magasine Mother Earth, créé par Emma Goldman
en 1906. E. Armand le traduisit et le publia dans La Brochure Mensuelle
en 1933. Normand Baillargeon et Chantal Santerre l'ont repris dans leur
excellente anthologie «Ecrits d'une insoumise», Lux Editeur, en 2018.
Notre époque semble avoir hérité de la tâche de sortir de l'ombre les
grands textes dont l'intérêt et l'existence même ont été occultés par le
statut de culture mineure de l'anarchisme, et l'extravagante domination
intellectuelle du marxisme à gauche et à l'extrême-gauche, en
particulier en France. Nous reprenons la deuxième partie de cet article,
L'Idée dominante, dans la version d'Armand, y compris avec certaines
coupures, qui sont indiquées. Nous avons opté pour le titre «L'Adoration
des choses». [Les Obscurs]
**************************************
«Si nous regardions autour de nous pour découvrir quelle idée domine
notre civilisation contemporaine, je ne sais si nous trouverions quelque
chose de plus attrayant que la créature de pierre qui symbolise l'âme du
Moyen Age: cette sculpture qui peuple les cathédrales, contorsionnée, à
demi-informe, aux ailes de dragon, à la face large, sombre et tendue,
les yeux aveugles fixant le soleil levant.
La relativité des choses s'est modifiée: l'Homme s'est élevé et Dieu
s'est abaissé. Le village moderne possède des demeures plus confortables
et des églises moins prétentieuses. De même, la conception de la saleté
et de la maladie comme des afflictions fort recherchées, dont
l'endurance patiente est un moyen de gagner le pardon de la Divinité, a
fait place à la promulgation emphatique de l'hygiène. Nous avons des
institutrices publiques qui notifient aux parents que «les poux»
constituent une maladie contagieuse et fort désagréable. Nous avons des
sociétés antituberculeuses qui tentent l'effort herculéen de purifier du
mortel bacille ces écuries d'Augias que sont les usines modernes et qui
ont réussi jusqu'ici à faire installer dans quelques-unes d'entre elles
des crachoirs remplis d'eau. Nous en comptons bien d'autres encore de
ces sociétés-là, et, bien que leurs succès ne soient pas toujours
incontestables, leur existence est une preuve suffisante que l'humanité
ne cherche plus dans la saleté un instrument de grâce. Nous rions de ces
vieilles superstitions et nous parlons beaucoup de la science
expérimentale. Nous essayons de ressusciter le mythe grec et nous
prétendons aimer la culture physique. Nous sommes des touche-à-tout sous
bien des rapports, mais la grande idée de notre siècle, l'idée
originale, point empruntée aux autres, qui n'est ni surfaite, elle, ni
le fruit de la magie, c'est de «faire beaucoup de choses». Non point
faire de belles choses, non point éprouver la joie de dépenser de
l'énergie vivante à une oeuvre créatrice, mais forcer, surmener,
gaspiller, épuiser sans vergogne et sans merci l'énergie jusqu'à la
dernière goutte, uniquement pour produire des masses et des monceaux de
choses, - des choses laides, nuisibles ou pour le moins largement
inutiles. Dans quel but? Le plus souvent le producteur l'ignore; plus
encore, il ne s'en soucie point. Il est tout simplement possédé,
entraîné par l'idée fixe qu'il doit produire; chacun le fait et chaque
année on produit davantage et plus vite. Il y a des montagnes de choses
faites et en train de se faire, et cependant l'on rencontre encore des
hommes qui se démènent désespérément pour tâcher d'ajouter à la liste
des choses déjà créées, pour se mettre à en édifier de nouveaux monceaux
et à grossir les entassements qui existent. Au prix de quelle agonie du
corps, de quelle impression et de quelle appréhension du danger, de
quelles mutilations, de quelles hideurs, poursuivent-ils leur route,
pour s'aller finalement briser sur ces rochers de la richesse? En
vérité, si la vision de l'âme médiévale est pénible dans son effort
douloureux et son regard sans vie, grotesque dans ses tortures
ridicules, celle de l'âme moderne est plus effrayante encore avec son
regard nerveux, inquiet, scrutant sans trêve les coins de l'univers, et
ses mains aussi nerveuses et aussi inquiètes, toujours en quête et
toujours occupées à quelque tâche inutile.
