A - I n f o s

a multi-lingual news service by, for, and about anarchists **
News in all languages
Last 40 posts (Homepage) Last two weeks' posts Our archives of old posts

The last 100 posts, according to language
Greek_ 中文 Chinese_ Castellano_ Catalan_ Deutsch_ Nederlands_ English_ Français_ Italiano_ Polski_ Português_ Russkyi_ Suomi_ Svenska_ Türkçe_ _The.Supplement

The First Few Lines of The Last 10 posts in:
Castellano_ Deutsch_ Nederlands_ English_ Français_ Italiano_ Polski_ Português_ Russkyi_ Suomi_ Svenska_ Türkçe_
First few lines of all posts of last 24 hours | of past 30 days | of 2002 | of 2003 | of 2004 | of 2005 | of 2006 | of 2007 | of 2008 | of 2009 | of 2010 | of 2011 | of 2012 | of 2013 | of 2014 | of 2015 | of 2016 | of 2017 | of 2018 | of 2019 | of 2020 | of 2021 | of 2022 | of 2023 | of 2024 | of 2025 | of 2026

Syndication Of A-Infos - including RDF - How to Syndicate A-Infos
Subscribe to the a-infos newsgroups

(fr) Courant Alternative #361 (OCL) - Eléments de réflexion sur la droitisation de la société (Deuxième partie)

Date Sun, 7 Jun 2026 18:55:51 +0100


On a vu dans la première partie de ce texte que l'adhésion croissante des «classes populaires» au discours du Rassemblement national (RN) tenait plus à la précarisation de l'emploi qu'à un changement de «mentalité»: les milieux ouvriers, en particulier, continuent de valoriser le travail et l'autonomie comme à l'époque où le Parti communiste y était hégémonique. Le succès qu'y rencontre le RN s'explique davantage par le durcissement des conditions d'exploitation économique (observable à l'échelle planétaire) que par les thématiques de ce parti - ses concurrents les reprennent d'ailleurs plus ou moins, en particulier concernant la sécurité. ---- La gauche persiste pourtant à mener une «bataille culturelle» contre l'extrême droite et à dénoncer les politiques «néolibérales» plutôt que le capitalisme. Elle a aussi fréquemment tendance à associer la droitisation de la société française à l'essor du RN et à en rendre responsables les «classes populaires»: celles-ci votent «mal» ou s'abstiennent alors qu'elles voteraient «bien» si elles donnaient leurs voix à un «camp du changement» défenseur de leurs intérêts. Mais encore faudrait-il que ce soit le cas... car l'orientation de la social-démocratie, qui est dominante dans ce camp, a largement démontré le contraire depuis des décennies*.

Le discours couramment entendu sur «la France droitisée» recèle des contre-vérités auxquelles il faut tordre le cou: le rejet d'autrui (lié à un mépris de classe, des préjugés racistes, homophobes...) n'est pas l'exclusivité des «classes populaires» puisqu'on le trouve à la fois aux différents niveaux de la hiérarchie sociale, et pas seulement chez des gens «de droite». C'est son expression qui varie selon les milieux - des facteurs comme l'éducation ou le tempérament contribuant à la rendre plus ou moins crue ou policée, directe ou détournée, etc.

Par ailleurs, parler d'une «droitisation de la société» en France, c'est raisonner en adoptant les codes et références historiques de sa «démocratie représentative» (les places occupées par la gauche et la droite dans l'hémicycle de l'Assemblée nationale, et les valeurs respectives qui sont attribuées à ces courants de pensée).

Enfin, on ne perdra pas de vue que la plupart des formations politiques ont intérêt à entretenir l'idée d'une France à droite, ou virant dans cette direction: par ce biais, l'extrême droite, la droite et l'«extrême centre» macroniste peuvent se donner une légitimité démocratique; le Parti socialiste (avec les Verts et le Parti communiste dans son sillage) peut justifier ses reniements et sa «prudence»; La France insoumise (LFI) peut se poser en principal recours contre le RN; l'extrême gauche peut attribuer à cette «dérive droitière» de la société le faible attrait actuel de son «offre politique» - et il en va de même pour les anarchistes (en théorie hors tableau droite/gauche, mais souvent rangé-e-s dans l'«ultragauche» ou dans la «gauche radicale»).

