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(fr) Regeneracion [ESP] - Mateo Morral: Fleurs pour Sa Majesté et Poudre contre la Restauration, par LIZA (es) [Traduction automatique]
Date
Tue, 9 Jun 2026 20:51:51 +0100
Le 31 mai 1906, les rues de Madrid s'éveillèrent pavoisées de
guirlandes, de drapeaux et de portraits royaux. Le mariage d'Alphonse
XIII avec Victoria Eugénie de Battenberg était censé symboliser la
stabilité d'un régime rongé de l'intérieur. À peine huit ans auparavant,
l'État espagnol avait perdu la guerre contre les États-Unis, et avec
elle, ses dernières colonies d'outre-mer. De plus, la crise de 1898
avait ouvert une profonde plaie politique, morale et sociale. La
monarchie tentait de restaurer sa légitimité par un spectacle
patriotique, tandis que, sous la surface, les grèves, la faim, le
républicanisme radical, l'anarchisme ouvrier et une génération qui ne
croyait plus en la Restauration prenaient de l'ampleur. ---- Table des
matières Le réveil des ouvriers et la pensée politique de Mateo Morral
L'attentat à la bombe de la Calle Mayor Répression, propagande par le
fait et crise de la Restauration Mémoire, culture populaire et fil rouge
de l'histoire
Ce matin-là, parmi la foule assistant au cortège nuptial, deux classes
irréconciliables coexistaient. D'un côté, les élites politiques,
militaires et ecclésiastiques qui se partageaient le pouvoir par le
biais de l'alternance parlementaire et de la répression systématique de
toute protestation sociale. De l'autre, les quartiers ouvriers, les
ateliers textiles, les centres culturels libéraux et les associations
ouvrières qui commençaient à tisser une nouvelle culture politique
fondée sur l'organisation populaire, l'éducation rationaliste et
l'action directe.
Alors que le carrosse royal traversait la Calle Mayor, près du numéro
84, une bombe dissimulée dans un bouquet de fleurs fut lancée d'un
balcon. L'explosion secoua Madrid. Alphonse XIII survécut par pur
hasard, mais une quinzaine de soldats et une douzaine de civils furent
tués, et de nombreuses autres personnes blessées. Le responsable direct
était Mateo Morral, un jeune anarchiste catalan proche de l'École
moderne de Francisco Ferrer i Guàrdia. Son nom est depuis lors associé à
l'un des attentats terroristes les plus notoires de l'histoire espagnole
contemporaine.
Pendant des décennies, l'historiographie officielle et la presse
bourgeoise ont façonné l'image de Morral comme celle d'un fanatique
isolé, d'un individu perturbé incapable de comprendre le monde qui
l'entourait. Pourtant, ses actes s'inscrivaient dans un contexte
politique précis: l'essor du mouvement ouvrier, la radicalisation de
larges pans de la population et le sentiment partagé par de nombreux
révolutionnaires européens que l'ancien ordre traversait une crise
irréversible.
Cent vingt ans après cet attentat, réhabiliter la figure de Mateo Morral
ne signifie pas glorifier la violence individuelle ni faire de
l'assassinat une stratégie politique légitime. Cela implique de
comprendre les tensions d'une époque où des milliers de travailleurs
commençaient à s'organiser contre un régime fondé sur la misère,
l'exploitation et l'autoritarisme. Cela implique aussi de raviver la
mémoire d'une génération qui croyait possible de renverser l'ordre
établi et de bâtir un monde nouveau.
L'éveil de la classe ouvrière et la pensée politique de Mateo Morral À
la fin du XIXe siècle, l'État espagnol connaissait une transformation
inégale et profondément conflictuelle, due à la montée en puissance de
la bourgeoisie libérale dans la lutte des classes. L'industrialisation
progressait particulièrement dans des régions comme la Catalogne, le
Pays basque et certains centres urbains du Levant, tandis que d'immenses
masses paysannes demeuraient prisonnières d'une extrême pauvreté. Des
journées de travail interminables, le travail des enfants, des salaires
de misère et une absence totale de droits caractérisaient le quotidien
de la classe ouvrière.
