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(fr) Alternative Libertaire #373 (UCL) - Analyse comparée: Le plateformisme et le spécifisme

Date Tue, 11 Aug 2026 23:36:43 +0300


Nous proposons ci-dessous une traduction d'extraits d'un texte de l'organisation communiste libertaire espagnole Liza, dont vous pourrez retrouver l'entièreté sur Regeneracionlibertaria.org. ---- Dans le débat contemporain sur l'anarchisme organisé, deux termes reviennent souvent, parfois présentés comme des courants opposés: le plateformisme et le spécifisme. Plus que deux mondes opposés, il s'agit de deux réponses distinctes -situées dans des contextes historiques différents- à un même problème. ---- Le plateformisme et le spécifisme ne sont pas apparus comme des courants rivaux. Ils sont nés à des époques distinctes, sur des continents et dans des contextes sociaux profondément différents. Leurs similitudes tiennent au problème qu'ils tentaient de résoudre -la nécessité d'une organisation politique-, tandis que leurs différences répondent en grande partie aux conditions historiques dans lesquelles ils se sont développés. Il est important de comprendre cela pour éviter une erreur fréquente dans l'histoire de la gauche: transformer les stratégies en recettes universelles.

Deux contextes différents

Dans le cas de la Liza, l'adoption du terme «plateformisme» répond en partie à cette préoccupation. D'une part, nous avions l'intuition qu'il fallait récupérer l'expérience du groupe Diélo Trouda et sa critique de la désorganisation de l'anarchisme. D'autre part, il semblait problématique d'adopter sans y réfléchir la dénomination de «spécifisme» -née en Amérique latine et liée à une tradition concrète- et de la transposer directement dans le contexte européen.

L'un des exemples les plus évidents de ces différences se retrouve dans le concept de pouvoir populaire, central pour une grande partie du spécifisme latino-américain. D'une manière générale, il désigne la construction d'un ­pouvoir social alternatif à celui du capital et de l'État, fondé sur l'auto-organisation des secteurs exploités et opprimés. En Amérique latine, cette idée est souvent associée à l'articulation de différents sujets sociaux: travailleuses et travailleurs urbains, paysannerie, travail informel, communautés indigènes, habitants et habitantes des quartiers populaires et autres secteurs subalternes. Dans ces conditions, le concept peut servir d'outil stratégique pour orienter les processus d'organisation populaire et construire des blocs sociaux capables de combattre le pouvoir.

Le contexte européen est différent. Dans une grande partie de l'Europe occidentale, les transformations sociales du siècle dernier ont entraîné une homogénéisation beaucoup plus poussée des classes. La paysannerie a pratiquement disparu en tant qu'acteur politique autonome, les populations indigènes n'existent pas en tant que catégorie sociale, et de larges couches de la population ont été intégrées depuis des décennies dans les institutions de l'État social. Dans ce contexte, le problème stratégique est souvent autre: rappeler à la classe ouvrière qu'elle reste la classe ouvrière, même lorsqu'elle se perçoit comme appartenant à la «classe moyenne».

Reconstruire un sujet révolutionnaire

À cela s'ajoute un autre facteur important. En Europe, de nombreuses interprétations contemporaines du concept de «pouvoir populaire» ont été influencées par des courants autonomes ou par certaines lectures de l'intersectionnalité appliquées aux mouvements sociaux. Il en a souvent résulté une prolifération de luttes sectorielles, fragmentées par thématiques ou par identités, fréquemment multiclasses et dépourvues d'un horizon socialiste clair. Dans ce contexte, le concept de pouvoir populaire risque de fonctionner non pas comme un outil pour construire une hégémonie révolutionnaire, mais comme une justification de fronts sociaux hétérogènes et politiquement indéterminés.

Lorsque la question de classe cesse d'occuper le centre de l'analyse, les luttes ont tendance à se limiter au programme des secteurs les plus intégrés ou les plus privilégiés au sein de ces mouvements. Passant ainsi des revendications pour la redistribution des moyens de décision et de production à la reconnaissance de la différence dans les marges du système bourgeois.

Dans cette perspective, la réactualisation de la Plateforme peut revêtir aujourd'hui une signification particulière en Europe. Il ne s'agit pas de reprendre mot pour mot un document rédigé il y a près d'un siècle, mais de renouer avec une tradition politique qui plaçait au centre trois questions fondamentales: l'organisation, la stratégie et la lutte des classes.

La critique que les militantes et militants de Diélo Trouda adressaient à l'anarchisme de leur époque -sa dispersion organisationnelle, son manque de cohérence stratégique et sa difficulté à intervenir de manière soutenue dans la lutte des classes- reste d'une actualité surprenante. Reprendre cette tradition permet également de replacer le problème stratégique en termes de pouvoir de classe: la construction d'une hégémonie révolutionnaire fondée sur l'auto-organisation de la classe ouvrière et orientée vers un horizon anticapitaliste et communiste libertaire.

Le plateformisme et le spécifisme partagent, en fin de compte, une intuition fondamentale: sans organisation politique spécifique, aucune stratégie révolutionnaire n'est possible. Au bout du compte, la question stratégique reste la même que celle posée par Diélo Trouda il y a un siècle et reprise plus tard par les anarchistes d'Amérique latine: comment construire aujourd'hui une force révolutionnaire capable d'intervenir dans les luttes réelles de notre classe.

Liza (État espagnol)

https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Analyse-comparee-Le-plateformisme-et-le-specifisme
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