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(fr) Alternative Libertaire #374 (UCL) - Histoire du Bund: l'Autonomie nationale culturelle, une réponse juive au nationalisme

Date Tue, 22 Sep 2026 20:21:20 +0300


L'histoire du Bund est connue grâce à l'Histoire générale du Bund d'Henri Minczeles [10] dont on ne peut que conseiller la lecture. Cet article se veut une mise au point destinée à un lectorat de militants et militantes s'intéressant à l'articulation entre socialisme et question nationale ainsi qu'à l'histoire du mouvement ouvrier. ---- Le Bund est généralement mis en avant par les forces progressistes uniquement pour ses positions antisionistes. Ces militants et militantes parfois campistes utilisent ce parti comme une caution facile, un faire-valoir, pour opposer de manière simpliste les bons et mauvais juifs et juives. Il ne s'agit pas de nier la pertinence des prises de position du Bund contre le projet sioniste, mais de rappeler qu'elles n'ont pu exister que parce qu'elles étaient nées des ambitions constructives et des réalisations concrètes de ce mouvement socialiste visant à offrir au prolétariat juif un avenir sur un territoire transnational, le Yiddishland
. Ce mouvement était porté par une idéologie qui visait l'émancipation d'un groupe pensé comme une classe sociale possédant des particularités transnationales au travers d'espaces géopolitiques étatiques dominants. En tant que parti prônant une organisation de classe, le Bund mérite un retour glorieux au panthéon des organisations socialistes.

Loin de se borner à la production de textes théoriques, le Bund a mis en place dans le Yiddishland un ensemble de pratiques sociales militantes en lien avec une théorie précise appelée l'«Autonomie nationale culturelle». L'antisionisme est plutôt la conclusion logique d'une théorie positive articulée à des pratiques concrètes. Passer sous silence cette démarche, c'est oublier les propositions du Bund en faveur d'une solution fédéraliste originale à l'épineux problème des nationalités: une théorie et des pratiques qui nous semblent constituer un héritage historique éclairant pour penser de nos jours des solutions concrètes à des situations géopolitiques actuelles.

Le Bund «Der Algemeyner Yidisher Arbeter Bund in Rusland un Poyln» soit l'«Union générale des ouvriers juifs de Russie et de Pologne» (la Lituanie sera ajoutée en 1901) prend naissance 9octobre 1897 à Vilna lorsque se réunissent 13délégué·es dont deux femmes, de groupes locaux et sections ouvrières représentant 3 500adhérents et adhérentes. Les ouvriers et ouvrières au nombre de 8 y étaient majoritaires.

Le Bund se développe dans une période où le pouvoir tsariste, son administration, par des lois discriminatoires et la promotion d'une idéologie antisémite ont fait des juives et juifs des parias, menacé·es par des pogroms réguliers.

La théorie du Bund s'est formée en se confrontant au terrain social propre au Yiddishland. Alors que le socialisme se développe dans l'empire russe, des militantes et militants juives et juifs cherchent à construire un mouvement socialiste «du bas vers le haut»: l'ouvriérisme est profondément ancré dans leur mentalité. Majoritairement issu·es du prolétariat, ils et elles se retrouvent en contact avec des ouvriers et ouvrières qui ne maîtrisent que le yiddish et dont la vie est rythmée par les us et coutumes communautaires. S'affirme alors une aspiration à voir les juifs et juives reconnues comme un groupe national distinct. La théorie de l'autonomie nationale culturelle se développe dès lors en trois phases:

*La théorisation: elle s'élabore à partir du vécu du prolétariat juif dans l'Empire tsariste;

*Le reflux: durant la révolution russe de 1917, le Bund est d'abord noyé dans l'immensité du mouvement révolutionnaire. Son influence décroît. Il est combattu par le pouvoir bolchevik qui ordonne sa dissolution en 1924;

*Une mise en pratique de l'Autonomie culturelle dans la Pologne indépendante de l'entre-deux guerres: le Bund met en place un panel impressionnant de structures sociales, éducatives et culturelles yiddishistes.

Une réponse originale au problème des nationalités

Le Bund se veut socialiste et internationaliste. Dès les premiers congrès, les délégué·es bundistes tombent d'accord sur le fait que le prolétariat juif constitue un ensemble spécifique, distinct des autres nations de l'Empire russe (polonaise, russe ou autre). Ils et elles se sentent enracinées dans la Yiddishkeit, cette culture de la diaspora juive d'Europe orientale dont le vecteur est la langue yiddish, déclarant que «les travailleurs juifs en Russie ne souffrent pas seulement en tant qu'ouvriers, mais aussi en tant que Juifs».