En Catalogne, la croissance industrielle avait engendré une forte
concentration de travailleurs dans des villes comme Barcelone, Sabadell
et Terrassa. Là, les sociétés de résistance, les coopératives, les
centres ouvriers et les journaux révolutionnaires commencèrent à
proliférer, donnant naissance à une culture politique singulière.
L'anarchisme, introduit des décennies plus tôt par la Première
Internationale, trouva un terrain fertile au sein d'un prolétariat
soumis à une exploitation féroce et méfiant tant envers la bourgeoisie
libérale qu'envers les institutions étatiques qui la représentaient.
Loin de la caricature de l'anarchiste chaotique et individualiste, le
mouvement libertaire de l'époque a développé un vaste réseau culturel et
organisationnel. Des centres culturels ouvriers, des écoles
rationalistes, des bibliothèques publiques et des universités ouvrières
ont vu le jour dans les quartiers et les villes, offrant des espaces
d'éducation politique et d'entraide. Lectures collectives, conférences,
excursions éducatives et débats sur la science, la sexualité et
l'émancipation sociale faisaient partie intégrante d'une véritable
contre-culture ouvrière.
Dans ce contexte, Francisco Ferrer i Guàrdia et son projet d'École
moderne ont joué un rôle fondamental. Fondée à Barcelone en 1901,
l'École moderne visait à briser le monopole éducatif de l'Église et à
former des individus libres grâce à une pédagogie rationaliste,
scientifique et anti-autoritaire. Il ne s'agissait pas simplement d'un
projet éducatif; c'était un outil de développement de la conscience
critique au sein des classes populaires.
Mateo Morral Roca naquit à Sabadell en 1879 dans une famille aisée liée
à l'industrie textile. Son père était un homme d'affaires républicain et
sa mère nourrissait de profondes convictions catholiques
conservatrices. Cette contradiction familiale marqua une partie de sa
jeunesse. Contrairement à nombre de militants syndicaux de l'époque,
Morral bénéficia d'une éducation relativement privilégiée et voyagea
beaucoup en Europe dès son plus jeune âge.
Durant son séjour en France et en Allemagne, il entra en contact avec la
pensée libertarienne, l'anticléricalisme radical et les courants
néo-malthusiens qui circulaient au sein du mouvement anarchiste
international. Il apprit plusieurs langues, se documenta abondamment sur
la philosophie et participa à des débats politiques qui l'éloignèrent
finalement de la vie bourgeoise que sa famille avait imaginée pour lui.
À son retour en Catalogne, il tenta même de renouer avec les employés de
l'entreprise familiale et participa à des conflits sociaux. Cette
expérience accentua sa rupture avec le milieu social dont il était
issu. Morral décida de quitter l'entreprise familiale et de rejoindre
le mouvement libertaire barcelonais, où il trouva un espace politique et
humain stimulant.
Barcelone, au début du XXe siècle, était une ville en proie à une
agitation sociale intense. Les grèves se multipliaient et l'État
répliquait par des emprisonnements, la fermeture de journaux et la
torture policière. Le souvenir des procès de Montjuïc, déclenchés par
l'attentat à la bombe lors de la procession de la Fête-Dieu en 1896,
pesait encore lourdement sur la classe ouvrière. Des centaines
d'anarchistes furent arrêtés, torturés et condamnés sans preuves
suffisantes. Cette brutalité d'État alimentait encore la haine envers la
monarchie et le régime.
Morral commença à collaborer étroitement avec Ferrer i Guàrdia et devint
ensuite bibliothécaire à l'École moderne. Il participa alors à la
diffusion de textes rationalistes et révolutionnaires et s'associa à
certains des secteurs les plus actifs de l'anarchisme catalan,
collaborant à divers projets d'édition et publications libertaires.
