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(fr) Courant Alternative #362 (OCL) - Eléments de réflexion sur la droitisation de la société
Date
Wed, 5 Aug 2026 20:44:13 +0300
A gauche, on déplore fréquemment une «droitisation de la société
française» en l'attribuant au succès croissant du Rassemblement national
(RN) dans les «classes populaires»; mais pour nous, les anarchistes qui
voulons toujours une révolution sociale, cette expression forgée sur le
clivage parlementaire droite-gauche de la France est loin de refléter
l'énorme régression sociale à l'oeuvre depuis un demi-siècle, et non
imputable aux «classes populaires». En l'absence d'une alternative
crédible au capitalisme mondialisé, le rapport de force demeure en
faveur de la bourgeoisie. Il incite à la résignation - ou il conduit à
des choix électoraux et des choix militants proprement aberrants par
leur caractère contreproductif. Ainsi, on voit une large part des
«classes populaires» voter RN comme si ce parti pouvait améliorer leurs
conditions de travail ou de vie; et on voit une large part de l'extrême
gauche et des «radicaux» soutenir, pour «faire barrage» au RN, un front
républicain qui redonne des vertus à la démocratie représentative.
Les mobilisations sociales en France ont toutes visé, ces dernières
décennies, à conserver des acquis face aux attaques du patronat et du
gouvernement; et, le mouvement anti-CPE (1) mis à part, elles sont
apparues comme des défaites parce qu'elles n'ont pas réussi à stopper
les réformes des retraites, de la Sécurité sociale, du Code du
travail... On constate depuis une quinzaine d'années à la fois une
atténuation de la conflictualité en entreprise, une accentuation de la
répression policière et judiciaire contre toute contestation de l'ordre
établi, et, à l'approche des présidentielles, une augmentation des
tensions sociales qui débouche sur le clivage «union sacrée» contre
extrême droite devenu habituel.
La grande victoire idéologique du capitalisme
Dans l'immédiat après-68, en finir avec l'exploitation salariale et
toute forme d'oppression (ainsi qu'avec la marchandise, l'argent, la
publicité, le système carcéral, etc.) ne semblait pas inimaginable; on
tentait donc des expériences d'autogestion, ou d'autres formes de
relations que celles de l'hétérosexualité, du couple et de la famille...
A présent, fini de rêver: la propagande capitaliste est parvenue à
convaincre, en s'appuyant sur l'effondrement de l'URSS, que tout projet
de révolution débouchait sur un totalitarisme et que le «libéralisme»
était indépassable. La société de la consommation et du flicage est
massivement acceptée - c'est la limitation de l'accès à la marchandise
(comme les pénuries d'essence) qui suscite l'indignation sinon la
panique... et des appels à l'intervention des pouvoirs publics.
Gouvernants et médias conseillent la résilience face aux futures
catastrophes prétendument «naturelles» (il s'agit de se préparer à les subi
r, et surtout de s'en remettre aux décideurs). Les (petites) campagnes
contre la vidéosurveillance ont disparu tandis que se développait une
«coopération» volontaire à sa propre surveillance pour «profiter»
pleinement du numérique (on autorise sa géolocalisation, on met des
renseignements personnels sur les «réseaux sociaux»...). La hiérarchie
sociale s'est renforcée, avec des riches toujours plus riches et des
pauvres toujours plus pauvres (2). La dénonciation d'une
technobureaucratie à la manoeuvre partout dans le monde a en revanche
beaucoup faibli.
Malgré l'indéniable persistance de la reproduction sociale, les «classes
moyennes» sont toujours présentées comme possiblement accessibles aux
«classes populaires» par l'école ou le travail. Ces «classes moyennes»
seraient donc extensibles à l'infini? En fait, sont regroupées sous ce
terme des réalités fort différentes en termes de revenus, valeurs et
références; et ce sont leurs strates «inférieures» qui se rapprochent
des «classes populaires», non l'inverse.