La présence des choses en abondance, des choses vides, des choses
vulgaires, des choses absurdes, a suscité le désir de leur possession,
l'exaltation de la possession des choses. Parcourez les rues
commerçantes de n'importe quelle ville, les rues où se trouvent les
vitrines où s'étale la face cachée des choses; examinez les visages des
passants - je ne parle point des affamés et des meurtris qui occupent
les trottoirs et demandent plaintivement l'aumône - et voyez quelle idée
révèle leur visage. Sur chacun, de la dame qui va faire des emplettes en
voiture à l'employée en rupture d'atelier qui va de magasin en magasin
cherchant une «occasion», vous trouverez peinte une vanité répugnante,
une préoccupation du bel accoutrement, semblable à celle du geai paré
des plumes du paon. Cherchez l'orgueil et la gloire d'un corps beau,
libre, vigoureux, se mouvant sans entraves, vous ne le trouverez point.
Vous verrez des démarches affectées, des corps amincis afin de faire
ressortir la coupe d'une jupe, des visages souriants, enjoués, aux yeux
en quête d'admiration pour le ruban gigantesque passé dans la chevelure
surcoiffée.
[...]
Et sur les visages masculins: de la grossièreté. Des désirs grossiers
pour les choses grossières. L'effroyable anxiété et l'inquiétude inouïe
qu'engendre la création de tout cela sont moins répugnantes que
l'abominable expression, de convoitise pour les choses créées.
Voilà l'idée dominante du monde occidental, du moins de nos jours. Vous
la rencontrerez partout où vous regarderez, incrustée sur les choses et
sur les hommes; très vraisemblablement, si vous regardiez dans le
miroir, vous l'y apercevriez encore.
[...]
Mais l'idée dominante d'un siècle ou d'une contrée ne saurait engager
l'idée dominante d'une simple vie individuelle. Je n'ai aucun doute
qu'aux jours d'autrefois, là-bas, sur les rives du Nil, à l'ombre des
pyramides, sous le poids harassant de la stupidité des autres hommes, il
exista des êtres qui s'agitèrent, actifs, rebelles, haïssant tout ce qui
faisait la fierté de la société d'alors et qui, pleins d'ardeur,
cherchèrent à la renverser.
Je suis certaine qu'au sein de tout ce que créa l'agile intelligence
grecque, plusieurs s'en furent les yeux baissés, insouciants de tout ce
qui les entourait, cherchant une révélation de la vie plus noble,
acceptant de renoncer aux joies de l'existence de façon à s'approcher de
quelque perfection lointaine, inconnue, que leurs semblables ignoraient.
Je suis certaine qu'à l'âge des ténèbres, lorsque la plupart des hommes
priaient et courbaient le front, se flagellaient et se meurtrissaient et
recherchaient la douleur - comme cette sainte Thérèse qui clamait son
désir de vouloir souffrir ou, sinon, mourir -, quelques-uns se
rencontrèrent qui considéraient le monde comme- une mauvaise
plaisanterie et s'efforçaient d'obliger l'univers à répondre à leurs
questions, grâce à cette recherche patiente et silencieuse qui aboutit à
la science moderne. Je suis sure qu'il s'en trouva des centaines, des
milliers dont nous n'avons jamais entendu parler.
Et actuellement, quoique la société qui nous entoure soit dominée par
l'adoration des choses et qu'elle sera connue comme telle, il n'y a
aucune raison pour qu'une âme individuelle l'imite. Et ce n'est pas
parce que, pour mon voisin, pour tous mes voisins, la seule chose qui
semble valoir la peine est la quête de l'argent, que je doive m'y livrer
également. Parce que mes voisins s'imaginent avoir besoin d'une masse
énorme de tapis, de meubles, de pendules, de porcelaines, de miroirs, de
vêtements, de bijoux, - de domestiques pour les entretenir, de
détectives pour surveiller les domestiques, de juges pour juger les
voleurs, de politiciens pour nommer les juges, de prisons pour punir les
condamnés, de gardiens pour surveiller les emprisonnés, de percepteurs
pour recueillir les appointements des gardiens et les leurs, et de
coffres-forts pour y garder les dits appointements, de manière que seuls
ceux qui en ont la clé puissent les dérober; et par conséquent qu'ils
acceptent d'entretenir une armée de parasites rendant nécessaire que
d'autres hommes travaillent pour eux et gagnent leurs émoluments; parce
que mes voisins désirent tout cela, est-ce une raison pour que je me
consacre à pareille folie et courbe l'échine pour servir à maintenir
semblable parade?
