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(fr) Courant Alternative #362 (OCL) - Un point de vue communiste libertaire sur une lutte dans un collège
Date
Mon, 7 Sep 2026 22:46:15 +0300
Au collège Sully de Rosny-sur-Seine (78), à quelques kilomètres de
Mantes-la-Jolie, dans un contexte particulièrement dégradé, des
événements violents ont déclenché un mouvement de 3 jours, qui, s'il n'a
pas été une victoire franche en termes de moyens ni de remise en cause
du fonctionnement de l'école, a au moins permis de renforcer le
collectif enseignant et de tirer des enseignements sur les mobilisations
locales actuelles dans l'Éducation Nationale. ---- Contexte et
déclenchement ---- Le collège Sully est un collège de banlieue populaire
de la vallée de la Seine, situé entre Mantes-la-Jolie et la Normandie,
dans une zone périurbaine marquée par la désindustrialisation automobile
(notamment Renault Flins et ses différents sous-traitants locaux). Bien
que sociologiquement proche des établissements voisins de la cité du
Val-Fourré à Mantes-la-Jolie, il ne bénéficie pas du classement dans le
réseau d'éducation prioritaire (REP) ni des quelques moyens su
pplémentaires qui y sont associés: classes allégées, temps de
concertation, taux d'encadrement renforcé...
Depuis plusieurs années, via les canaux institutionnels (conseil
d'administration, demandes d'audience à la DSDEN (1) dont une en avril)
ou syndicaux (courriers à l'administration, alertes dans les instances,
participation à des journées de grèves nationales ou locales...), les
équipes alertent sur une dégradation des conditions d'étude et de
travail et demandent des moyens supplémentaires. Cette situation, à
l'image de tant d'autres dans la région et en France, n'a pas suscité de
réaction de l'administration, prétextant toujours le contexte
budgétaire, alors que se multipliaient arrêts de travail, violences
verbales et physiques (entre élèves et envers l'équipe), absentéisme
scolaire et baisse des résultats.
Lundi 8 juin 2026, l'établissement ouvre alors qu'une grande partie des
surveillants sont absents, et plusieurs bagarres entre élèves éclatent
au collège, dont le point culminant est atteint lors de la récréation de
l'après-midi. «Les collègues venus en renfort sont impuissants face à un
groupe de plusieurs centaines d'élèves incontrôlables. Certains
personnels séparant les élèves ont reçu des coups perdus (2)», et
plusieurs déclareront un accident de travail.
Après l'évacuation précipitée des élèves décidée par la direction de
l'établissement, les affrontements se poursuivent à l'extérieur du
collège. Dans un contexte déjà tendu, l'intervention de la police
municipale provoque un mouvement de foule, dispersant les élèves vers le
centre-ville, où une jeune de 14 ans scolarisée au collège sera lynchée
par une trentaine d'élèves (elle aura 6 jours d'ITT), bilan auquel il
faut ajouter d'autres élèves blessés plus tôt dans la journée...
Déroulé de la lutte
Ces événements, très vite relayés par les réseaux sociaux et la presse
locale, ont évidemment provoqué un grand émoi chez les élèves, les
familles et les travailleurs du collège. Les collègues s'accordent sur
le fait que la reprise des cours n'est pas possible dans ces conditions.
Mardi 9, l'assemblée générale réunie le matin vote la grève. Le DAASEN
(3) et un conseiller technique sont envoyés en urgence dans
l'établissement, mais leurs interventions, ne proposant absolument rien
pour résoudre ni l'urgence à court terme ni les problèmes de fond,
jettent de l'huile sur le feu. Contact est pris avec les représentantes
élues des parents d'élèves, qui organisent dans l'urgence un collège
mort (4) pour le lendemain. Mercredi 10, la grève est de nouveau votée,
ainsi que sa reconduction au lendemain. Une demande d'audience à la
DSDEN est effectuée et un communiqué est rédigé. La presse locale est
présente, et s'intéresse bien davantage à l'aspect «faits
divers» qu'à la lutte.