La «droitisation de la société», une invention des élites de droite?

L'idée que la France se droitise est toutefois contestée par des spécialistes «de gauche».

Dans son article «Pourquoi la droitisation de la France est un mythe» [1], le sociologue Nicolas Framont affirme ainsi que c'est un pur discours de propagande tenu par les médias et politiques de droite pour modifier les comportements: «La bourgeoisie ayant le quasi-monopole de l'information et des idées, elle nous noie de données qui tendent à nous retirer l'envie de lui résister, de la combattre, faute d'espoir de réussir.»

On le rejoindra sans peine sur le fait que l'accueil des réfugié-e-s, par exemple, est devenu une position introuvable dans les «grands médias» (ils bombardent plutôt leur public de sondages sur une insécurité dont les «étrangers» seraient la source); ou encore sur l'idée que la bourgeoisie a les moyens de fabriquer l'«opinion publique»... Mais la bourgeoisie n'est pas forcément «de droite» - et en ne critiquant que les formes les plus sauvages du système capitaliste et de l'institution étatique, la propagande de gauche (contre le «néolibéralisme» et pour un «État social») les renforce bien sur tous deux.

Framont appuie son propos sur La Droitisation française - Mythe et réalités: comment citoyens et électeurs divergent[[PUF, 2024.]], du sociologue Vincent Tiberj. Pour ce dernier, la droitisation de la société est «la domination politique d'un certain nombre d'idées qu'on pourrait qualifier de droite, comme la montée en puissance d'un libéralisme économique, et surtout de mouvements qui seraient plutôt conservateurs en termes culturels, que ce soit sur les questions de minorités sexuelles, sur les questions d'immigration et de culturalisme [2]».

Dans son livre, Tiberj dénonce des insuffisances méthodologiques dans les enquêtes réalisées sur la droitisation de la société. En compilant des centaines d'études et de sondages publiés depuis plus de quarante ans, les résultats qu'il a obtenus contredisent cette droitisation. Selon ses propres résultats, la majorité des Français penche au contraire à gauche par son système de valeurs, en ce qui concerne tant la répartition des richesses que les moeurs ou l'immigration; l'homosexualité est massivement acceptée (de 29 % en 1981 à 80-90 % aujourd'hui); le pourcentage de Français estimant qu'il y a «trop d'immigrés» a diminué (de 69 % en 1988 à 53 %); les mesures économiques portées par la gauche, notamment celles de LFI (retraite à 60 ans, hausse du smic, taxation des dividendes, réouverture massive de lits hospitaliers, etc.), sont largement soutenues.

A Rennes

Tiberj en conclut que la droitisation de la société est une construction des élites médiatiques et politiques: elles imposent et banalisent certaines thématiques dans l'espace public. Les scrutins montrent bien une évolution vers la droite (le RN a recueilli 31,37 % des suffrages aux européennes de 2024, et il est arrivé en tête au premier tour des législatives qui ont suivi), mais ils reflètent très mal les opinions des «citoyens» étant donné l'importance de l'abstention - grandissante depuis le quinquennat de François Hollande (2012-2017), notamment dans la jeunesse.