Parce que le Moyen Age fut sombre, aveugle et brutal, rejetterons-nous
la seule bonne chose qu'il est parvenu à introduire dans les fibres de
l'Homme, à savoir que l'intériorité d'un être humain vaut plus que son
apparence? Que concevoir un objet plus élevé que soi-même et vivre pour
l'atteindre constitue la seule façon de vivre qui en vaille la peine? Le
but à conquérir doit être, certes, bien différent de celui qui conduisit
les fanatiques de ces temps-là à mépriser le corps et à le crucifier à
chaque instant. Mais on peut reconnaître les revendications et
l'importance du corps sans sacrifier la vérité, la dignité, la
simplicité, la bonne foi au vulgaire service d'un corps dont les
ornements même avilissent l'objet qu'ils sont censés exalter.
La doctrine qui consiste à proclamer que les circonstances sont tout et
les hommes, rien a été et est le fléau de nos mouvements modernes de
réforme sociale.
Notre jeunesse, animée par l'esprit des anciens éducateurs qui croyaient
à la suprématie des idées, même à l'heure où ils allaient abandonner
cette thèse, a regardé avec des yeux avides l'Orient socialiste et cru
que les merveilles de la Révolution allaient bientôt se réaliser. Dans
leur enthousiasme, ils faisaient dire à l'Évangile des circonstances que
bientôt la pression de l'évolution matérielle briserait le système
social, ne donnant à la société mourante que quelques années à vivre.
Ils assisteraient eux-mêmes à la transformation et prendraient part à
ses joies. Les quelques années prévues ont passé et rien ne s'est
produit; l'enthousiasme s'est refroidi. Et voici que ces idéalistes sont
devenus des hommes d'affaires, des industriels, des propriétaires
fonciers, des prêteurs d'argent; les voici se glissant dans les rangs de
cette société qu'ils méprisaient jadis, s'y introduisant pitoyablement,
à la remorque de quelque personnage insolvable auquel ils ont prêté de
l'argent ou rendu gratuitement quelque service professionnel. Les voici
qui mentent, trompent, trafiquent, flattent, achètent et se vendent pour
une bouchée de pain, pour n'importe quel petit prétexte. L'idée sociale
dominante les a engloutis, leurs vies s'y sont englouties, et lorsque
vous leur en demandez la raison, ils vous répondent que les
circonstances les y ont contraints. Si vous leur citez leurs propres
mensonges, ils sourient avec une complaisance flegmatique, vous assurant
que lorsque les circonstances exigent qu'on mente, mentir vaut beaucoup
mieux que dire la vérité, qu'agir par flatterie est parfois plus
efficace que de s'y prendre franchement; que flatter et duper importent
peu si la fin recherchée est désirable; que d'ailleurs, dans les
circonstances actuelles, la vie ne serait pas possible sans tout cela;
qu'elle serait possible si les circonstances rendaient plus facile de
dire la vérité que de mentir; mais que jusqu'à ce moment-là chacun doit
s'en tirer par lui-même comme il peut et coute que coute. Et le cancer
continue à ronger la fibre morale, l'être humain devient un tas, une
masse, un morceau de glaise, prenant toutes les formes et les perdant
toutes, selon le coin ou le trou particulier où il désire se glisser ou
s'enfuir, - incarnation répugnante de la banqueroute morale engendrée
par l'Adoration des Choses.
N'eut-il pas été dominé par pareille conception matérialiste de la vie,
sa volonté n'eut-elle pas été bannie de son existence par le
raisonnement intellectuel et par son acceptation de son propre néant,
que le même homme eut vu les aspirations désintéressées de ses premières
années croître et se fortifier par l'exercice et l'habitude. Sa
protestation contre l'époque ne se serait point effacée et elle aurait
eu son effet.
[...]
Qu'on donne au leader ouvrier un poste politique et voilà le système
social devenu parfait, disent nos ennemis en riant. Et ils nous citent
un John Burns déclarant à son entrée à la Chambre des Communes: «que le
temps de l'agitateur est passé et le temps du législateur est venu».
Qu'un anarchiste épouse une héritière et le pays est sauf, ricanent nos
adversaires. Et ils en ont le droit. Mais l'auraient-ils ou
pourraient-ils le prendre, ce droit, si nos vies n'étaient pas au
premier plan dominées par des désirs plus impérieux que ceux que nous
voulons qu'autrui prenne pour nos aspirations les plus chères?
