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(fr) Socialisme Libertaire - Camillo Berneri: La socialisation
Date
Sun, 20 Sep 2026 22:47:26 +0300
«Soutenir qu'il faut abolir la propriété privée signifie soutenir qu'il
est possible de substituer à la production à capital privé la production
à capital collectif de façon avantageuse pour la société entière. ----
Jusqu'à ce jour, le socialisme a fourni beaucoup de projets et de
tentatives de socialisation, mais les ébauches de théories communistes
ou collectivistes sont restées pour la plupart sur le papier, et cela
faute d'une profonde préparation technique qui aurait permis de
systématiser les efforts de réalisation et d'intéresser le gros de
l'opinion publique aux solutions socialistes de la question sociale. Le
fait qu'on se perde en discussions byzantines sur la socialisation
complète ou partielle, horizontale ou verticale, étatique ou syndicale,
immédiate ou graduelle, de la production ou de la consommation, etc.
prouve que le socialisme n'est que tendance à la socialisation et qu'il
lui manque une vision exacte des problèmes économiques et des plan
s de réalisation, approximatifs et provisoires, mais précis.
Il y eut beaucoup de projets en vue de la transformation de la propriété
privée capitaliste des usines ou du sous-sol en propriété collective, et
certains ont été réalisés. Mais sur le problème de la terre et de la
consommation, par exemple, il y a des théories abstraites, des projets
contradictoires et insuffisants, ce qui prouve que le socialisme dit
scientifique, qui tournait en dérision les plans de la société future
élaborée par les utopistes, n'a pas offert de solutions particulières ou
d'indications générales meilleures.
Marx et Engels ont eu le grand mérite de persuader presque tous les
socialistes que l'ordre socialiste ne s'établit pas en fonction d'un
plan préétabli par quelques réformateurs de génie, mais plutôt en tant
que résultante naturelle du processus d'évolution économique et sociale.
En opposant au caractère fictif des constructions utopiques le caractère
naturel des processus historiques, ils firent une critique féconde, mais
l'idée d'un nécessaire développement de tels processus en un sens
socialiste fut source d'équivoques doctrinaires et d'erreurs pratiques.
Dire comme le fait Engels que «la socialisation des moyens de production
devient réalisable non pas par une conception abstraite de la justice,
de l'égalité, etc. qui s'oppose à la division des classes, mais au
contraire par l'apparition de nouvelles conditions économiques» est soit
la banale affirmation du fait très évident que les théories ne créent
pas les conditions de leurs propres réalisations - ces conditions étant
le produit de processus historiques et non pas idéologiques -, soit une
affirmation déterministe. Dans le premier cas de figure, nous répondrons
qu'au cours des processus historiques, les idéologies sont aussi des
forces actives qui peuvent ne pas entièrement se concrétiser, mais qui
contribuent à la création des conditions matérielles qui permettent le
progrès de la tendance socialiste. Dans le second cas de figure, nous
voyons que le matérialisme historique mène au déterminisme économique
qui aboutit lui-même, chez certains interprètes
du marxisme, à l'historicisme sociologique. Le gradualisme du
socialisme légal et étatique va de pair avec une aversion, très évidente
chez Kautsky, pour tout plan de reconstruction économique dans un sens
socialiste. Que les mécanismes sociaux soient si complexes qu'aucun
penseur ne puisse enquêter de tous côtés et en prévoir tous les
développements possibles est évident. Mais si le devenir social, en
additionnant ou en annulant toutes ses forces dans des modalités
infinies et variées, ne permet pas d'avoir de projets élaborés ni de
précisions définitives, cela n'empêche pas qu'un programme pratique soit
nécessaire au socialisme comme point d'appui, comme la lumière de
l'hypothèse est nécessaire au savant. Kautsky affirme que le socialiste
ne peut formuler de propositions positives que pour la société actuelle
et non pour la société future; il a raison, mais cette affirmation n'est
vraie qu'à moitié. Les visions d'avenir qui nous permettent d'imaginer
quelles formes peut prendre un développement socialiste ne sont pas
forcément d'un bleu d'azur mythique, mais elles ont besoin, pour avoir
prise sur les esprits, d'espace, de lumière, dont le pragmatisme
«gradualiste» ne peut que les priver tant que les projets pratiques et
les réalisations partielles ne représentent pas un pas en avant sur le
long chemin de l'idéal.
Le socialisme est et restera une religion. C'est seulement en faisant
appel à la vie spirituelle qu'il pourra trouver des hommes et des moyens
pour labourer le terrain de la pratique, auquel cas il faut rester
attaché pour ne pas finir dans les nuages, mais dont il est nécessaire
de détacher le regard pour le porter vers les étoiles qui nous indiquent
de nouvelles routes vers des mers inconnues et pourtant désirées. Pour
se réaliser historiquement, le socialisme a besoin de s'associer aux
forces politiques et économiques qui sont en jeu dans la société
d'aujourd'hui. Mais, pour représenter une force de rénovation du monde
matériel, il doit se forger ses propres mythes.
Il faut remarquer que ceux-là mêmes qui voulurent ancrer le socialisme à
la réalité pour l'empêcher de rêver ne surent pas lui offrir les voies
larges et droites sur lesquelles avancer vers des buts clairement
définis. Hésitant entre une conception catastrophiste de la
concentration du capital et de la paupérisation des masses, avec comme
conséquence l'affrontement révolutionnaire, et la nécessité d'une lutte
des classes qui viderait la bourgeoisie de son sang, de ce même sang qui
devait l'empoisonner, la social-démocratie pencha vers le
parlementarisme briseur d'énergies révolutionnaires, le coopérativisme
utilitariste, le syndicalisme corporatiste et lâche.
Le croisement hybride du révolutionnarisme apocalyptique et du
gradualisme déterministe que l'on trouvait chez Marx se reproduisit dans
la social-démocratie. Le désintérêt pour les problèmes de l'économie de
transition trouve son origine dans le premier élément, le réformisme
dans le second.
Le socialisme doit sortir de l'infantilisme révolutionnaire qui voit des
positions nettes là où il y a des problèmes complexes, et du réformisme
qui ne comprend pas la fonction historique des programmes maximaux et
des impératifs idéaux. Il doit se convaincre de la nécessité de
combiner, dans la propagande, la fascination du mythe avec la conscience
des impératifs concrets, de concilier harmonieusement les idéaux et les
intérêts plus immédiats.»
Camillo Berneri, in Pensiero e Volonta, Rome, 1er septembre 1924.
https://www.socialisme-libertaire.fr/2025/12/camillo-berneri-la-socialisation.html
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