La revendication de l'Autonomie culturelle vient s'ajouter à celle de l'égalité des droits civils par l'abrogation de toutes les lois discriminatoires contenues dans l'ordre juridique de l'Empire russe à l'égard des Juifs et Juives.

Dès le XIXesiècle, le socialisme est confronté au double problème des nationalités et de la montée des nationalismes qui prônent la création d'États-nations brimant les minorités nationales. En réponse, le Bund élabore un cadre théorique spécifique par une lente maturation au fil des congrès. Lors du VIecongrès en 1905 est entérinée la revendication de l'Autonomie nationale culturelle. Le parti associe l'égalité des droits et le combat contre l'antisémitisme à des revendications sociales: «Ni l'assimilation, ni l'émigration, mais la lutte sur place avec les travailleurs et les socialistes des autres groupes nationaux qui vivent en Russie». L'Autonomie nationale culturelle devient une revendication phare du mouvement. Les travailleurs et travailleuses juives et juifs doivent avoir des espaces politiques, culturels et sociaux propres en tant que minorité extraterritoriale puisqu'ils et elles vivent de part et d'autres de territoires revendiqués par telle ou t
elle nation. Le Bund se définit comme antinationaliste et internationaliste. La langue yiddish devient un vecteur indispensable de la propagande qui met en avant pour mot d'ordre: «Doy kaït», que l'on pourrait traduire aujourd'hui par: «On vit, on lutte ici et maintenant». Ainsi, les bundistes «déterritorialisaient» la nation [2].

Ses dirigeants et dirigeantes ont développé un humanisme hors du commun dans un milieu révolutionnaire où le sectarisme était légion. Au Bund, l'empathie et la tolérance faisaient force d'idée.

Ainsi, Vladimir Medem, l'un de ses principaux théoriciens, s'exprimait, en 1919 sur la signification du Bund: «Écoutez attentivement le mot "bund". Il vient du mot "lier". Lier ensemble en une entité complète toutes les choses séparées par un lien. Unir les énergies faibles en une seule force immense» [3].

Expériences pratiques sur le terrain

La solidarité active primant sur l'idéologie, il n'y a d'exclusive à l'égard de personne, mais plutôt le choix du socialisme et de la laïcité pour oeuvrer à l'émancipation concrète, ce qui signifie alors pour les plus déshérité·es, d'accéder à une existence viable du point de vue matériel et moral.

Le Bund s'est employé à initier et soutenir des sections syndicales dans les divers métiers «juifs». Il s'est impliqué dans de nombreuses grèves. Certaines sections, directement affiliées au Bund pouvaient être représentées lors des congrès. Le 1er mai devint un rituel systématique célébré par le mouvement ouvrier juif sous tous les régimes. «Pour l'ouvrier juif , «A Ertche May Akadèmiè» avait presque autant d'importance que Yom Kippour pour un hassid» [4]. Le Bund joue également un rôle structurant et moteur lors de la révolution de 1905 dans les espaces là où il était implanté et même au-delà.

Le Bund a aidé des ouvriers et ouvrières à créer leur propre caisse de solidarité pour rompre avec la collaboration de classe qui prévalait dans les guildes professionnelles où siégeaient aussi les patrons. La solidarité s'exprimait encore par des cantines sociales et l'aide aux précaires.

Le Bund a été pionnier dans la mise en avant de revendications féministes. Il a prôné l'égalité des sexes et a créé des sections féminines (Yidisher arbeter froyen) pour faire avancer la cause des femmes en son sein comme dans la société. Le terme neutre de «camarade» comme mode de communication interpersonnelle, fut considéré comme un élément important de l'égalité des sexes. Des jardins d'enfants ont été mis en place pour soulager les femmes de leur contrainte familiale.

Le Bund servait couramment de médiation face à des agressions virilistes aussi bien dans les couples que dans l'espace public. A la sortie de la Première guerre mondiale, les militants et militantes ont fait la chasse aux proxénètes qu'ils et elles considéraient comme exploiteurs de la condition des prostituées. Ainsi le chant du Bund Le Serment, commence par «frères et soeurs de labeur et de misère» prenant ainsi en compte l'unité ouvrière au féminin comme au masculin. Durant la période polonaise, les militants et militantes parlaient de «compagne» (khaverte) et réfutaient l'expression «ma femme».

Le Bund a oeuvré pour l'établissement d'un système scolaire laïque basé sur le yiddish et des pédagogies alternatives. Lorsque est créé le CISZO [5], le Bund y prend une place centrale. Il crée le SKIF [6], une structure d'animation destinée aux enfants jusqu'à l'âge de 15 ans. Grâce au dévouement hors norme des enseignants et enseignantes, ces institutions accueillent les enfants les plus démunis, du jardin d'enfant jusqu'au secondaire. Une école normale forme par ailleurs pédagogues, écrivains et poètes, intellectuels, militants et militantes politiques. Adeptes de pédagogies nouvelles, ces établissements sont gérés avec le concours d'enseignants et enseignantes, ainsi que de parents d'élèves.