L'abstentionnisme, que Tiberj situe à gauche, est du d'après lui au discrédit d'un système électoral qui ne permet pas d'exprimer son opinion, les choix politiques étant toujours plus contraints (depuis 2002, le «vote négatif», «faute de mieux», s'est massivement développé). La part des personnes ne s'identifiant à aucun parti ni bord politique augmente beaucoup - également depuis le mandat de Hollande - parce que prédomine la conviction de ne pouvoir être entendu par les gouvernants, et parce qu'il existe une très forte défiance envers la gauche (la social-démocratie ayant mis de côté les questions économiques et sociales, ou son discours dessus étant assez flou). Les abstentionnistes ne sont donc pas des «sans avis», mais des personnes déçues à la fois par l'offre politique et par le système représentatif. Le fait que les abstentionnistes appartiennent surtout aux «classes populaires» et aux nouvelles générations renforce le poids électoral des retraité-e-s et des classes supérieures, qui sont rarement favorables à une «redistribution» et à une «ouverture culturelle». Les bons scores du RN sont de ce fait avant tout dus à une «droitisation des électeurs de droite» (en particulier la clientèle des Républicains - LR), et, avec l'évolution démographique de la France, ce mouvement va s'amplifier, ce qui rendra les élu-e-s encore moins représentatifs et légitimes. Les mobilisations contre les réformes voulues par les gouvernements successifs prouvent que la population a un point de vue beaucoup plus à gauche que la majorité des élites médiatiques et politiques (et on constate que, dans ces moments, l'extrême droite devient invisible parce qu'elle n'a rien à dire sur ces sujets); mais, en dépit de sa faible légitimité électorale, le pouvoir macronien fait passer ces réformes (grâce au 49.3 ou à des ententes avec le PS).

La droitisation de la société commence à... gauche

S'il est difficile d'affirmer, à l'instar de Tiberj, que les abstentionnistes appartiennent en totalité à l'électorat traditionnel de la gauche, à savoir les «classes populaires», il est en revanche certain que ces «classes populaires» ont eu depuis un demi-siècle de multiples raisons de se détacher de la gauche:
La désindustrialisation de la France a commencé avec les «années Mitterrand» (1981-1995), et les fermetures ou délocalisations des entreprises se sont effectuées d'autant plus facilement que les syndicats ouvriers ne mobilisaient pas contre pour ne pas nuire au pouvoir «socialiste».

Sous le quinquennat de Hollande, la gauche a continué d'accompagner les transformations «néolibérales» de la société (privatisations, libéralisation, flexibilisation, précarisation). En 2012, un rapport du think tank Terra Nova a explicitement recommandé au PS de renoncer à sa «coalition historique de classe» (les «valeurs culturelles» conservatrices de la classe ouvrière étant jugées incompatibles avec le projet de la gauche) pour chercher une nouvelle base sociale du côté des diplômés, des jeunes, des femmes et des minorités. Il en a découlé la création d'un «bloc bourgeois». Cette alliance entre des groupes issus de l'ex-bloc de droite a opté pour une politique économique «néolibérale» orientée vers les classes supérieures, tout en escomptant qu'à gauche l'électorat hostile au «néolibéralisme» mais peu enclin à s'abstenir ou à voter à droite lui apporterait malgré tout ses voix.

Concernant les quartiers populaires de l'immigration postcoloniale, la gauche a rompu progressivement: en 1984, le PS a lancé SOS Racisme pour contrer la dynamique contestataire des banlieues (avec sa Marche des beurs en 1983 et sa dénonciation des violences policières). Il a entre autres disqualifié les grèves ouvrières faites par des travailleurs musulmans; après les attentats djihadistes de 2015, il a emprunté au Front national (FN, ancêtre du RN) l'idée de déchoir des binationaux de leur nationalité française... et il a officiellement enterré cette année-là le droit de vote aux étrangers qui figurait dans son programme depuis 1981.

Hollande a mis l'accent sur les mesures «sociétales» (comme le «mariage pour tous») plutôt que sociales, et il n'a pas hésité à réprimer une bonne part de son électorat lors de la mobilisation contre la «loi travail» en 2016 - ce qui a fait éclore le slogan «P comme pourri, S comme salaud, à bas le Parti socialo!».

De plus, la gauche a menti sur les promesses d'ascension sociale par l'école: la reproduction sociale demeure très importante, et elle a été renforcée par une montée du chômage et de la précarité qui a rendu indispensable la solidarité familiale. Loin de remettre en question la hiérarchie sociale, la gauche parle d'«égalité des chances», et les inégalités entre métiers féminins et masculins, ou entre travail manuel et intellectuel, restent fortement marquées.