L'évolution du travail et l'invasion des outils numériques réduisent
partout dans la société la confrontation directe de points de vue - on
discute de moins en moins devant la machine à café des entreprises, dans
les transports en commun ou à la maison. La «mondialisation des
échanges» proclamée masque l'isolement accru des individus, qui favorise
les demandes d'assistance aux autorités.
Enfin, tous les partis sont dans une logique électoraliste qui les
pousse sur le terrain de leurs concurrents: le RN tient un discours sur
des thématiques dites «de gauche» (comme le féminisme ou l'écologie),
tandis que la droite et la gauche ont adopté celles de la sécurité et de
l'immigration. Et, pour s'attirer les faveurs des «classes populaires»
rurales, nombre de politiques assurent avoir quelque ascendance paysanne
et le désir de «faire peuple».
Le taux élevé des abstentions dans bien des Etats «démocratiques» met en
relief une défiance croissante des «administré-e-s» à l'égard des
institutions et des responsables politiques; il les rend aussi
illégitimes que les régimes établis par la fraude électorale ou par un
coup d'Etat. Mais les tenants du système parlementaire s'emploient à
masquer ce défaut de représentativité: après un scrutin, il faut souvent
chercher le nombre des abstentions car les médias ne parlent plus que
des suffrages exprimés. Affirmer, comme ils l'ont fait, que Jordan
Bardella a été soutenu par «54 % des ouvriers» aux européennes de 2024
est pourtant faux puisqu'un ouvrier/une ouvrière sur deux n'a pas voté
alors - sans compter les ouvriers et ouvrières non inscrits sur les
listes électorales, ou sans droit de vote parce que considérés comme des
«étrangers». C'est l'abstention qui est aujourd'hui l'option principale
des «classes populaires».
Des directions de gauche juste... bourgeoises
Si la gauche est largement discréditée dans les «classes populaires»
pour avoir déçu leurs attentes, on ne peut dire que ses responsables ont
«trahi» car leurs orientations politiques reflètent celles des couches
de la bourgeoisie auxquelles ils appartiennent en général.
Dans la bourgeoisie, ne pas faire de longues études est synonyme d'échec
social - dans les «classes populaires» non. Et comme les membres de ces
«classes populaires» valorisent le travail et l'autonomie individuelle,
ils n'ont pas envie d'être des «victimes» à «sauver», plutôt des acteurs
et actrices de leur vie. Pour les ouvriers de zones rurales en déclin
présentés dans la première partie de ce texte, ce qui marque la réussite
sociale, c'est de pouvoir s'assumer tout seul en entrant tôt sur le
marché du travail, savoir bricoler et s'entraider avec les «potes»,
acquérir une maison et avoir des enfants - un point de vue que partagent
d'autres manuels (paysans ou pêcheurs). Cette valorisation du travail
renforce une idéologie réactionnaire, de droite voire d'extrême droite,
qui conspue les personnes considérées comme «assistées», c'est-à-dire
vivant aux crochets de «la France qui se lève tôt», selon les termes du
Président Sarkozy en 2007.
Les responsables de la gauche sont majoritairement républicains,
nationalistes, militaristes, sécuritaires, pronucléaires... comme ceux
de la droite ou du centre, mais à des degrés divers qui les distinguent
les uns des autres. L'empressement qu'ils mettent à nous convaincre que
la «droitisation de la société française» est due au seul vote RN
traduit en tout cas l'enjeu que constitue pour eux la gestion des
institutions représentatives.
Comme l'écrit le collectif des Fleurs arctiques (3), la gauche dénonce
les seuls méfaits du «néolibéralisme», «en critiquant des grands patrons
réacs (Bolloré, Stérin, Musk ou Soros) pour détourner la critique de
fond du capitalisme et laisser en paix les gentils patrons de gauche,
petits ou gros»; elle défend «l'ordre bourgeois démocratique qui, s'il
est moins spectaculaire et moins violent que le fascisme, est souvent
plus efficace dans la conservation de l'existant et la reproduction de
la vie quotidienne»; elle réclame «une gestion plus humaine du Capital:
police de proximité, capitalisme à visage humain, des CRA [centres de
rétention administrative] mieux équipés, davantage de places en prison
pour pallier à la "surpopulation carcérale"».