Des dispensaires sont créés dans plusieurs villes. Dans les alentours de Varsovie, sont construits un camp d'été pour aérer les jeunes et un sanatorium. La pratique sportive est favorisée par le Morgnshtern [7]. Devenu une organisation nationale, des discussions s'engagent avec le mouvement sportif ouvrier polonais au sujet d'une unification, conforme au principe du Bund: chaque nation doit bénéficier à l'intérieur du mouvement ouvrier uni, d'organisations autonomes.

Il est arrivé que le Bund intervienne à propos du droit au logement.

*des élu·es municipaux et municipales intervenaient pour améliorer les quartiers ou des rues insalubres.

*D'autre part, lors de conflits entre locataire et propriétaire, les militants et militantes pouvaient se poser, de façon informelle, soit en médiateurs et médiatrices, soit faire pression selon les cas.

Dans le domaine culturel, l'intelligentsia yiddishiste qui émerge à cette époque entretient souvent des liens étroits avec le Bund. Sholem An-ski, auteur de la célèbre pièce de théâtre Le Dybbouk, composa l'hymne du Bund, Le Serment.

Pour le Bund, adepte d'un athéïsme tolérant, la religion fait partie intégrante du Judaïsme. Même si le mouvement s'affiche comme athée, son projet de société s'inscrit dans une démarche laïque intégrant le fait religieux (respect du Shabbat et des fêtes religieuses rythmant le calendrier).

Le Bund rencontre des succès notoires en organisant des équipes d'autodéfense armée pour protéger les communautés contre les raids des pogromistes encadrés par une organisation antisémite tsariste, les Cents noirs. Plus tard en Pologne, une milice d'autodéfense est mise en place pour lutter contre plusieurs menaces: les pogromistes antisémites, les hooligans fascistes et plus étonnamment, la pègre instrumentalisée par le Parti Communiste polonais. Cette milice protégeait aussi des militants et militantes repéré·es, les meetings et les manifestations.

Avec l'Autonomie nationale culturelle, le projet et les pratiques du Bund peuvent rappeler, en un sens, anticiper l'intersectionnalité matérialiste actuelle.

Les relations avec la social-démocratie et le bolchevisme

Lorsque le Bund développe sa théorie, de nombreux marxistes en Europe réfléchissent à la question nationale. Dans l'empire austro-hongrois, Otto Bauer et Karl Reiner ont déjà élaboré le concept politique d'autonomie nationale cultuelle. Toutefois, leur théorie rejoint la pensée sociétale dominante qui voit les juifs et juives comme une entité étrangère à l'Empire, n'ayant pas de territoire propre, leurs rites religieux considérés comme archaïques. Leur langue est étrangère, leur alphabet vient d'Orient. Pour ces socialistes qui ne sont pas antisémites, il s'agit de permettre l'assimilation de ces apatrides dont la culture n'est pas européenne.

Bien qu'en désaccord sur ce point, le Bund s'approprie cette théorie: les juives et juifs font partie du concert des nations, il s'agit de faire reconnaître leurs droits dans l'Empire russe.

En 1898 à Minsk, des marxistes de l'empire russe se réunissent et fondent le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR). Des militants et militantes du Bund sont présentes: représentant alors l'organisation marxiste la plus nombreuse et la mieux structurée, elle est la seule capable de mettre à disposition les infrastructures matérielles qui permettent la tenue de ce congrès. Le POSDR se dote d'une plateforme politique acceptée par tous les courants, y incluant le principe d'auto-détermination des peuples.

Cependant, la théorie de l'Autonomie culturelle est combattue par les tenants et tenantes d'une certaine orthodoxie marxiste (de différentes tendances): Rosa Luxembourg, Lénine, Trotsky ou encore le menchevik Martov. Pétri·es d'un internationalisme intransigeant, ces leaders ne reconnaissent pas le caractère inclusif de cette proposition. Seule leur importe l'hégémonie d'une classe ouvrière, une et indivisible, menant à l'assimilation des juifs et juives au sein d'une société socialiste. Voulant garder son autonomie politique, le Bund répondra qu'il ne sera jamais «la traduction de la social-démocratie en yiddish. Le Bund est l'expression organisée et consciente des courants puissants et décisifs de la vie juive» [8].

En Pologne, le Parti socialiste polonais (PPS) reprochait au Bund de ne pas suffisamment soutenir le projet déterminant et non négociable de l'indépendance de la Pologne. Pour ces patriotes, le Bund apparaissait d'une part comme séparatiste. De plus, les bundistes semblaient participer aux conceptions russificatrices de l'Empire lorsqu'ils ignoraient la revendication de l'indépendance polonaise.

