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(fr) Courant Alternative #362 (OCL) - Faut-il déboulonner Bugeaud?
Date
Wed, 19 Aug 2026 21:27:47 +0300
C'est la question que se posent certaines personnes, et à laquelle un
collectif périgourdin (1) répond positivement. Au-delà de la question de
ce que l'on fait de Bugeaud, il est utile de revenir sur son rôle dans
l'Histoire. ---- Issu de la petite noblesse du Périgord (par son père)
et d'Irlande (par sa mère), Thomas Robert Bugeaud de la Piconnerie
s'engage en 1804, à l'âge de 20 ans, dans les grenadiers à pied de la
garde impériale. Dix ans plus tard, il est déjà colonel. Il a fait ses
armes en Prusse, en Pologne, et surtout en Espagne. Il faut se reporter
aux gravures de Goya de la série Les Désastres de la guerre pour
comprendre dans quelles conditions ce jeune homme s'est formé: une
boucherie contre des guérilleros mal armés et des civils. ---- Pendant
la Restauration, le colonel Bugeaud se rallie aux Bourbons avant de les
trahir pour soutenir Napoléon pendant les Cent-Jours. Belle mentalité,
qui lui vaut d'être licencié de l'armée dès le retour de Louis
XVIII. Il se retire alors en Périgord et s'occupe d'améliorer
l'exploitation de ses terres. En 1825, il est élu maire d'Excideuil.
Comme il n'obtient pas de retour en grâce de la part du monarque, il
devient «libéral», c'est-à-dire qu'il soutient le tour de passe-passe
qui fait de Louis-Philippe le vrai vainqueur de la révolution de 1830.
Ce ralliement lui permet de se faire élire député en 1831 et nommer
maréchal de camp par Louis-Philippe. A la Chambre, redevenu conservateur
(comme le roi), il multiplie les provocations envers les membres de
l'opposition. Cela l'amène en janvier 1834 à tuer en duel un député «de
gauche (2)», l'avocat François-Charles Dulong.
Suite à la répression de la deuxième révolte des canuts lyonnais, la
Société des droits de l'homme organise à Paris une manifestation qui
devient insurrection les 13 et 14 avril 1834. Un coup de feu serait
parti d'un immeuble rue Transnonain; une brigade du 35e régiment de
ligne (3) commandée par le général Lascours y pénètre et massacre 12
personnes désarmées. Il faut dire que la veille le ministre de
l'Intérieur, Adolphe Tiers, avait donné un ordre du jour brutal: «Il
faut tout tuer. Amis, pas de quartier, soyez impitoyables!» Bugeaud n'a
pas directement commandé ce massacre, mais il a répercuté les ordres de
Thiers et justifié à postériori ces morts.
L'imagerie scolaire a mis sur un pied d'égalité le maréchal et l'émir...
Tout en en faisant une représentation totalement fantaisiste (Bugeaud
n'a jamais porté la barbe, et celle d'Abd el-Kader était noire (à 39 ans).
En récompense de sa loyauté, Bugeaud fut envoyé en Algérie en 1836 avec
la double mission de combattre Abd-el-Kader et de faire la paix avec
lui. Il remporte un premier succès à la bataille de Sikkak, mais les
Algériens résistent, ce qui le contraint à signer le traité de Tafna (4)
avec l'émir Abd el-Kader le 30 mai 1837.
Rentré en France, Bugeaud est peu favorable à l'extension de la conquête
et déplore une «possession onéreuse dont la nation serait bien aise
d'être débarrassée». Malgré cela, il est nommé gouverneur général de
l'Algérie (fin 1840), rôle à la fois militaire et administratif. Le jour
de son arrivée à Alger, le 22 février 1841, Bugeaud fait une
proclamation aux habitants de l'Algérie, annonçant qu'il se consacrerait
désormais à la conquête totale du territoire, et une proclamation
destinée à l'armée, disant que son but n'était pas de faire fuir les
Arabes, mais de les soumettre.