Bien qu'il ait été plus tard dépeint comme un homme isolé et
psychologiquement instable, Mateo Morral était en réalité pleinement
intégré à certains cercles politiques de l'époque. Il partageait débats,
lectures et points de vue avec une génération de militants qui
percevaient l'épuisement du régime de la Restauration. Pour de nombreux
travailleurs, la monarchie apparaissait comme l'expression ultime d'un
système fondé sur l'exploitation et perpétué par la violence d'État.
Durant ces années, le mouvement ouvrier espagnol amorçait également une
réorganisation et une expansion. Les organisations ouvrières étendaient
leur influence et les grèves générales commençaient à s'imposer comme un
outil de lutte politique. La Confédération nationale du travail (CNT)
n'était pas encore fondée, mais le tissu syndical et culturel qui allait
la rendre possible était déjà en train de se mettre en place.
Au sein de l'anarchisme, de multiples courants et stratégies
coexistaient. Tandis que d'importants secteurs prônaient le syndicalisme
révolutionnaire et l'organisation de masse, d'autres continuaient de
défendre ce qu'on appelait la «propagande par le fait»: des actions
insurrectionnelles ou des attaques individuelles destinées à frapper les
symboles du pouvoir et à déclencher des processus révolutionnaires plus
vastes.
Mateo Morral a agi précisément dans cette tension historique: entre la
construction patiente d'un mouvement populaire organisé et la conviction
qu'une action spectaculaire pouvait précipiter l'effondrement d'un
régime affaibli.
La bombe sur Main Street Le mariage d'Alphonse XIII fut conçu comme une
vaste opération de propagande. Le régime monarchique se devait de
projeter une image de force et de continuité après des années de crise
politique et de troubles sociaux. Madrid était remplie de délégations
étrangères, de militaires, d'aristocrates et de représentants de l'élite
européenne, dans une démonstration fastueuse de la classe dirigeante
espagnole.
Pendant ce temps, Mateo Morral préparait l'attentat depuis des
semaines. Il s'était rendu à Madrid sous une fausse identité et avait
loué une chambre dans une pension de famille de la Calle Mayor, tout
près du parcours prévu pour le cortège royal. Du balcon du quatrième
étage, il aurait une position idéale pour perpétrer l'attaque.
Des enquêtes ultérieures ont révélé que Morral bénéficiait d'un soutien
logistique de contacts liés aux mouvements libertarien et républicain.
Loin de l'image du «loup solitaire», il existait un réseau d'affinités
idéologiques, de refuges et de complicité qui facilitait les mouvements
clandestins et la protection des militants persécutés.
Le matin du 31 mai 1906, Madrid était noire de monde. Le cortège
revenait de l'église des Hiéronymites au Palais royal lorsque, à 13 h
55, Morral lança la bombe dissimulée dans un bouquet de fleurs. L'engin,
une bombe de type Orsini, heurta accidentellement le tramway et fut
dévié du carrosse royal avant d'exploser au-dessus de la foule.
La scène était d'une violence inouïe. Des chevaux étaient déchiquetés,
et soldats et civils gisaient couverts de sang sur les pavés de la Calle
Mayor. Plus de vingt personnes périrent et des dizaines furent
blessées. Alphonse XIII et Victoria Eugénie survécurent de justesse
grâce à un incident imprévu par Morral.
L'impact politique et médiatique fut immédiat. La presse conservatrice
exigea une répression exemplaire contre l'anarchisme et le mouvement
ouvrier. L'attaque servit à justifier de nouvelles mesures policières et
à renforcer le discours assimilant toute forme de protestation sociale
au terrorisme.
Alors que le chaos s'emparait de Madrid, Mateo Morral parvint à
s'échapper en se fondant dans la foule. Il modifia partiellement son
apparence et se dirigea vers les bureaux d'El Motín, un journal
républicain dirigé par José Nakens. Nakens était une figure connue pour
son anticléricalisme et son opposition à la monarchie.