La gauche ne veut en effet qu'une «égalité des chances» pour les jeunes
défavorisé-e-s «méritants», une réduction des inégalités entre les
«minorités» et la majorité, et une meilleure prise en charge par les
pouvoirs publics de personnes subissant une discrimination ou des
violences. Elle recommande une démarche «responsable» et «éthique» quant
aux conditions de production des marchandises, pour sauver la planète ou
les générations futures. Elle lance des campagnes contre la
«fascisation» des médias ou de l'édition qui entretiennent l'illusion
d'une possible information objective ou l'idée que la situation est
inédite (4), etc.
De tels choix ont arrangé le système capitaliste dès les années
Mitterrand, et ils ne détonnent pas, dans un champ politique qui regorge
de cadres, fonctionnaires, professions libérales et intellectuelles
(avec le trio gagnant avocats-médecins-enseignants). Car les
institutions sont faites pour les classes dominantes: comme l'école,
elles servent à l'entretien de leurs privilèges, donc au maintien de
l'ordre établi. C'est pourquoi les quotas instaurés pour y assurer une
parité hommes-femmes ne sont pas prévus pour les «classes populaires».
Les responsables de la gauche s'intéressent aux «classes populaires» de
façon démagogique et opportuniste. On a vu leur frilosité envers le
mouvement des gilets jaunes, qui a constitué un moment de politisation
massif, a exprimé un désir de démocratie directe et est resté populaire
jusqu'à sa disparition. La CGT et La France insoumise (LFI) n'ont adopté
le «On est là!» dans les manifestations, pour contenter leur base, que
quand elles n'ont plus craint cette concurrence.
Des révolutionnaires à la peine
Le «bon peuple de gauche» présent dans les «journées d'action» syndicale
se renouvelle peu sur le plan générationnel, on le constate au nombre de
têtes blanches dans leurs cortèges - la jeunesse (surtout «éduquée»)
fréquente plutôt les rendez-vous de l'écologie et du féminisme.
La syndicalisation a fortement diminué en France: les plus précaires ne
s'encartent pas; des syndicalistes se retrouvent à défendre des
travailleurs ubérisés parfois peu désireux d'entrer dans le salariat; et
s'il y a encore des employés et des ouvriers dans les directions des
grandes centrales, ce sont surtout des personnes en CDI ou à statut
«garanti», et travaillant dans de grandes entreprises. La participation
des syndicalistes au «dialogue social» avec les employeurs incite, qui
plus est, leurs collègues à les considérer comme des prestataires de
services...
Depuis le déclin du Parti communiste, la CGT ne met plus tellement en
avant la classe ouvrière et la lutte des classes comme porteuses du
changement social et politique - elle s'adresse plutôt aux salarié-e-s
(sa secrétaire générale Sophie Binet a dirigé auparavant l'Union des
ingénieurs, cadres et techniciens CGT...).
On se dit facilement «anticapitaliste», chez les militant-e-s politiques
et syndicaux, mais ce qualificatif recouvre moins une volonté de faire
disparaître la propriété des moyens de production et l'Etat qu'un désir
de voir limiter les bénéfices du grand patronat ou ponctionner les
dividendes des actionnaires. L'engagement se cantonne fréquemment aux
terrains «antifasciste», «décolonial» ou antipatriarcal - comme si on
pouvait se débarrasser de l'extrême droite, du racisme ou de la
domination masculine sans supprimer l'exploitation économique et la
hiérarchie sociale. La perte des repères idéologiques est visible jusque
dans les manifestations, quand le slogan «A bas l'Etat, les flics et les
fachos!» remplace «A bas l'Etat, les flics et les patrons!» (5)... ou
quand des groupes arborent fièrement la faucille et le marteau en se
revendiquant du maoïsme ou du léninisme - le totalitarisme soviétique
aurait donc été une invention de Staline?
