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(fr) Monde Libertaire - DES IDEES ET DES LUTTES: De la Commune au communalisme suivi par Inventer des vies désirables

Date Sun, 2 Aug 2026 07:57:17 +0300


Communalisme, le mot revient dans le débat politique. Récemment LFI récupère le concept lors des élections municipales, en le détournant de son sens premier, à minima celui de la Commune de Paris défendu par Gustave Lefrançais. En effet, le communalisme s'oppose à l'Etat, il le rend inutile. Intégrer cette gestion de la vie sociale par les individus dans un Etat qui conserve les pouvoirs régaliens, dont la violence légitime, c'est instaurer une tutelle antidémocratique, cela ne m'étonne pas des promoteurs de cette atteinte aux libertés locales.

Paula Cossart dans un stimulant petit essai, De la Commune au communalisme, un héritage paradoxal paru aux éditions de la Lanterne, nous présente ce projet d'organisation politique «par le bas». Comme le souligne son éditrice, elle revient sur les pratiques démocratiques de la Commune pour comprendre son héritage paradoxal et ses usages contemporains. «Au sein de cette constellation d'expériences, à la fois dispersées et reliées par des préoccupations communes, le communalisme trouve aujourd'hui une nouvelle actualité: non comme modèle unifié mais comme horizon pluriel, traversé de tensions, et porteur d'une critique renouvelée des formes étatiques et représentatives de la démocratie.» Certes, la référence à la Commune, donc au passé, articulée à une conception de l'utopie comme «pensée du devenir, se caractérise par un profond dynamisme». Il ne s'agit pas d'occulter ce passé, ni de le mythifier mais de disposer d'un phare à un moment de l'histoire. Les idées, les mesures mises en place entre mars et mai 1871 à Paris sont perçues comme un «exemple de la possibilité de la prise du pouvoir par le peuple», source d'inspiration pour les révolutionnaires du monde entier. Pour autant, aucune reproduction à l'identique n'est concevable car les circonstances changent. Parlons plutôt d'analogie. Le Rojava comme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, les Gilets jaunes en sont les échos actuels et cette référence doit être perçue comme une «ressource critique pour penser et expérimenter des formes présentes d'engagement politique». Avec ou sans l'Etat? Le principe de fédération de communes contenu dans différentes déclarations de la Commune se retrouve aussi dans l'assemblée des assemblées initiée à Commercy. L'auteure procède à une analyse de la pensée de Bookchin et à sa critique de la Commune de Paris. Avec, entre autres, la question de la place de l'Etat. De nombreux auteurs anarchistes et/ou acteurs de la Commune comme Elisée Reclus, Pierre Kropotkine critiquèrent le maintien d'une tradition étatique. Nous retrouvons cette confusion dans certains textes comme le décret du 2 avril 1871 relatif à la séparation de l'Eglise et de l'Etat. (C'est nous qui soulignons). Nous pourrions aussi songer à la Commune de Paris de 1792-1793 dont les communards se considéraient comme les héritiers. Rappelons les réflexions de Proudhon, sa vision d'une commune «par essence [...] un être souverain» et son ouvrage Du principe fédératif. Dans les années antérieures à la Commune de Paris, des auteurs comme Pecqueur, Renouvier, Fauvety développent leurs conceptions de la démocratie directe locale. On peut considérer que la question du mandat impératif est dans les esprits (les clubs, les sections de l'AIT) sinon dans les textes normatifs, tout comme celle de la révocation. Gustave Lefrançais écrit: «le mouvement communaliste avait pour but de faire disparaître la notion d'autorité et de gouvernement, pour y substituer celle du droit et de la souveraineté directe et inaliénable des citoyens.» même si l'ensemble n'est pas pur et parfait, n'oublions jamais le feu des versaillais et les assauts incessants, les débats se déroulent dans les clubs, les sections, les quartiers. Les femmes prennent la parole et se positionnent comme actrices de la vie publique. Des initiatives émergent Après la répression de 1871, le mouvement socialiste s'est divisé. La sensibilité guesdiste visait le contrôle de l'appareil d'Etat, d'autres plus autogestionnaires se reconnurent dans le socialisme municipal qui gérait certes au mieux les compétences octroyées via la loi du 5 avril 1884 sur l'organisation communale. «Le conseil municipal règle, par ses délibérations, les affaires de la commune», mais dans le cadre des lois de la République. De révolutionnaires, ces socialistes deviennent réformistes. Des initiatives émergent de nos jours dans de petites communes, mais la réglementation contraignante, sclérosante, les budgets réduits, la «tutelle» de droit instaurée par l'Etat, de fait par les autres collectivités et les intercommunalités brident l'émergence d'un communalisme moderne. * Paula Cossart De la Commune au communalisme, un héritage paradoxal Ed. de la Lanterne, 2026 La commune de Saillans (1 500 habitants) dans la Drôme, a fait parler d'elle lorsqu'une expérience sociale et politique y permit un processus de démocratisation en pratique de 2014 à 2020. Quelles instances d'autogouvernance, quel fonctionnement pour l'expression du plus nombre? Séverin Muller, universitaire, écrit à l'automne 2015 à l'équipe municipale: «J'aimerais faire le récit de votre histoire en cours, en vous soumettant mes réflexions au fur et à mesure du projet, en prenant le temps de comprendre, de partager, de participer aux activités.» Il nous expose dans son livre Inventer des vies désirables, De la démocratie au travail à Saillans publié aux éditions du Croquant, les enseignements à tirer de ce mandat assez exceptionnel. Un travail de chercheur qui sait exposer ses méthodes, écouter et se mettre à la portée du lecteur. Voilà un excellent outil pour réfléchir sur des initiatives locales de participation active des habitants. L'élection en 2014 fut un succès même si toute la population ne s'embarque pas dans l'expérience. Question de disponibilité, de doute sur le processus, d'indifférence. Nous sommes dans le concret. Une série d'initiatives sont portées par les habitants dans des associations, des coopératives, des lieux autogérés où les énergies et les moyens de production sont mis en commun. Cette expérience met en valeur la réflexion classique en sociologie du travail: «Comment le travail fait société et comment par le travail, les humains transforment la société». Et Séverin Muller d'insister: "Politiquement, cela nous invitera à réfléchir plus largement au présent et au devenir de ces tentatives pour créer des vies désirables dans les marges élargies de la société". Avec lui, nous avançons pas à pas avec autant de questions que de constats. Comment organiser une municipalité collégiale, faire collectif? Pas évident dans une société et un cadre légal fondé sur la délégation et non la participation. Tiens, un titre intéressant: la municipalité idéale est une pyramide inversée. A vous de lire.