La gauche a aujourd'hui dans les «classes populaires» l'image d'un courant qui représente les classes supérieures. Cette image est due à l'appartenance bourgeoise de son personnel politique (y compris celui de LFI, et celui des Verts bat tous les records). La SFIO puis le PS ont été animés par des bourgeois (souvent hommes de lettres ou de droit); et si le PCF a délibérément «ouvriérisé» son appareil à partir des années 1920, ses dirigeant-e-s actuels sont moins issus des «classes populaires» (ils sont qui plus est entrés en politique non en participant à des combats syndicaux, mais en étant des collaborateurs d'élu-e-s ou en faisant les études correspondant à ce domaine).

La Bourse du travail nassée à Paris le 28 juin 2016. Une banderole sur sa façade dit: "Qu'elle soit nationaliste, républicaire ou socialiste, virons la droite"
La recette de la gauche: gagner les élections et la «bataille culturelle»...

Au début du siècle dernier, la social-démocratie a choisi la voie électorale pour s'emparer de l'État.

Depuis le «programme commun» signé en 1972 et l'«union de la gauche» qui en a résulté, le PC privilégie lui aussi cette orientation. Il a été le premier parti de gauche en France jusqu'à la fin des années 1970, mais a décliné ensuite, surtout après l'effondrement des régimes «communistes» dans le monde en 1989-1991.

En dépit de son discours anticapitaliste, LFI ne se démarque pas de la social-démocrate. Elle a construit une machine électorale tournée vers le scrutin présidentiel et n'a pas à proprement parler d'adhérent-e-s, seulement des soutiens recueillis sur internet; elle vise l'aménagement du capitalisme français par des mesures sociales de redistribution et des dispositifs de relance keynésiens, et veut donner à l'Etat une place plus grande dans l'économie (voir l'encadré). Ce programme a déjà de quoi contrarier beaucoup les tenants de l'ordre établi - de là une diabolisation de LFI par ses concurrents et leurs alliés médiatiques -, mais il n'a rien à voir avec l'anticapitalisme, qui implique d'abolir la propriété lucrative du capital.

L'évolution récente de la gauche au sens large découle bien sur, et surtout, des bouleversements économiques et politiques intervenus à l'échelle mondiale depuis les années 1980 - avec notamment le déchaînement du «néolibéralisme» (sous les gouvernements de Pinochet, Thatcher et Reagan) qui a «dérégulé» le travail, et la chute du mur de Berlin puis du «bloc de l'Est» qui a permis à la propagande capitaliste d'enterrer le «communisme».

En France, ces événements ont eu de grosses répercussions sur la vie politique. Comme l'a souligné l'historien Gérard Noiriel [3], tous les partis ont vu alors s'effondrer le nombre de leurs militant-e-s actifs et perdu leur capacité à prendre le pouvoir par la force.

Aujourd'hui, les groupes d'extrême gauche et d'extrême droite désireux de remplacer la démocratie par le «communisme» ou par la «révolution nationale» n'existent presque plus. LFI se défend d'appartenir à l'extrême gauche (à raison, puisqu'elle est nationaliste, républicaine et laïque), le RN fait de même concernant l'extrême droite, et aucune de ces deux formations ne se donne pour objectif explicite d'abattre la République.

Tous les partis sont donc sur une ligne électoraliste qui les rend de plus en plus dépendants des médias et des instituts de sondage (leurs «cotes de popularité» en dépend). Ainsi que le note Noiriel, la vie politique tourne autour des compétitions par les urnes, et les faits divers (catastrophes ou crimes) y occupent une place essentielle. La charge émotionnelle qu'ils provoquent permet en effet d'augmenter l'audience des médias, donc les recettes publicitaires, aussi est-ce l'industrie du commentaire politique qui décide de l'interprétation à leur donner en fonction du calendrier électoral. Si la mort du néofasciste Quentin Deranque, le 14 février 2026, a pris autant d'ampleur, c'est parce qu'elle s'est inscrite dans le contexte des proches municipales et présidentielle, et que les adversaires de LFI ont sauté sur cette occasion de l'affaiblir en pointant ses liens avec la Jeune Garde [4].