Les courants révolutionnaires sont dans l'incapacité d'impulser des
campagnes autonomes, leurs effectifs s'étant réduits comme peau de
chagrin, ce qui les conduit inévitablement à suivre l'agenda des
syndicats ou celui des élections. L'aménagement capitaliste du
territoire a toutefois ouvert de nouveaux fronts de lutte contre
l'accaparement des terres et de l'eau (projets de mégabassines, de
«parcs éoliens», de «fermes»-usines...), particulièrement dans les zones
en déclin. Et d'autres devraient naître, dans la lignée des gilets
jaunes, en réaction aux difficultés croissantes du quotidien dans ces zones.
Mais si, en 2023, il y a eu des tentatives de jonction entre la
mobilisation contre la réforme des retraites et celle contre les
mégabassines ainsi qu'avec les émeutes déclenchées par la mort de Nahel,
la violence de la répression à leur encontre a montré la détermination
des gouvernants à empêcher la convergence des luttes.
Dans un tel contexte, le sentiment d'impuissance éprouvé par les
militant-e-s «à la gauche de la gauche» explique sans doute pour partie
leur fréquente focalisation sur le «danger fasciste»: contenir l'extrême
droite paraît un objectif moins inatteignable que l'abolition du
salariat. Après chaque présidentielle, l'échec de Le Pen se fête ainsi
presque comme une victoire (la démonstration que l'action militante peut
être efficace?), mais une victoire temporaire: il s'agit de ne pas
baisser la garde, autrement «la prochaine fois le RN passera».
Cependant, dans ces milieux également, l'appartenance de classe joue.
Cette appartenance, on le sait, n'est pas fonction que du revenu et de
l'origine sociale: les diplômes, le type de travail (manuel ou
intellectuel, qualifié ou pas...) ou le non-travail, les fréquentations
comptent aussi. Nombre de militant-e-s sont issus des «classes moyennes»
et diplômés, et vivent de «petits boulots» ou de temps partiels dans des
secteurs autres que l'industrie, ou encore d'«allocs». Ils ont donc un
rapport lointain avec les «classes populaires» - de là une tendance à
fantasmer sur «l'émeutier» plutôt que sur «l'ouvrier» comme sujet
révolutionnaire.
++++
Jusques à quand... le Capital
nous croira-t-il un vil bétail?
Quelques données parlantes sur la précarisation du travail:
Un «parcours professionnel» comprend désormais le plus souvent des
périodes de chômage, de formation ou reconversion et de travail en
contrats courts: neuf embauches sur dix se font en CDD ou en intérim.
L'activité ouvrière est loin d'avoir disparu, mais elle s'est déplacée
vers des secteurs tels que la logistique ou le transport, et éparpillée
dans de petites unités de production. L'Insee comptabilisait en France,
en 2022, 19,1 % d'ouvriers et 26,2 % d'employés, soit 45,3 % de la
population active au total.
Près de la moitié de cette population active occupe des «positions
subalternes» à faible rémunération, car le secteur des services se
prolétarise peu à peu.
Plus d'un travailleur sur quatre subit une forme de précarité - un
phénomène qui retarde l'indépendance des jeunes (en 2021, selon un
rapport du think tank Terra Nova, près de 57 % des moins de 25 ans en
emploi salarié étaient en contrat court, en intérim ou en apprentissage,
contre 19 % en 1982).
Le droit du travail est contourné par la transformation de salarié-e-s
en «travailleurs indépendants» - soit des auto-entrepreneurs dont 90 %
gagnent moins que le smic, toujours d'après l'Insee. Les personnes qui
s'inscrivent sur des plateformes numériques rappellent celles qui, au
XIXe siècle, se faisaient «embaucher à la journée» et «payer à la
tâche». D'autres formes de travail se cachent sous les appellations
bénévolat, service civique, stage et workfare (système d'aide sociale
conditionné à l'obligation pour les bénéficiaires d'effectuer un travail
ou une formation en échange de leurs prestations - la dernière réforme
du RSA a imposé 15 heures d'activité hebdomadaires aux allocataires).