Des idéaux à la réalité, le champ est vaste. L'exemple essentiel est évidemment le plan local d'urbanisme, ce document fondateur d'une politique d'aménagement de l'espace qui peut contraindre des propriétaires, brider des projets ou en promouvoir d'autres. L'autre outil primordial dans une commune: le budget. Là aussi les débats sont vifs. Quelles priorités? Comment associer les habitants?

Un projet phare: la maison d'Elisa, l'accueil des migrants et toujours
ce cadre légal contraignant.

Et il y aura la défaite lors des élections de 2020. Séverin Muller cite
Laure Godineau évoquant à la fin de la Commune de Paris, la soif de
l'ordinaire. Je dirai la lassitude, le ras-le-bol des réunions, la
confusion des débats. Un grand classique. Inutile, ce rêve? Non, il
s'est traduit dans la réalité, il permet d'analyser, de comprendre. Je
considère aussi qu'il faut prendre en compte l'évolution de la commune
et de son environnement. Une suite à ce livre serait intéressante. Je
reprends cette citation des militants: «Vous n'aurez ni notre joie, ni
notre détermination».

* Séverin Muller
Inventer des vies désirables,
De la démocratie au travail à Saillans
Ed. du Croquant, 2026

https://monde-libertaire.net/?articlen=9120
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