Celle-ci culmine le lendemain avec une nouvelle journée collège mort
particulièrement réussie, un barbecue conjoint entre le personnel et les
parents, et la venue en personne du DASEN - ce qui est rare, signe que
la pression médiatique et le rapport de forces étaient forts. La
délégation reçue obtient un fonctionnement avec effectifs réduits
jusqu'à la fin de l'année scolaire pour limiter les mouvements de foule
et un demi-poste de surveillant. En revanche, le demi-poste
supplémentaire de CPE (5) reste incertain, et l'assistance pédagogique
pour les élèves en difficulté ainsi que le passage de l'établissement en
REP / REP+ sont écartés. Les élues parents seront également reçues.
L'assemblée générale vote ensuite la fin, non unanime, du mouvement.
Le collège mort, une «grève» par procuration?
Avant tout, ce qui marquera les esprits, une fois l'émotion des
événements du lundi retombée, c'est probablement la suspension du
quotidien que la lutte représente, le renforcement du collectif de
travail qu'elle implique, et les moments de joie et de colère partagés
qu'elle assure. Le lien avec les parents (pas seulement les élues) s'en
est trouvé renforcé, dans un établissement où il a toujours été assez
distant, voire dernièrement assez conflictuel avec certaines familles.
Signe, entre autres, d'un repli corporatiste d'une profession maltraitée
d'un côté et de l'évolution vers un rapport à l'école utilitariste et
consommateur que les dernières réformes ont produit de l'autre:
orientation professionnelle comme finalité absolue de l'école dans un
contexte de marché des formations bouché, rapport à la transmission de
connaissances laminé par les outils numériques et par le
devenir-garderie des établissements scolaires, très visible depuis
l'épidémie de Covid... On peut donc se satisfaire qu'un début
d'auto-organisation de la mobilisation travailleurs / parents ait
émergé, et il faudra faire perdurer ces liens pour maintenir la pression
sur l'administration, qui hésitera peut-être davantage à l'avenir avant
de nous attaquer.
Ceci dit, la place respective des actions des parents (collège mort) et
des personnels (grève) a posé question. La frilosité d'une grande partie
des enseignants et AESH (6) à se mettre en grève - prétextant la perte
de salaire - et ce, malgré la présence d'une caisse de grève et d'un
clair soutien syndical, a trouvé son débouché naturel dans le fait de
laisser les parents mener la «fermeture» du collège en n'y envoyant pas
leurs enfants. Il se raconte souvent que les actions des parents
intimident davantage l'administration que celles des travailleurs, mais
ce mantra, s'il a une réalité à l'heure de la circulation instantanée de
l'information chez les parents via les réseaux et l'effet d'entraînement
qu'il provoque, a surtout un effet démobilisateur chez les personnels.
En réalité, les actions combinées des uns et des autres, lorsqu'elles
sont menées stratégiquement, se renforcent, montrent une unité et une
détermination à durer et surtout se complèten
t pour maintenir une pression constante; elles permettent aussi de
fissurer les séparations utilitaristes et corporatistes qui nous minent.
Grève à la grève?
De plus, l'argumentaire pointant du doigt des responsabilités
individuelles (réelles) dans les dysfonctionnements du collège plutôt
que des manquements de l'employeur produit le même effet démobilisateur
dans la lutte (ce n'est pas de ma faute donc je ne vais pas perdre de
l'argent pour réparer ces problèmes). Ce n'est évidemment pas comme cela
que fonctionne un rapport de forces, car l'administration préférera
aussi chercher des boucs émissaires individuels plutôt que de réparer le
terrain qu'elle a miné avec ses sous-effectifs, ses réformes, et son
fonctionnement de tri social.
Enfin, il est classique dans ce genre de cas d'inverser la
responsabilité de la grève. Puisque qu'elle est vue comme légitime, car
provoquée par des insuffisances de l'institution, les grévistes exigent
couramment que la reprise du travail ne se fasse qu'à la condition que
les jours de grève soient payés. Mais ici, cette proposition a été
balayée car l'idée de la grève comme moyen de lutte prolongée a reculé,
pour devenir une protestation symbolique, idée installée au fil des
années dans le corps enseignant par des mobilisations syndicales d'une
mollesse affligeante, et surtout par l'absence de victoire significative
récente arrachée par ce moyen.