La précarité touche particulièrement les femmes. Une famille sur quatre
est aujourd'hui monoparentale, contre 10 % dans les années 1970; dans 82
% de ces cas, c'est la mère qui élève seule ses enfants, et la pauvreté
est fréquente dans ces foyers (40 % de leurs enfants vivent dans un
logement social).
++++
Contre l'extrême droite, la lutte des classes!
En conclusion, quels enseignements tirer de ce panorama guère réjouissant?
D'abord, la certitude qu'affaiblir le RN ne suffirait pas à
«dédroitiser» la société française puisque l'évolution de celle-ci ne
provient pas d'un récent glissement d'idées vers la droite. Les mesures
sur l'immigration prises depuis des dizaines d'années (pour durcir les
contraintes imposées aux migrant-e-s, leur répression, leur enfermement,
leur expulsion...) ou le renforcement constant du contrôle social
répondent aux objectifs économiques poursuivis par les gouvernants de
tous bords.
La colère sociale qui profite de nos jours au RN est, d'une part, due à
la dégradation de l'emploi (voir l'encadré) et du travail (sa «perte de
sens») dans de nombreux secteurs économiques (6), notamment sous l'effet
des innovations technologiques. Le sentiment de déclassement qu'entraîne
l'arrêt de la perspective d'ascenseur social par le travail ou l'école
rend amer; or, le discours du RN fournit à qui éprouve un tel sentiment
un moyen de le dépasser: dénoncer des «assisté-e-s» («cassos»,
immigré-e-s) permet de marquer sa «fierté», sa «position sociale», donc
de ne pas être «dégradé-e» à ses propres yeux et à ceux de ses proches.
La colère sociale est, d'autre part, due au discrédit d'un système
politique (les institutions et leur personnel) rendu à juste titre
responsable de cette situation puisque défendant les intérêts des
possédants. Le «c'était mieux avant» favorise les valeurs réactionnaires
(nationalistes, racistes...) et le repli sur des cercles restreints
protecteurs (famille, «potes») - d'autant plus que les chaînes d'intox
en continu et les réseaux nombrilistes entretiennent la peur, la
distillant ou en inondant les esprits selon les moments (7).
Par ailleurs, quoique le vote d'opinion existe toujours, on a surtout
affaire, lors des présidentielles, à un vote de rejet (en bénéficie
l'adversaire de celui ou celle qu'on ne veut pas) ou de protestation
(pour dénoncer ce qu'on subit). Le vote de rejet profite soit à Macron
(choisi pour que la détestée Le Pen perde), soit à Le Pen (choisie pour
que le détesté Macron perde); le vote de protestation profite à Le Pen.
Autre enseignement: l'importance donnée au travail, pour des raisons
matérielles mais aussi psychologiques, en fait un puissant outil pour le
maintien de l'ordre - ou pour le désordre. Beaucoup attendent bien sur
de leur travail une bonne rémunération, une reconnaissance sociale, un
épanouissement personnel... Mais, pour beaucoup d'autres, le travail est
avant tout une béquille qui permet de tenir debout dans un environnement
bancal (quelle que soit son échelle). Et la propagande omniprésente dans
la société sur le «travail bien fait», la «conscience professionnelle»,
etc., sert évidemment à masquer l'aliénation de la condition salariale.
Cependant cette propagande est de moins en moins convaincante
aujourd'hui, car l'impression d'être des robots manipulant des machines
n'est plus seulement le lot des ouvriers et ouvrières à la chaîne: un
mécanicien peut l'éprouver parce qu'il ou elle doit désormais s'en
remettre au diagnostic d'une «valise électronique»; un employé de
services sociaux parce qu'il ou elle coche à longueur de journée des
cases de formulaires sans plus avoir de contact humain... Enfin, la
conviction que le pire est à venir est très répandue. De là des abandons
de poste dans des secteurs tels que la santé ou l'éducation, où des
personnes s'accrochaient auparavant à l'utilité sociale de leur activité
malgré les constantes diminutions d'effectifs et de moyens pour la réaliser.