L'Autonomie culturelle ne fut pas le seul point de clivage avec Lénine et ses affidés. Le rôle du Parti auprès de la classe ouvrière était aussi une source d'affrontement. Dès 1903, Medem percevait en Lénine une figure autoritaire et décrivait Trotski comme «imbu de sa personne». De son côté, Lénine traitait les bundistes de «sionistes qui avaient le mal de mer».

Face au centralisme autoritaire bolchevik, le respect du pluralisme politique et de la démocratie était inscrit au coeur de leurs valeurs du Bund. Après le coup d'État d'octobre 1917, Vladimir Medem s'exprime alors: «Le socialisme est la loi -la véritable, non la fictive de la majorité. Seule la majorité peut prendre son destin dans ses propres mains. Un socialisme basé sur la volonté de la minorité est inhumain et absurde.»

La modernité de l'autonomie nationale culturelle

L'Autonomie nationale culturelle peut constituer une proposition utile dans le monde contemporain: dans de nombreuses régions du monde, elles pourrait apporter un complément de réflexion pour régler des questions sociétales entre majorité et minorité nationale/ethnique notamment dans un contexte de plurilinguisme.

Malgré une forte distance temporelle comme géographique, le projet politique du Front national de libération kanak socialiste (FNLKS) peut s'identifier à la revendication bundiste. Au Mexique, les indiens et indiennes zapatistes du Chiapas paraissent s'être directement inspiré du Bund. Au Rojava, Kurdistan syrien, le PKK développe une forme similaire à la revendication bundiste: le Confédéralisme démocratique. L'héritage serait également utile dans des régions dont les frontières ont été artificiellement crées par les pays colonisateurs occidentaux. Nombreux sont les peuples à être répartis en plusieurs États voisins où ils forment chaque fois des minorités qui réclament des droits spécifiques. L'Autonomie culturelle pourrait également inspirer des solutions là où vivent les berbères (implanté·es du Maroc à la Libye et uni·es par leur langue le Tamazigh) ou encore pour défendre la culture amérindienne des Mapuches du Chili et d'Argentine.

Le Bund était bien antisioniste

Oui, les militants et militantes bundistes furent d'authentiques antisionistes, mais du fait de la théorisation et de la mise en pratique de l'Autonomie nationale culturelle. Pour ceux et celles qui vivent ou observent les événements actuels qui se déroulent en Palestine ou au Liban, ils et elles apparaissent comme des visionnaires. Mais la gauche révolutionnaire n'a pas toujours encensé le Bund. Les léninistes de notre temps adoptent une attitude révisionniste en passant sous silence la répression menée par le pouvoir bolchevik dont le point d'orgue furent les purges staliniennes.

Il serait donc de bon aloi de regarder dans le rétroviseur de l'histoire en remettant dans son contexte historique les positions antisionistes du Bund et non s'en saisir comme un argument démagogique... Pour preuve laissons s'exprimer le leader bundiste Henryk Erlikh [9], en 1938: «Si un État juif devait voir le jour en Palestine, son climat spirituel serait le suivant: une peur éternelle de l'ennemi extérieur (les Arabes) et une lutte éternelle pour chaque mètre carré de terre et pour chaque travail avec l'ennemi intérieur (les Arabes) [...] Est-ce un climat propice à la liberté, à la démocratie et au progrès?»

Jean-Marc Izrine, auteur du livre Les libertaires dans l'Affaire Dreyfus (éditions d'AL)

Notes:
[1] Henri Minczeles, Histoire générale du Bund: un mouvement révolutionnaire juif, réédité en 2022 aux éditions L'Échappée.
[2] « Numéro spécial 100eanniversaire du Bund », Points critiques, p.5, décembre 1998-janvier 1999.
[3] Bernard K, Johnpoll, « The Politics of Futility: The General Workers Bund of Poland », Cornell University Press, 1967.
[4] Henri Minczeles, op. cit., p.19.
[5] Organisation centrale des affaires scolaires juives. Cette structure laïque était chargée de l'éducation et gérant des écoles en Yiddish.
[6] Union des enfants socialistes.
[7] Étoile du matin, association sportive et de développement physique.
[8] Henri Minczeles, op. cit., p. 19.
[9] Henryk Erlikh fut l'un des dirigeants du Bund polonais, réfugié en URSS, arrêté en 1941, torturé et exécuté par le NKVD probablement en 1942.
[10] Henri Minczeles, Histoire générale du Bund: un mouvement révolutionnaire juif, réédité en 2022 aux éditions L'Échappée.

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