De même, dans une société où la politique marchandise passe par une information tous azimuts, la gauche et la droite mènent des «batailles culturelles» - la première avec les médias de l'intelligentsia (et l'Université), la seconde avec les médias destinés aux milieux populaires (et les réseaux sociaux). Cependant, la «bataille culturelle» de la gauche contre l'extrême droite s'avère insuffisante puisque le vote en faveur du RN progresse et qu'une entente avec une fraction de LR est susceptible de lui donner en 2027 accès à la présidence de la République.

Action à Millau du collectif de lutte contrela "loi travail", le 29 mai 2016, sur le local du PS

++++
La France insoumise critiquée sur sa gauche

Rob Grams, rédacteur en chef adjoint de Frustration magazine, a récemment fait une longue recension de Nouveau peuple, nouvelle gauche (1). Cet ouvrage collectif (2) auquel ont participé des figures de LFI (tels Jean-Luc Mélenchon ou Clémence Guetté), ou se situant «à la gauche de la gauche» (telle Nancy Fraser), est centré sur le divorce consommé entre la gauche et les «classes populaires». Ses auteur-e-s examinent des épisodes clés dans les relations entre eux ainsi que leurs évolutions respectives, avec pour objectif de construire une «nouvelle gauche» à partir de ce qui serait un «nouveau peuple», en tenant compte de sa diversité et de ses transformations sociologiques.

Le jugement de Grams sur leurs analyses est assez sévère:
«* Nouveau peuple, nouvelle gauche propose des diagnostics empiriques souvent solides sur les évolutions de la classe laborieuse, l'imbrication des rapports de domination et l'importance des luttes concrètes, [mais] les conclusions conceptuelles et stratégiques qui en sont tirées apparaissent en décalage avec ces constats. Car [tout en reconnaissant] la fragmentation du salariat, la défiance envers les institutions, la richesse des mobilisations autonomes ou encore les limites du syndicalisme et des partis traditionnels, [ses auteur-e-s continuent] de faire de la conquête électorale - et en particulier présidentielle - l'horizon indépassable de toute stratégie politique. (...)
* Les classes laborieuses (...) apparaissent moins comme des sujets politiques en construction que comme une base électorale à reconquérir. Plus largement, la substitution du "peuple" à la classe, la focalisation sur les "réseaux" plutôt que sur les rapports de production, ou encore l'insistance sur la "résistance au néolibéralisme" plutôt que sur la rupture avec le capitalisme traduisent le déplacement théorique qui tente de valider à priori cette orientation stratégique. Loin de constituer une refondation, cette "nouvelle gauche" semble ainsi osciller entre un renouvellement réel de certains diagnostics et une reconduction, sous des formes actualisées, des limites classiques de la social-démocratie. (...)
* Nouveau peuple, nouvelle gauche éclaire moins les voies d'un dépassement du capitalisme qu'il ne révèle, en creux, les contradictions d'une stratégie qui prétend s'en réclamer sans jamais vraiment s'en donner les moyens.»

Notes encadré
1. «Le peuple ou la classe? Les ambiguïtés stratégiques de La France insoumise», mis sur Frustration magazine le 31 mars 2026.
2. Publié par l'institut La Boétie et paru aux éditions Amsterdam en 2025, il a été coordonné par le sociologue Julien Talpin et on y trouve 21 contributions.

++++

... mais une recette qui est contestée à gauche

Face à un tel constat, le choix d'intervenir sur le seul terrain culturel est questionné au sein de la gauche française - et il fait également débat dans d'autres pays, comme le montre La Matrice des classes sociales - La théorie sociale après le «tournant culturel» du sociologue américain Vivek Chibber [5].