C'est la vieille histoire: «Visez les étoiles et vous pourrez atteindre
le linteau de la porte; mais visez le sol et vous atteindrez le sol».
Il ne faut pas supposer qu'un individu quelconque ne puisse jamais
atteindre la pleine réalisation de ce qu'il vise, même quand son but
n'implique pas une action en commun avec d'autres; il manquera son but.
Dans une certaine mesure il sera vaincu par l'hostilité ouverte ou
latente. Mais il atteindra quelque chose de haut s'il continue à viser
un but élevé.
Que voulez-vous donc? me demanderez-vous. Je voudrais que les hommes
aient la dignité de choisir un but plus élevé que la chasse aux écus;
qu'ils choisissent une chose à faire dans la vie qui soit en dehors des
choses qui se font pour se faire et qu'ils s'y tiennent. Non pour un
jour, non pour une année, mais pour toute la vie. Et qu'ils aient foi en
eux-mêmes! Qu'ils ne soient pas comme un feu follet, professant ceci
aujourd'hui et demain acclamant cela, et s'évadant de ceci comme de cela
chaque fois qu'ils le trouvent facile. Qu'ils ne défendent pas une thèse
aujourd'hui et baisent la manche de ses adversaires demain, avec, pour
excuse, ce cri de faiblesse et de lâcheté dans la bouche: «Ce sont les
circonstances qui me font». Regardez bien au-dedans de vous-même et si
vous aimez les Choses et le pouvoir et la plénitude des Choses mieux que
vous aimez votre propre dignité, la dignité humaine - oh! dites-le!
Dites-vous-le à vous-même et tenez-vous-y. Ne soufflez pas à la fois le
froid et le chaud. N'essayez pas d'être un réformateur social et en même
temps un possesseur respecté des Choses. Ne prêchez pas le sentier
étroit quand c'est avec joie que vous cheminez sur la voie large.
Prêchez la voie large ou ne prêchez rien du tout. Ne faites pas de vous
un fou en disant que vous voudriez préparer la route à une société
libérée, alors que vous n'êtes pas même disposé à lui sacrifier un
fauteuil. Lectrice, dites franchement: «J'aime plus les fauteuils que
les hommes libres, et c'est ce que je préfère et je les achète parce que
c'est ce que je choisis, et non parce que les circonstances me font
telle que je suis. J'aime les chapeaux, grands, immenses, avec quantité
de plumes et de grands rubans. Et je préfère me procurer ces chapeaux-là
que de m'occuper des rêves de la société qui ne s'accompliront pas de
mon temps. Ce monde adore les chapeaux et je désire les adorer en sa
compagnie».
Mais si c'est la liberté, l'orgueil et la force d'être une âme unique,
et la libre fraternité des hommes basée sur l'affinité que vous
choisissez comme l'objectif qui conduira votre vie, eh bien ne le vendez
pas pour du clinquant! Croyez à la force de votre âme et qu'elle se
frayera sa propre route; lentement peut-être, en passant par d'amers
conflits, votre force s'accroîtra. Et il ne vous sera pas difficile de
renoncer à des possessions pour lesquelles d'autres abandonnent jusqu'à
la dernière possibilité de liberté.
A la fin de votre vie, vous pourrez fermer les yeux en disant: «Je n'ai
point été gouverné par l'idée dominante de mon siècle. J'ai choisi ma
propre cause et je l'ai servie. J'ai prouvé par toute une vie qu'il est
quelque chose en l'homme qui le sauve de l'absolue tyrannie des
circonstances, qui en triomphe et les refonde, et cela c'est le feu
immortel de la volonté individuelle, laquelle est le salut de l'avenir».
Il nous faut des Hommes, des Hommes qui se tiennent à la parole qu'ils
se sont donnée à eux-mêmes; qui s'y tiennent non seulement quand c'est
facile, mais aussi quand c'est difficile, quand l'ouragan gronde, que le
ciel est zébré de lignes blanches et de traits de feu, que les yeux sont
aveuglés et les oreilles assourdies par la guerre des forces en conflit,
qui s'y tiennent quand le ciel est gris et que rien n'interrompt sa
désespérante monotonie. Tenir jusqu'au bout, voilà ce que signifie avoir
une pensée dominante que ne peuvent briser les circonstances. Et les
hommes qui tiennent jusqu'au bout font et défont les Circonstances.»
Voltairine de Cleyre
SOURCE: Les Obscurs
https://www.socialisme-libertaire.fr/2023/10/l-adoration-des-choses.html
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