Politisation et rapport de forces
Le ministère a donc réussi, conjointement aux grandes crémeries
syndicales en hémorragie d'adhérents, de militants et de légitimité, à
laminer la confiance en notre force collective. Par exemple, la
revendication d'intégrer la carte des établissements en REP, dont la
révision, pourtant nécessaire, est gelée depuis 2015 (7), se heurte au
mur de l'échéance de l'élection présidentielle, de l'absence de budget,
et du sabordage en règle des moyens qui y sont associés, le label
n'assurant plus la même protection qu'autrefois. Le rapport de force
gigantesque nécessaire à obtenir plus que des miettes à cause de
l'intransigeance du ministère à lâcher (ce qui pourrait conduire à un
«appel d'air» des luttes, suivant l'exemple), l'incapacité à inventer
des formes d'actions efficaces, la contractualisation / précarisation de
la profession et le recul de la politisation chez les enseignants sont
autant d'obstacles à des luttes d'ampleur (8).
Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que le DASEN ait réussi à faire
passer auprès de la délégation, des parents, et d'une partie des
collègues les maigres concessions obtenues par les travailleurs
mobilisés pour «une réponse à la communauté éducative du collège pour le
court terme mais aussi le moyen à long terme (9)».
Outre les habiles manoeuvres de l'administration pour éteindre
l'incendie qui faisait rage seulement quelques heures plus tôt, une
autre limite des mouvements actuels mérite d'être interrogée. Le
durcissement des conditions de travail et d'enseignement dans des
classes surchargées et agitées pousse les enseignants démunis à orienter
les élèves non-scolaires (comprendre issus des classes populaires) vers
des filières de relégation, et à demander des sanctions élevées pour les
«fauteurs de troubles», y compris dans le cadre des revendications du
mouvement. Combiné au discours des parents des bons élèves, pointant du
doigt les mêmes responsables, le terreau pour une école renforçant
encore davantage son rôle de tri social, sa collaboration avec la police
(ou l'armée) et la stigmatisation d'une catégorie des élèves est là.
Pour briser ces tendances lourdes et le défaitisme qui en résulte, un
mouvement large des personnels, élèves et familles, paraît nécessaire;
un mouvement qui parte de la défense de l'école capitaliste pour aboutir
à la remettre en question dans son fonctionnement même, afin de ne pas
reproduire dans la lutte toutes ses divisions. Les luttes locales comme
celles du collège Sully sont des occasions à saisir pour renforcer le
collectif de travail autour de la solidarité avec tous les personnels
(précaires et titulaires) et tous les élèves. La lutte contre l'école
capitaliste passe par l'école de la lutte.
Un enseignant mobilisé
Notes
(1) Direction des services départementaux de l'Éducation nationale
(2) Communiqué de presse des personnels et famille du collège du 10 juin
2026
(3) Directeur académique adjoint des services départementaux de
l'Éducation nationale, n°2 de l'Éducation nationale dans le département,
adjoint du DASEN (n°1), lui-même prenant ses ordres du recteur d'académie
(4) Demande est faite aux parents de ne pas mettre leur enfant à l'école
(5) Conseiller principal d'éducation, personnel dont les missions sont
l'organisation et le contrôle des «activités des personnels chargés des
tâches de surveillance», «le suivi individuel des élèves», et
«conseiller les élèves dans le choix de leur projet d'orientation»
(education.gouv.fr)
(6) Accompagnantes d'élèves en situation de handicap. À ce propos, voir
Grève nationale des AESH: un écho depuis le Mantois, Courant Alternatif
n°314 et AESH de l'école Maurice Thorez à Trappes (78): Il faut savoir
continuer une grève, Courant Alternatif n°358
(7) La carte de l'éducation prioritaire restera gelée jusqu'en 2027, en
dépit de «situations aberrantes», Le Monde, 6 janvier 2026
(8) Où va l'école?, Courant Alternatif n°325
(9) Communiqué de presse des personnels et famille du collège du 11 juin
2026
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4751
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