Dans les années 1980 aux Etats-Unis, des universitaires marxistes ont élaboré une théorie qui imputait «le consentement des classes subalternes» au capitalisme, et donc la «stabilisation politique» de ce système, non pas à la structure sociale (l'«infrastructure»), mais à la culture, au langage et à l'identité (la «superstructure»). La classe dominante ne se contenterait pas d'exprimer ou de coordonner les intérêts des «classes subalternes»: elle façonnerait leurs intérêts et leurs besoins par le biais des médias, des structures éducatives, de la religion...

La théorie de ces universitaires leur a donné un rôle prépondérant, rappelle Chibber, «car, faute d'ancrage social, les organisations de gauche ou d'extrême gauche n'ont pas tardé à les rejoindre pour mener leur "bataille culturelle": par les mots, les médias et le retour de "grands récits", on pourrait parvenir à convaincre les gens de rallier le camp conforme à leurs intérêts de classe, par exemple».

Chibber estime ce choix «excessif et inefficace» parce que «l'hégémonie s'appuie aussi, et peut-être d'abord, sur des forces matérielles, des structures tangibles [6]». D'après lui, on ne doit pas négliger le consentement et l'idéologie (dont les théoriciens Max Horkheimer, Theodor Adorno, Herbert Marcuse ou Antonio Gramsci ont montré l'importance), mais le consentement et l'idéologie jouent un rôle secondaire dans l'adhésion de la classe ouvrière au système d'exploitation économique. Ce qui prime, c'est la résignation à laquelle incitent des «rapports matériels asymétriques». A l'ère «néolibérale», les «classes subalternes» ont connu dans de nombreux pays une chute persistante de leur niveau de vie et une détérioration de leurs conditions de travail, mais en dépit du profond mécontentement que cette situation suscite chez elles (de même que l'écart croissant entre les détenteurs de capitaux et le reste de la population), la résistance des travailleurs s'est amoindrie. Ce phénomène est du à l'absence de perspectives et à la croyance que le capitalisme est indépassable. «Les travailleurs se soumettent au capitalisme non pas parce qu'ils le considèrent comme légitime ou juste, mais parce qu'ils ne voient aucune possibilité réelle de le changer»; et, contrairement à ce qu'avançait Marx, c'est d'abord et avant tout sur une base individuelle qu'ils résistent, car cette démarche est moins risquée et couteuse politiquement qu'une action collective.

Autrement dit, les exploité-e-s se résignent peut-être à accepter le capitalisme pour deux raisons: l'impossibilité matérielle d'y échapper (leur position structurelle les obligeant à vendre leur force de travail), et l'existence d'obstacles à leur constitution en une classe qui permettrait de détruire le capitalisme par l'action collective - ce que Karl Marx appelle dans Le Capital la «sourde pression des rapports économiques». Ainsi, souligne Chibber, le consentement des travailleurs ne s'obtient pas par l'endoctrinement idéologique, mais par «la pression des circonstances»: les travailleurs rationalisent «les pressions qui s'exercent sur eux comme étant dans l'ordre des choses - c'est pénible, on déteste, mais on ne peut rien y changer».

Confronté au succès de l'extrême droite auprès des «classes subalternes», Chibber s'interroge cependant, dans son ouvrage: «Comment comprendre que le consentement et la résignation aient pris cette forme offensive d'adhésion manifeste à des mouvements réactionnaires ou fascisants? Et, surtout, comment les combattre?»

Vanina

(La fin dans le prochain numéro.)

https://oclibertaire.lautre.net/spip.php?article4723
_________________________________________________
A - I n f o s
informations par, pour, et au sujet des anarchistes
Send news reports to A-infos-fr mailing list
A-infos-fr@ainfos.ca
Subscribe/Unsubscribe https://ainfos.ca/mailman/listinfo/a-infos-fr
Archive: http://ainfos.ca/fr
A-Infos Information Center