Bien qu'il ignorât initialement l'identité exacte de Morral, il finit
par l'aider à se cacher. L'anarchiste passa la nuit chez un typographe
lié au journal. Ce réseau de solidarité clandestine témoignait de
l'ampleur des réseaux politiques souterrains, capables de protéger les
réfugiés politiques même dans un contexte de répression extrême.
Parmi ceux qui entrèrent en contact avec Morral durant ces heures
figurait le jeune journaliste Julio Camba, alors encore proche des
milieux libertaires. La figure de Mateo Morral commença rapidement à
circuler dans les cafés, les imprimeries et les rédactions madrilènes,
auréolée de rumeurs, d'admiration et de condamnation.
Après avoir quitté Madrid, Morral s'enfuit vers Barcelone. Il voyagea
déguisé, vêtu simplement, et tenta d'éviter les barrages de police sur
les grands axes routiers, tandis que la presse diffusait son portrait
dans tout le pays. Le 2 juin, il atteignit les abords de Torrejón de
Ardoz et s'arrêta au Ventorro de los Jaraíces pour se restaurer avant de
reprendre sa route.
Son comportement éveilla les soupçons. Certains présents se méfiaient de
cet homme cultivé et instruit, vêtu comme un simple ouvrier. Ses mains
bandées et son accent catalan attirèrent également l'attention. Les
aubergistes alertèrent alors le garde-chasse, Fructuoso Vega.
La version officielle soutenait que Morral avait abattu le garde avant
de se suicider. Cependant, dès le départ, de sérieux doutes ont été
soulevés quant à ce récit. Diverses analyses et témoignages ultérieurs
de l'époque ont évoqué la possibilité d'une exécution extrajudiciaire.
Les photographies du corps révélaient des blessures incompatibles avec
un suicide par arme à feu à bout portant. De plus, il était difficile de
croire que les autorités renonceraient à interroger publiquement l'homme
qui venait de perpétrer l'attentat le plus grave contre la monarchie
depuis des décennies.
L'hypothèse la plus plausible est que Mateo Morral a été sommairement
exécuté sans procédure régulière après son arrestation. Le régime devait
clore rapidement l'affaire, la présenter comme une victoire et éviter un
procès qui aurait pu servir de tribune politique à l'anarchisme ou
révéler l'existence de réseaux de soutien plus étendus.
Sa dépouille fut exposée publiquement à Torrejón de Ardoz, au milieu des
insultes et des cris monarchistes encouragés par les autorités et la
presse conservatrice. Elle fut ensuite transférée au cimetière civil de
Madrid, où elle repose dans un ossuaire commun.
Pour autant, la tentative d'effacer sa mémoire ne fut jamais totalement
aboutie. Dans les quartiers populaires, les cercles libertaires et
certains milieux populaires, la figure de Morral commença à se
transformer en un symbole paradoxal de rébellion, de désespoir et de
confrontation directe avec le pouvoir.
Répression, propagande par le fait et crise de la Restauration
L'attentat de la Calle Mayor a déclenché une répression massive. La
police a procédé à des perquisitions de masse, des arrestations, des
interrogatoires brutaux et la fermeture de lieux liés à la classe
ouvrière et plus particulièrement au mouvement libertaire. Francisco
Ferrer i Guàrdia a été emprisonné pour complicité, mais finalement
acquitté faute de preuves.
José Nakens fut également jugé et reconnu coupable d'avoir aidé Morral
lors de son évasion. Ce procès eut un retentissement politique
considérable et alimenta une campagne visant à criminaliser l'anarchisme.
Parallèlement, l'État a renforcé ses mécanismes de contrôle et de
surveillance. Durant ces années, des structures policières
spécifiquement dédiées à la répression du mouvement ouvrier et des
organisations révolutionnaires se sont consolidées. L'assimilation des
conflits sociaux à la menace terroriste allait devenir une
caractéristique constante de la vie politique espagnole contemporaine.
L'assassinat de Morral ne peut être compris indépendamment du contexte
européen. À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, de nombreux
assassinats et attentats furent perpétrés par des anarchistes ou des
individus influencés par le climat politique libertaire de l'époque. Des
rois, des présidents et des chefs d'État furent assassinés dans divers
pays d'Europe et d'Amérique.