Bugeaud finit par disposer de plus de 100 000 hommes. Entouré des
généraux La Moricière, Changarnier, Bedeau et Cavaignac (5), Bugeaud
employa de nouvelles méthodes de guerre inspirées de son expérience dans
la lutte contre les partisans pendant la guerre d'Espagne. Il allégea
l'équipement des soldats, remplaça les voitures par des bêtes de somme,
mit l'artillerie à dos de mulet. Les troupes furent divisées en colonnes
mobiles; elles pourchassèrent les résistants algériens par une
incessante offensive et, pour les affamer, firent le vide devant eux,
incendiant les villages, raflant les troupeaux. C'est la politique de la
terre brulée. Bugeaud disait: «Le but n'est pas de courir après les
Arabes, ce qui est fort inutile; il est d'empêcher les Arabes de semer,
de récolter, de pâturer, (...) de jouir de leurs champs. (...) Allez
tous les ans leur bruler leurs récoltes (...), ou bien exterminez-les
jusqu'au dernier.»
La pacification en Algérie connaîtra un de ses épisodes les plus
sanglants par ce que les historiens appelleront «les enfumades». A
Paris, on s'indigne lorsqu'on apprend celles des grottes du Dahra (6).
Le prince de la Moskowa, fils du maréchal Ney, fait une interpellation à
la Chambre des Pairs. Le général Bugeaud, interpellé, en assume la
responsabilité et répond au ministre: «Et moi, je considère que le
respect des règles humanitaires fera que la guerre en Afrique risque de
se prolonger indéfiniment.» Sur le terrain également, les méthodes de
«contre-guérilla» préconisées par Bugeaud sont contestées par certains
de ses subordonnés, en particulier le colonel Dubern qui dénonce: «Nous
détruisons le pays que nous prétendons coloniser et civiliser.»
Pour son efficacité, Bugeaud est fait maréchal de France en juillet
1843; il obtient la permission d'attaquer le Maroc, qui aidait la
résistance de l'émir Abd el-Kader. Il bat les troupes marocaines en 1844
puis traque Abd el-Kader, qui doit se rendre en 1847.
Bugeaud rentre en France et, au moment de la Révolution de février 1848,
il est investi du haut commandement de l'armée par le duc de Nemours,
fils du roi menacé. Il rappelle aux officiers présents que celui qui va
les diriger contre les révolutionnaires parisiens «n'a jamais été battu,
que ce soit sur le champ de bataille ou dans les insurrections», et
promet d'en finir rapidement avec «cette canaille rebelle». La garde
nationale, irritée par sa nomination, crie: «A bas Bugeaud!», «A bas
l'homme de la rue Transnonain!» et refuse absolument d'obéir à ses ordres.
Effrayé par cette manifestation, le roi revient sur cette nomination:
Bugeaud qui poussait encore à la guerre jusqu'au bout finit par
démissionner. Deux jours après, il a le culot d'offrir ses services au
gouvernement provisoire. Il se relance dans la politique mais meurt du
choléra, le 10 juin 1849. La popularité du général Bugeaud renaîtra sous
les débuts de la 3e République comme une gloire majeure de la
colonisation française.
Que faire aujourd'hui de cette histoire? Supprimer les plaques de rue à
son nom serait renvoyer les crimes du passé aux seuls spécialistes de
l'histoire et noyer la colonisation dans un flou sans coupables. Il me
semble plus utile de mettre des panneaux explicatifs pour rappeler les
crimes de ce bourreau des Algériens et des révolutionnaires.
Alain, Limoges
Notes
1. Le collectif Déboulonnons Bugeaud, actif sur le Périgord vert,
organise des conférences et demande à débaptiser des lieux et démonter
les statues.
2. Même pas républicain, juste un monarchiste vraiment libéral.
3. Quatre ans plus tôt, ce régiment avait massacré 800 civils algériens
à Blida.
4. Abd el-Kader reconnaît aux Français la possession de quelques
enclaves sur la côte (Alger, Bône, Oran).
5. Ces quatre généraux furent tour à tour massacreurs d'Algériens et de
révolutionnaires français, et également politiciens.
6. Les responsables directs de ces massacres par asphyxie de centaines
de civils, le colonel Pélissier et le lieutenant-colonel Saint-Arnaud,
ont bien commis ces crimes sur instructions de Bugeaud.
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4755
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