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(fr) Monde Libertaire - Chronique Littéraire: Le Tchékiste
Date
Thu, 10 Sep 2026 22:01:43 +0300
Le Tchékiste, de Vladimir Zazoubrine, Christian Bourgois, Satellites n°
26, 2002 ---- «Ceux-là aussi furent trainés par les pieds dans la partie
sombre de la cave, à l'aide de cordes. Tous, à leur manière, avaient
rêvé de vivre et d'être quelqu'un. Mais est-ce bien la peine d'en parler
alors qu'il ne restait de chacun d'eux que cent à cent cinquante livres
de viande fraîche?» ---- Andreï Pavlovitch Sroubov est le président de
la Goubtchéka, la section provinciale locale de la tchéka, la redoutable
police politique, ancêtre du KGB, créée par Lénine, par un de ses
premiers décrets, après le coup d'État militaire d'octobre 1917 durant
lequel les bolcheviks prirent le pouvoir. Dans cette petite
agglomération sibérienne, Sroubov a du pain sur la planche, ou plutôt
des chiens de contre-révolutionnaires à fusiller. À la chaîne, par cinq,
dans une cave... Nous sommes en 1923, et la Révolution a besoin de
défenseurs zélés dont les bras, ou plutôt les doigt
s sur les détentes, ne faiblissent pas. Sroubov supervise les mises à
mort, enquête sur les comploteurs bourgeois, manage ses bourreaux. Il y
perd sa femme, son âme, sa santé et bientôt, on s'en doute, vu comment
le pouvoir soviétique s'est nourri, vague après vague, de ses
exécutants, sa vie.
Zazoubrine est né en 1895 et a été assassiné durant la terreur
stalinienne en 1937. Ce prolétaire sibérien, fils de révolutionnaire, a
eu un destin agité. Bolchevik clandestin, infiltré dans l'Okhrana
(police politique tsariste), secrétaire du commissaire à la Banque
d'État puis réquisitionné par l'armée blanche comme officier, de
laquelle il fait vite défection avec deux sections d'instruction. Il
commence à écrire des romans après avoir vaincu le typhus dès 1920. Le
Tchékiste, écrit en 1923, ne sera publié qu'en 1989.
Récit saisissant et glaçant, écrit seulement six ans après la
«révolution», Le Tchékiste raconte avec un réalisme violent, à la fois
cru et halluciné, la naissance de la machine à broyer totalitaire.
Sroubov y rêve, quinze ans avant l'Allemagne nazie «[d'une] société
humaine éclairée, [qui] se libérera de ses membres superflus ou
criminels avec l'aide de gaz, d'acides, d'électricité, de bactéries
mortelles. [...] De savants messieurs, l'air docte, immergeront sans
aucune crainte des hommes vivants dans des cornues, des ballons géants,
et à l'aide de toutes sortes de combinaisons, de réactions, de
distillations, ils les transformeront en cirage, en vaseline, en huile
de graissage».
L'appareil critique cite Orwell, Kafka mais on pourrait aussi évoquer
Évariste Gamelin, le peintre qui se retrouve juré impitoyable et
sanguinaire au tribunal révolutionnaire, dans Les dieux ont soif,
d'Anatole France, publié en 1912. La Révolution, incarnée dans les
rêveries démentes de ce bourreau industriel, sous la forme d'"Elle", une
babouchka en décomposition et avide de sang, dévore ses propres enfants
comme Saturne. À la manière d'un Zamiatine qui utilisait la
science-fiction dans Nous autres, mais là sans même chercher à se parer
d'un voile fictionnel, Zazoubine dresse le portrait d'une police
politique, qui, ayant complètement oublié que la fin ne justifie pas les
moyens, conduit tout un peuple terrifié dans une impasse mortifère. Pas
étonnant que le manuscrit soit demeuré soixante-dix ans dans une remise
de la bibliothèque Lénine, et que son auteur n'ait pas survécu aux
purges staliniennes. À noter, deux postfaces, une contemporaine,
évoquant le contexte historique et l'autre - d'époque - véritable
exercice de grand écart avec triple salto tentant de faire passer le
roman pour une ode à la bureaucratie d'État.
«Un centimètre seulement sépare le nom du dernier condamné de la
signature de Sroubov. Un centimètre plus haut, et il ferait partie des
condamnés à mort.»
Julien Caldironi, individuel Maine-et-Loire
https://monde-libertaire.net/?articlen=9182
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