Ces actions s'inscrivaient dans une stratégie connue sous le nom de
«propagande par le fait». Ses partisans pensaient qu'une attaque
spectaculaire pouvait servir de catalyseur révolutionnaire, éveillant la
conscience populaire et accélérant la chute du système.
L'expérience historique a toutefois révélé les profondes limites de
cette stratégie. Les assassinats ont rarement déclenché des mouvements
révolutionnaires d'envergure et ont, au contraire, favorisé des vagues
massives de répression contre les syndicats et les organisations
ouvrières. La violence individuelle a fini par remplacer l'action
collective et se déconnecter des réalités de la classe ouvrière.
Une grande partie de l'anarchisme organisé a fini par développer une
critique de ces dynamiques insurrectionnelles déconnectées des masses.
Le syndicalisme révolutionnaire, l'organisation ouvrière et la
construction patiente du pouvoir de classe se sont révélés bien plus
efficaces pour engendrer de véritables transformations.
Toutefois, réduire Mateo Morral à la figure d'un fanatique isolé
reviendrait à accepter l'interprétation partiale élaborée par la presse
bourgeoise et l'appareil d'État. Morral agissait dans un climat
politique marqué par le sentiment que la Restauration traversait une
crise terminale.
Les grèves se multipliaient, le républicanisme radical gagnait du
terrain et une grande partie de la classe ouvrière jugeait impossible
toute réforme démocratique profonde sous la monarchie. Dans ce contexte,
certains révolutionnaires pensaient que la mort du roi pourrait
déclencher un soulèvement populaire ou une grève générale susceptible de
constituer un tournant historique.
Cette idée ne découlait pas uniquement d'une illusion individuelle, mais
d'une interprétation erronée - quoique politiquement partagée - du
contexte historique. Dans certains cercles révolutionnaires européens,
il existait une conviction largement répandue que le capitalisme et les
monarchies libérales étaient au bord de l'effondrement.
Le mouvement ouvrier espagnol lui-même allait connaître quelques années
plus tard des épisodes de radicalisation énorme et croissante: la
Semaine tragique de 1909, les grandes grèves révolutionnaires, les
hommes armés patronaux et enfin l'expansion de la CNT en tant que grande
organisation anarcho-syndicaliste.
D'une certaine manière, Mateo Morral incarnait les contradictions d'une
période de transition dans la formation des positions révolutionnaires
au sein de la classe ouvrière. Il appartenait à un mouvement ouvrier qui
évoluait vers des formes d'organisation plus vastes et plus
stratégiques, tout en restant imprégné des conceptions
insurrectionnelles héritées du XIXe siècle. Son assassinat exprimait à
la fois la colère accumulée contre le régime et les limites politiques
d'une stratégie incapable de remplacer la force organisée des masses.
Mémoire, culture populaire et fil rouge de l'histoire La figure de Mateo
Morral a profondément marqué l'imaginaire politique et culturel du
premier tiers du XXe siècle. Son nom est apparu dans des chansons
populaires, des romans, des articles de journaux et des conversations de
café. Pour certains, il était un monstre sanguinaire; pour d'autres, un
rebelle tragique luttant contre un régime brutal.
Pío Baroja le rencontra dans les cercles bohèmes madrilènes et laissa à
son sujet des réflexions ambiguës et contradictoires. Ramón María del
Valle-Inclán lui consacra des vers et des références littéraires,
chargés de symbolisme. Même la légende populaire en vint à mêler sa
figure à des récits quasi mythiques de complots, de cafés clandestins et
de révolutionnaires errants.
Durant la guerre et la révolution de 1936, des groupes libertaires ont
invoqué sa mémoire comme exemple de résistance à la monarchie. On trouve
des références à des propositions visant à renommer des espaces publics
en son honneur, notamment des initiatives pour baptiser des rues de
Madrid à son nom, comme la Calle Mayor elle-même, qui fut brièvement
renommée en son honneur.