Le mécontentement actuel reste toutefois au niveau de ce mal-être
individuel qui débouche sur une dépression, une «désertion», une
abstention... ou un vote RN. Contrairement au repli sur soi égoïste
fréquemment décrit pour caractériser les «sociétés modernes», la
solidarité entre les individus est toujours là, mais elle se manifeste
surtout à l'échelle de la famille - ce qui facilite la reproduction
sociale - et des milieux fréquentés (les cercles militants y compris).
Dans les campagnes, l'entraide n'a jamais disparu (la pauvreté y existe
bien sur, mais on ne dort pas dans la rue et on n'est pas longtemps en
panne sur une route), et elle va redevenir la condition de survie dans
les rapports quotidiens, avec la raréfaction des services sanitaires. Et
puis, la solidarité surgit également quand la répression frappe des
manifestant-e-s - les deux cagnottes créées pour aider le boxeur gilet
jaune Christophe Dettinger en ont été un parfait exemple (la premi�
�re a recueilli 145 000 euros en deux jours), mais le tribunal
judiciaire de Paris a réagi à ce véritable camouflet pour la «justice»
en les faisant fermer (8).
Enfin, concernant la mascarade de la prochaine présidentielle, ce que
nous écrivions après la mort du militant «néofasciste» Deranque à Lyon,
le 21 février dernier, demeure valable (9): «C'est sur nos lieux
d'activité ou de vie que nous devons nous auto-organiser collectivement
pour résister à l'extrême droite ainsi qu'aux tenants de l'ordre établi.
C'est dans le cadre des luttes sociales que pourra se généraliser la
riposte non pas antifasciste, mais anticapitaliste contre la
bourgeoisie, et que l'on pourra se débarrasser de la bête immonde, qui
n'est qu'un des visages de la barbarie capitaliste.»
Vanina
Notes
1. Ce mouvement a permis, en 2006, le retrait du «contrat première
embauche» qui avait été voté par le Parlement et validé par le Conseil
constitutionnel.
2. D'après le rapport de l'Insee 2025, les 0,1 % de Français les plus
aisés gagnent en moyenne 167 fois plus que le quart des foyers les plus
modestes.
3. Lire, sur son blog, «Fascinations - «Menace fasciste», «fascisation»,
antifascisme et autres pièges démocrates pour empêcher la révolution»
(mars 2026).
4. Les manuels scolaires sur la Commune de Paris, ou sur la guerre
d'Algérie, et l'empire de presse que s'est constitué l'industriel
Dassault dans les années 1970 témoignent du contraire.
5. Le slogan «A bas l'Etat policier!» laissant penser qu'un Etat
pourrait ne pas être policier est néanmoins une trouvaille des années
1960-1970.
6. Le forum AntiTaff (né sur Reddit en 2021) en fait état «même pour des
personnes de la gen Z très diplômées et très bien payées» qui
travaillent par exemple dans la banque ou la pharmaceutique (Le Monde du
3 mai 2026).
7. Ecouter le podcast «Comment affronter nos peurs collectives?» sur
France Inter (16 juin 2026), avec Robert Charvin (La Peur, arme
politique, Plon, 2019) et Antoine Bristielle (Les Entrepreneurs de la
peur - Quand les émotions nous gouvernent, JC Lattès, 2026).
8. Sur l'acharnement persistant du pouvoir contre lui, lire «Christophe
Dettinger, gilet jaune en liberté si conditionnelle», Politis, 5 janvier
2024.
9. «Que crèvent la bête immonde et la barbarie capitaliste!», communiqué
OCL du 23 février 2026 (voir sur oclibertaire.lautre.net).
https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4756
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