Au fil des décennies, le régime franquiste et l'historiographie
officielle ont tenté de le réduire une fois de plus au stéréotype du
terroriste irrationnel. Cependant, la résurgence contemporaine de la
mémoire ouvrière nous permet d'envisager sa figure sous des angles plus
nuancés et moins propagandistes. Mateo Morral n'était pas seulement
l'homme qui a lancé une bombe contre Alphonse XIII. Il était aussi le
fruit d'une génération imprégnée d'immenses espoirs révolutionnaires, de
l'essor de la culture ouvrière et de la conviction qu'un monde
radicalement transformé était possible.
Se souvenir de l'histoire aujourd'hui ne signifie pas glorifier la
violence individuelle ni idéaliser toutes les erreurs stratégiques du
passé. La mémoire historique ne saurait devenir un sanctuaire
acritique. En effet, l'un des enseignements fondamentaux du mouvement
libertaire est la nécessité de lier toute vision révolutionnaire à des
processus concrets d'organisation populaire.
Des explosions isolées peuvent produire un impact momentané, mais elles
sont incapables de remplacer la construction patiente des réseaux
ouvriers, syndicaux et communautaires. Partout où l'anarchisme a réussi
à s'enraciner profondément - dans les syndicats, les coopératives, les
centres culturels, les écoles rationalistes ou les organisations de base
- il a ouvert des perspectives historiques bien plus vastes que celles
offertes par une action individuelle, aussi légitime soit-elle, aussi
désespérée soit-elle.
Il serait néanmoins injuste de mépriser ceux qui ont donné leur vie,
convaincus de lutter contre un système criminel et profondément
injuste. L'histoire de la classe ouvrière est jalonnée de défaites et
de contradictions, mais aussi d'un courage immense face à des structures
de domination qui semblaient invincibles.
Un lien invisible unit ceux qui ont bâti des écoles ouvrières il y a
plus d'un siècle à ceux qui, aujourd'hui, organisent des syndicats de
logement, des caisses de grève, des réseaux d'entraide ou des conflits
du travail. Les formes changent, les contextes se transforment, mais la
nécessité de construire un pouvoir collectif à partir de la base demeure.
Face à une nostalgie vide ou à la fétichisation de la violence, la
réhabilitation de figures comme Mateo Morral devrait nous aider à tirer
des leçons politiques utiles pour le présent. Historiquement,
l'anarchisme a fourni des outils fondamentaux: l'entraide,
l'auto-organisation, l'internationalisme, l'action directe liée aux
besoins populaires et la conviction que l'émancipation de la classe
ouvrière doit être l'oeuvre de la classe ouvrière elle-même. Mais il a
aussi montré ses limites lorsqu'il a substitué à la stratégie collective
des gestes isolés, incapables de soutenir des processus révolutionnaires
durables.
Cent vingt ans après l'attaque de la Calle Mayor, la meilleure façon
d'honorer la mémoire de ceux qui ont combattu avant nous n'est peut-être
pas de répéter mécaniquement leurs méthodes de combat, mais de retrouver
leur détermination organisationnelle, leur volonté de transformer la
réalité et leur engagement absolu envers les opprimés de leur temps.
Car l'histoire de la classe ouvrière n'est pas un musée de héros
disparus; elle est bien plus que cela. C'est une suite d'expériences, de
défaites et d'enseignements qui résonnent encore aujourd'hui. Et dans
cette mémoire collective, la même question qui a retenti dans les rues
de Barcelone et de Madrid au début du XXe siècle continue de résonner:
comment acquérir la force nécessaire pour renverser un monde fondé sur
l'exploitation et en bâtir un autre, fondé sur la liberté, l'égalité et
l'entraide? Nous y travaillons dès maintenant.
Ángel Malatesta, membre de Liza Madrid.
https://regeneracionlibertaria.org/2026/05/31/mateo-morral-flores-para-su-majestad-y-polvora-contra-la-restauracion/
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